LOiseau Porte-Bonheur
Valentine ! Mais quest-ce que tu fais ? Je tattends depuis une éternité ! Viens tasseoir ! simpatienta Anne, sa voisine, en se tortillant sur le banc flambant neuf pour se faire une place.
Et puis, quel soir merveilleux ! Pourquoi rester enfermée chez soi ? À la maison, il ny a que la vieille télé et Minette qui fait la sieste. Dun ennui mortel ! Ici, dans la cour de limmeuble, cest le printemps ! Bon, daccord, on nest quen avril, mais il fait déjà un temps de juillet. Même le cerisier que son défunt mari, Étienne, avait planté sous la fenêtre est déjà tout en fleurs. Et ce banc, fabriqué de ses mains, repeint par Anne la semaine dernière, attendait juste que les voisines viennent sy retrouver pour papoter, comme chaque printemps. Ah, les discussions sur les enfants, les petits bobos, la vie et lamour…
Mais de quoi parleraient donc les femmes, sinon ? Et même après toutes ces années à se connaître, paf, il y a toujours une anecdote inédite qui surgit. Un nouveau sujet fait surface. Les enfants grandissent, les malheurs saccumulent, et lamour que dire de lamour ? Le cœur nen a jamais trop, voire pas assez ! On attend toujours quune amie raconte une histoire qui nous redonne espoir : comment on est aimée, la vraie vie, celle qui fait chaud au cœur. Même si, chez soi, cest le calme plat tant pis, si lamour existe quelque part, alors tout est encore possible. Ça rassure, ça nourrit.
Anne, chez les voisins et les amis appelée Nanette, connaît Valentine depuis quelle porte des chaussettes : plus de cinquante ans à habiter le même palier. Petites, les portes restaient ouvertes, il ny avait qu’à traverser le couloir pour jouer ensemble, sans se soucier de la clé. Les mamans savaient très bien où les retrouver.
Enfants, elles sont parties ensemble à la poursuite du bonheur. Elles avaient quoi ? Cinq, six ans tout au plus.
Cest la grand-mère dAnne, en visite, qui leur parle un jour de lessentiel : il faut attraper loiseau du bonheur par la queue et ne plus le lâcher. Après, tout va bien dans la vie, paraît-il ! La vie, elles ny comprenaient pas grand-chose, mais faire plaisir à leurs parents, ça, oui éviter quils se disputent pour des broutilles. Donc, mission oiseau lancée !
Anne avait son idée : cet oiseau elle en était certaine vivait dans limmeuble voisin, chez un monsieur sinistre et avare de sourires. Il sortait parfois dans la cour avec une énorme volière. Loiseau était fabuleux : toutes les couleurs, une queue magnifique, et il poussait des cris dignes dun conte de Perrault. Cétait LUI, loiseau porte-bonheur ! Même au Jardin des Plantes, elles navaient rien vu dapprochant.
Elles sorganisèrent comme des petites chefs. Une vieille cage à lapin (vestige dun lapinou ramené jadis par la grand-mère rurale), du pain, des petits-beurres… On ne savait jamais, non ? Valentine, toujours prévoyante, ajouta même une sucrerie, car qui naime pas les bonbons ?
Pas pressées, les demoiselles ! Il fallait faire les choses sérieusement. La grand-mère dAnne, repartie à Lyon, avait promis de prendre sa petite-fille pendant toutes les grandes vacances. Les parents préparaient les bagages pour lAtlantique, voyage en covoiturage avec des voisins, histoire déconomiser. Le paradis, quoi : une maison bien solide même si un peu vieillotte, une grande cour avec balançoires, et la plage à deux pas.
Anne attendait ça avec impatience, mais elle ne pouvait sempêcher de plaindre Valentine, qui, elle, navait pas de grand-mère. Zéro ! Comment cest possible, une enfant sans Mamie ? Qui va la gâter dans le dos des parents, raconter autre chose que Boucle dOr parce quil y a encore la vaisselle à faire, crocheter un joli bob à ruban bizarrement chic ? Anne se dit : dès quon attrape cet oiseau, Valentine aura sa propre grand-mère aussi, une vraie, peut-être même du même village. On ne sait jamais !
La veille du départ à la mer, elles préviennent tout le monde : On va jouer chez lautre ! et filent, lair de rien, en prenant soin de ne pas claquer la porte.
Elles se retrouvent devant le sinistre immeuble, leur Graal à portée de main. Mais la cour est vide, tout le monde rentré ou au boulot à cause de la chaleur sûrement.
Elles se regardent, mi-tristes, mi-désœuvrées : comment dénicher loiseau porte-bonheur en labsence de témoins ? Valentine est à deux doigts de pleurer, mais Anne, le chagrin sur commande, elle ne connaît pas ! Hors de question dabandonner les rêves de glaces à la vanille, de robes à pois assorties et de réconciliation parentale ! Non mais !
Loiseau, dailleurs, commençait franchement à lénerver : sil valait vraiment le coup, il serait déjà là, perchée sur le cerisier dehors. Passons à laction. Anne poussa Valentine vers lentrée et décida de sonner, appartement par appartement, pour demander aux habitants : Où vit loiseau du bonheur ?
La série noire commence : certains nouvrent pas, dautres crient, dautres menacent. Anne et Valentine insistent, mais après une rencontre mémorable avec une dame hystérique à la porte verte, elles jurent de ne jamais y revenir : pas de bonheur où habitent les grincheux.
Heureusement, un garçon un peu plus âgé leur ouvre enfin. À leur question, il hausse les épaules et, grand seigneur : Entrez, je vous en prie !
Point doiseau, mais foule de merveilles : masques inquiétants sur les murs, énormes coquillages qui murmurent la mer, une maquette grandiose dun bateau, voiles au vent, marins sur les mats…
On la montée avec Papa, cest la Sainte Anne.
Oh, comme moi ! dit Anne, enchantée.
Tu tappelles Anne ? Comme ma maman ! Elle travaille au zoo, elle va bientôt rentrer… Pourquoi vous vous baladez toutes seules ? Vous nallez pas vous faire gronder ?
Tout à coup, nos chasseuses doiseau se souviennent du temps qui file, de la faim, du coin où les mamans punissent quand on sabsente trop longtemps.
Valentine ! On file !
Elles dévalent lescalier, la cage oubliée. Mais le garçon les rattrape :
Attendez ! Prenez ça !
Des plumes de paon splendides, irréelles. Les filles nosaient pas bouger.
Cest du paon ! Ma maman les rapporte du zoo. Prenez, cest pour vous !
Sans souffler, les deux amies serrent le trésor et partent au pas de course vers la maison.
Là, cest la tempête ! Les mères, en larmes, font le tour de la résidence, les pères fument nerveusement. La police allait être prévenue. Valentine retrouve sa mère, qui sécroule sur le sol, soulagée.
Tout y passe : les embrassades, les larmes, la petite fessée réglementaire mais les parents nont vraiment pas le temps de sévir plus.
Deux jours plus tard, perchées sur les balançoires bretonnes de la location, Anne et Valentine chuchotent :
Tu sais, Val, notre oiseau, on nen a pas besoin !
Ah bon, pourquoi ?
Ma grand-mère disait que le vrai bonheur, cest quand on taime.
Et alors ?
Si nos parents ne nous aimaient pas, ils nauraient pas pleuré comme ça, tu ne crois pas ? Ils auraient eu bien moins peur quon disparaisse !
Cest pas faux…
Donc, on est déjà heureuses, alors ?
Jsais pas… peut-être…
Moi, jen suis sûre !
Et les parents, alors ?
Ah, les parents… Ils se sont engueulés, depuis ?
Non…
Eh ben tu vois ! Pas besoin doiseau magique, cest eux qui ne font pas deffort parfois, cest tout.
Javoue…
Ce fut lun des plus beaux étés de leur enfance commune.
Des décennies plus tard, Anne, devenue Madame Anne Lefèvre, souriait en repensant à sa vie. Heureuse davoir Valentine, complice de toutes les mémoires, gardienne dune histoire à deux.
Valentine, elle, se rappelait tout avec plus de minutie. Peut-être parce quelle était plus calme, plus posée. Là où Anne sprinte, Valentine médite.
Quand Anne rencontra son futur mari, ce nest quau bout dun mois, chez lui, quelle tomba sur… le bateau : Sainte Anne, là, immobile. Les gamines étaient devenues femmes, Valentine mariée, et soudain, Anne se vit, à nouveau gamine, osant tout juste toucher un marin midi pour ne rien casser.
Après le mariage, elle sortit de son livre préféré une plume de paon, témoin chéri de tant dannées. Elle la montra à son époux.
Tu te souviens ?
Ils rirent, il chercha longtemps dans sa mémoire, et furent heureux mais alors, sacrément heureux. Presque trente ans à deux, avec les bobos, les corvées, les premiers pas de la petite, puis ceux du garçon. Quand la maladie pointa, cest Étienne qui alla chercher les meilleurs médecins et ne lâcha jamais sa main, même si lavenir restait là, incertain, derrière la porte. Il y eut un jour où le temps sest arrêté, où Anne oublia de respirer, partie avec Étienne. Cest Valentine qui la ramena sur terre, la gifla gentiment, la serra contre elle, la berça comme un bébé, la rappela à la vie.
Anne, ressaisis-toi ! Tes enfants
Anne ravala ses larmes. Le bonheur restait au coin de la maison, moins flamboyant sans Étienne, coupé en deux peut-être, mais bien là, transmis par lui. Les enfants, devenus grands, perdaient leur père, pas question de perdre la mère dans la foulée ! On nabandonne pas ses petits au sort du destin, nest-ce pas ?
Tant quil y a quelquun entre lenfant et le ciel, il nest pas orphelin disait la grand-mère. Il est juste heureux, ce gamin-là.
Elle avait raison, une fois de plus. Une mère continue par devoir daimer, daider, dêtre utile, même si tout le monde finit par vivre sa vie ailleurs, boulot, indépendance… Mais Anne le sait : elle est attendue. Elle prend le TGV, les bras chargés de cadeaux. Chez son fils, chez sa fille… Elle est reçue partout comme une reine. Sinon, elle attend les vacances. Là, tout le monde déboule, la maison ressonne, les petits ronflent contre elle la nuit. Même la grande-fille, un peu gênée, finit par se faufiler parmi les benjamins pour écouter LA fameuse histoire, feignant la surprise à chaque rebondissement, alors quelle connaît la fin depuis longtemps.
Alors la paix sinstalle. Une joie simple, légère comme un duvet peut-être moins éclatant que celui de sa plume de paon, mais tellement doux.
Peu ont cette chance, tout le monde na pas le bonheur au bout du fil, même en priant très fort. Anne et Valentine, elles, navaient pas attrapé loiseau, mais elles avaient gardé le bonheur. Elles avaient compris, même enfants, ce que ça voulait dire pour une femme. Du moins pour elles : avoir des enfants heureux, tout le reste peut sarranger si on y met du sien.
Valentine, elle, y avait mis tout son cœur. Rien nétait simple : pas denfants avec son mari Antoine, malgré un amour solide dont tout le quartier sétonnait. Ils étaient toujours ensemble, jamais lassés. Les voisines pleurnichaient sur leur sort, Valentine esquissait juste un sourire : rien à dire, sauf du bien.
Chez Valentine, la belle-famille était un mille-feuille de tantes et de sœurs insupportables : deux belles-sœurs, sept tantes toutes prêtes à la critiquer sur la couleur des biscuits ou la manière de se lever de table. Par chance, la maman dAntoine, Marie, était la crème des belles-mères. Accueillante, discrète. Pourquoi ses propres filles étaient-elles si acides ? Mystère !
Quand elle vendit son appartement pour sinstaller près de Valentine et Antoine, le clan familial fit la grimace. Marie refusa pourtant de vivre sous leur toit, se trouvant un studio à côté, pour ne pas gêner les jeunes. Elle savait déjà ce que Valentine et Antoine préparaient.
Marie avait souffert en tant que mère célibataire : son mari lavait quittée sans trop dexplications, la laissant élever trois enfants avec courage. Il aidait financièrement, cest vrai, mais le cœur, lui, restait brisé. Ce nest que des années plus tard quils purent parler calmement, en partie grâce à Valentine. La raison du départ ? Une autre femme, renonçant à toute logique. Un vrai sultan, celui-là !
Marie refusa la polygamie, mais se remit debout, remerciant Valentine et reprenant sa vie en main.
Cest elle qui permit à Antoine et Valentine dadopter un fils. Travaillant comme infirmière à la maternité, elle repéra un bébé orphelin, et tout le monde fit comme si cétait le leur. La famille grogna un peu, mais devant lamour évident de la grand-mère, tout le monde finit par se taire.
Les belles-sœurs flairaient lentourloupe, mais devant Marie nouvelle version, personne nosa pousser plus loin. Marie, elle, sétait donné pour mission dadoucir le sort de ce petit, de le chérir encore plus.
Et la vie suivait son cours paisiblement : famille, travaux, balades, enfants, portes ouvertes mais cette fois, on surveillait pour que lhistoire de loiseau ne recommence pas !
Le temps passa. Antoine partit rejoindre Étienne, foudroyé par une maladie dont il navait pourtant jamais souffert. Valentine seffondra, et Anne prit le relais, la ramena à la lumière. Il fallait être forte pour les siens. Le fils, Paul, était devenu officier, voyageait beaucoup mais noubliait jamais sa mère. Les petits-enfants débarquaient deux fois par an, bientôt accompagnés par lépouse de Paul, Sylvie, et… son propre enfant dun premier mariage. Pas de passé compliqué, Sylvie fut adoptée tout de suite dès que Valentine reçut la famille : Bonjour, je suis ta Mamie Valentine ! Tu veux une petite madeleine ? Non ? Viens voir sous le sapin, Père Noël a laissé des cadeaux, jen suis sûre !
Une maman, pour attendrir, ça ne prend pas grand-chose. Valentine lavait compris. Sylvie devint vite une fille de cœur. Les petits-enfants, quand on les compte, on commence toujours par le premier, même sil na pas les mêmes gènes.
Valentine, alors, on se met en route pour la maison de campagne ? Il fait doux, cest le moment ! senthousiasma Anne, la tête en lair sous le cerisier.
Ce week-end ! On nettoie les vitres et on décolle !
Ah, cest vrai, Pâques est tôt cette année ! Faut se mettre au ménage, hein ?
Je dois encore planifier les repas, en plus ! Les miens passent deux jours, en coup de vent. Laîné veut visiter Paris pour ses études, alors ils font un détour. Peut-être laisseront-ils les petits pour deux semaines, mais cest pas sûr. Et toi ?
Les miens, pas avant lété. Avec lécole, ils peuvent pas partir. Encore un mois et demi à patienter !
Seulement ?! Moi je trouve que cest long…
Cest toujours comme ça quand on attend du bonheur : ça traîne, ça lambine… Et puis paf, tout file en quelques secondes douces, et faudra encore patienter. Mais tu sais quoi, Anne ?
Quoi ?
Moi, ces secondes-là, je donnerais tout pour les savourer. Si brèves soient-elles, elles te portent longtemps après, comme des perles quon égrène dans la mémoire. Le bonheur, cest ça. Il ne manque jamais, sauf quand on ne voit pas tout ce quon a.
Comme tu as raison ! Tu te rappelles, notre chasse à loiseau-porte-bonheur ?
Si je me souviens ! sexclame Valentine en riant. Jai eu mal aux fesses toute une semaine. Ma mère était folle dinquiétude, mon père ma fait une leçon mémorable. Mais tétais pas loin, toi non plus !
Cest vrai ! Mais tu sais, Valentine…
Quoi donc ?
Jai limpression quon a attrapé cet oiseau ce jour-là, sans même sen rendre compte. Il était là, autour de nous, tout ce temps ! Sinon, comment expliquer quon ait eu la chance, la famille, les maris, les enfants et même les petits-enfants que tant dautres espèrent en vain ? Tu ne trouves pas quon est heureuses, franchement ?
Je te le confirme ! On devrait même remercier notre oiseau. Tant quil bat de laile, que tout le monde quon aime soit heureux autour de nous…