Petit Chou

La Petite

Il la surnommée « la Petite » dès leur première rencontre, en sécroulant sans façon sur le fauteuil voisin, tout aussi rouge, en velours râpé par des coudes et des fessiers innombrables que celui sous Séverine.

Il a jeté un coup dœil circulaire dans la salle, puis détaillé sa voisine.

Alors, la Petite, tu tennuies ? soupira-t-il, essayant de croiser les jambes, mais létroitesse des travées du théâtre ne le lui permit pas, son Richelieu pointu buta contre le fauteuil devant, sa cheville se tordit dans un angle douteux, François grimaça.

Séverine fit semblant de navoir rien remarqué, contemplant la scène avec une concentration de façade il ny avait strictement rien dintéressant à voir. Des tables rangées en file indienne, une estrade, des gens qui saffairaient à régler du matériel : la routine des conférences. Et une chaleur à faire tourner de lœil.

Les lieux surpeuplés, ça lui collait toujours le malaise. Cette embrouille de devoir sasseoir épaule contre épaule, sans espérer séchapper avant la fin

Mouais traîna François, se frottant le menton. Cest plié davance ! Et tu sais quoi, la Petite ? On nentendra rien de neuf ici. Je tassure ! Jai déjà lu tous les exposés, cest mon taf, comprends-tu. Pas une idée valable là-dedans.

Séverine lui jeta un regard sévère, pesant ce grand gaillard à ses côtés.

Costume impeccable, cravate bien mise, chaussures nickel mais il y avait comme une dissonance. Un gars que tu aurais cru détouré et collé sur la mauvaise carte postale. Un chenapan, grande gueule, rigolo de service. Avec des épis rebelles, en plus. François arborait deux épis au sommet du crâne, bouclant comme des croissants, doux comme du duvet.

François, lança-t-il sans lui laisser loccasion de protester, lui tendant sa grande paluche. Dis, on va déjeuner ? Tu es toute menue, tu as besoin dêtre remplumée. Allez, on décolle !

Les premières têtes importantes montaient déjà sur scène, on avait baissé la lumière ; tout le monde applaudissait, mais François, complètement décomplexé, se frayait un chemin en tirant sa Petite derrière lui, piétinant allégrement quelques pieds, fourrant sa cravate de travers sous la veste la cravate manifestement désireuse de tirer la langue à toute cette galerie de sinistres notables.

Non mais attendez ! Lâchez-moi ! sindignait Séverine, tentant dextirper sa main, mais nosant pas provoquer une bataille en plein rang. Elle trottinait derrière lui, résignée.

Ils déboulèrent dans le hall pile au moment où lassemblée touchait son paroxysme ; un technicien martelait le micro pour instaurer le silence.

Non, vraiment, laissez-moi ! Il faut que je retourne, jai un travail à faire, des notes à prendre ! gronda Séverine en serrant son carnet contre elle, faisant tomber son stylo en sabaissant dun air férocement professionnel mais François fut plus rapide.

Oh, fiche-moi la paix avec cette paperasse, la Petite ! Je tenverrai tous ces résumés ce soir. Là, il faut manger. Toi, de leau dabord. Tu es toute pâle et le pouls qui semballe ! Vois ! Il lui prit le poignet, cligna de la langue. Air frais, bouffe, et pas de séminaire !

Séverine nallait effectivement pas fort, son cœur cognait contre ses tempes sans lui demander son avis.

Jamais personne ne sétait vraiment occupé delle de la sorte. Dhabitude cétait plutôt elle la « mère-poule » : de sa propre mère, de son mari, de sa fille. Cétait presque une deuxième nature. Bien sûr cétait lourd parfois ; elle voulait bien, pour une fois, être celle que lon dorlote, boire du vin et rire comme dans une comédie romantique, mais la météo de la vie quotidienne ne sy prêtait pas.

François, lui, lui offrait cette météo inespérée.

Elle ne sut même pas comment elle se retrouva attablée dans un petit resto sympa de lautre côté de la rue, tandis quun serveur leur apportait deux grands verres de jus, pressé minute, jaune-orangé, solaire à en faire plisser les yeux comme si on avait pressé lAfrique dans le verre, oranges, citrons et passion inclus.

Bois. Et de leau aussi. Bon quest-ce quon mange, maintenant ? demanda François dun ton gourmand.

Manifestement, elle lui plaisait. Séverine était assez jolie, fine, sans extravagance, délicate. Elle aurait pu attirer bien des hommes, si seulement Si seulement ce masque perpétuel de lassitude et de résignation ne sétait pas incrusté sur son visage. La quarantaine bien entamée, une famille, la routine, la lassitude de lamour, la routine encore À quoi bon rayonner comme une rose de mai ?

Mais François, visiblement, aimait la voir fatiguée, sa Petite usée par la vie.

Je nai pas faim. Je vais souffler, puis retourner. Ça va déjà bien mieux ! balbutia Séverine.

Ça, tu peux toujours essayer ! rétorqua François. Mais dabord, bar de loup aux légumes, petite salade et quest-ce que tu bois, la Petite ?

Il leva les yeux du menu, ébouriffé, grand, sûr de lui, odeur de tabac et deau de toilette, plus fraîcheur musculaire comprise, son regard chercha celui de Séverine.

Elle rougit, fronça les sourcils.

Mais quelle gourde ! Un parfait inconnu lembarque, la nourrit, lappelle « la Petite », il lui remet une mèche en place, leffronté, et elle, elle se liquéfie, perd toute consistance.

Là où il avait touché son poignet, ça brûlait. Et les frissons y ajoutaient leur grain de sel.

Ils burent du blanc, François raconta comment, gamin, il bossait sur des chantiers, puis était parti dans le Nord, à traîner sur divers sites. Puis

Et après, la Petite, mon pote Étienne et moi, on a monté notre boîte. Rien dextraordinaire, juste de petites maisons, on a monté notre équipe, puis ça a démarré. Faut bien vivre, non ? Au chaud, confortable ! Et puis plus besoin de courir dehors en hiver. On savait sy prendre. Mange, la Petite, mange ! il surveillait lassiette de Séverine comme un coach. Et un toast à toi, la Petite ! Sérieux, en te voyant jai tout de suite pensé : il faut la nourrir, cette fille ! On en commande un peu plus ?

Elle secoua la tête. Elle, elle flottait. Limpression de se dissoudre dabord à cause du vin, puis de la bonne nourriture, mais surtout parce que cétait la première fois en des années (pour ne pas dire de toute sa vie) que quelquun sinquiétait pour la « fille usée et maigre » quelle était.

Elle navait pas grandi dans une ambiance cocooning. Sa mère Léa était toujours au travail, absente au petit déjeuner, absente au dîner. Séverine dînait seule, attendait que maman rentre, lui réchauffait un reste, faisait la vaisselle, puis tout le monde dormait.

Le Nouvel An, Léa rentrait vers onze heures. Elle vendait dans une boutique : la dernière heure avant minuit assurait de gros pourboires.

Léa débarquait épuisée, Séverine lui préparait sa robe, lui coiffait ses cheveux en chignon festif, et toutes deux rejoignaient les invités.

Il y avait toujours des invités : voisins, potes, obscurs cousins surgis de nulle part, joyeux, déjà bien entamés. Ils se goinfraient, blaguaient, et Séverine veillait à ce que sa mère ne sendorme pas dès la première gorgée.

Léa ne buvait que de la vodka jamais de vin ou de champagne, trop féminin à son goût. Mais après un verre, son pauvre corps abdiquait direct, la laissant ronfler à table. Séverine lui donnait un coup de coude, Léa ouvrait un œil, se souvenait où elle était, redemandait un verre, portait un toast, rire acide Mais pas question dêtre une petite chose fragile dans ce genre de contexte.

Séverine sétait mariée jeune. Henri, son mari, avait près de dix ans de plus, sérieux, diplômé, mais peu enclin à la tendresse, peu bavard. Il lavait « incluse » dans sa logistique, elle y occupait la place régulière et utile de la bonne épouse, efficace et docile, rien de plus.

Mais elle nen demandait pas davantage, croyait-elle. La passion, les affres, cétait bon à vingt ans, après tout, le corps a ses raisons Puis le souffle tomba. Essentiel, cétait la famille, lappartement dHenri (à lui !), sa cuisine, sa bibliothèque, sa belle salle de bain, un grand balcon et pas de belle-mère sur le dos : le rêve, daprès tout le voisinage.

Et depuis la naissance jusquà cette rencontre avec François, elle avait toujours été « Séverine ». Ou, à la rigueur, Séverine Louise, à la mode française, bien entendu.

Henri, Léa, ses amies tout le monde disait « Séverine ».

Et là, subitement : « la Petite ». Du vin blanc, des amuse-gueules Quelquun se préoccupe soudain de ce que désire vraiment la Petite !

Avec Henri, cétait différent. Oh, il sintéressait à la logistique de la maison, aux emplettes, aux vacances ; mais il la tenait surtout informée de ses décisions, ses objections à elle se perdaient dans la circulation parisienne, fenêtre ouverte. Henri voulait de lair frais, toujours !

François, lui, avait aussitôt exigé quon les installe à une table sans courant dair ; la sollicitude en personne.

Il la questionnait sans cesse, Séverine, intimidée, répondait. Oui, elle a un mari. Oui, et une fille aussi. Prénom ? Margaux. Margaux est en fac de langues, future grande traductrice à linternationale.

Margaux, ils ne lavaient ni tant attendue ni réclamée au ciel : cétait le moment, point. Mais la grossesse ne venait pas, alors ils sy sont mis « sérieusement ».

Quand Séverine tomba enfin enceinte, Henri resta distant, pas question de caresser le ventre ni de parler au bébé. Incompréhensible, presque gênant pour lui.

Quand elle sera là, jassumerai ! Séverine, tu as rendez-vous à la clinique ? Aucune émotion, juste la logistique.

Il ly emmenait en voiture, la ramenait de la maternité, faisait attention au poids du bébé, à lallaitement, achetait le meilleur lait, soccupait la nuit (rarement, mais tout de même) et surveillait scrupuleusement lhygiène de linfirmière lors de la première visite.

Tu es épuisée ? demandait la copine Amélie, inquiète devant les cernes de Séverine. Un bébé, cest pas un pot de fleurs, hein ! Henri taide au moins ?

Séverine haussait les épaules. Il aide, oui Pas assez, toujours pas assez.

Être la victime, quelque part, ça a son charme. Toujours débordée, martelée, Séverine savait quon la plaignait, quon blâmait un peu Henri (« Pauvre Séverine ! Il ne la préserve pas »).

Mais là, François la bichonnait, la poussait à finir son assiette, Séverine rougissait, marmonnait.

Mais arrête ! râlait lhyper-généreux François. Tant que tas pas fini, tu ne bouges pas dici.

Séverine grignotait, lançait un regard mélancolique à son bienfaiteur, et mangeait.

Il la raccompagna jusquau métro, elle refusa daller plus loin, prétextant des obligations.

Le soir, elle reçut dans sa boîte mail tous les résumés des exposés.

« Pour la Petite, de la part de François ! », indiquait la note.

Séverine ferma vite lordinateur, mais Margaux, sa fille, sembla avoir surpris la dédicace, haussa un sourcil.

Cest quoi ces surnoms ridicules ! sinsurgea Séverine. Ce sont des documents officiels, et ils balancent des bêtises pareilles ?

Margaux ne lécoutait déjà plus, écoutant sa musique casque sur les oreilles.

Séverine ! Margaux ! On passe à table ! hurla Henri depuis le vestibule.

Henri, assommé par les odeurs du RER bondé, auréolé de sueur aigre de la veille, commença direct à se dévêtir, resta en caleçon palmiers verts, ouvrit le balcon, respira.

Je vais pas me laver tous les jours, Séverine. Laisse-moi, la douche ça me gratte, jy vais demain ! coupa-t-il court à toute velléité dhygiène conjugale. Allez, on mange.

On mangea en silence. Chacun perdu dans ses pensées. Séverine, elle, revoyait François, son côté propre sur lui, galant, drôle

Il lappela au bureau dès le lendemain.

Salut la Petite ! Tu vas bien ? Tu as mangé ? tonitrua François dans le haut-parleur du portable. Séverine paniqua, vérifia que personne nécoutait. On aurait dit que le haut-parleur hurlait.

Non Je nai pas eu le temps. Beaucoup de boulot, murmura-t-elle. La Petite. Elle, fragile, légère Des frissons lui couraient le dos.

Laisse tout, descends. Je tattends au bistrot du coin, pas top mais tu dois manger. Allez, jattends !

Séverine bafouilla, fila sous un prétexte, hésita dans lascenseur. Ses joues brûlaient. À coup sûr tout le monde allait dire que « Madame Séverine » avait un amant.

Dailleurs, cest ce quelle commença à penser elle-même « amant ». Cétait risqué, mais excitant.

François ce jour-là était en tee-shirt et jean, toujours un peu décoiffé et frais.

Ils prirent un café, elle se lança à raconter ses années denfance, et il lécouta.

Tu sais que tu es belle, la Petite ? coupa-t-il soudain. Viens, on va tacheter une robe. Jai des bons contacts chez vos boutiques chic, tu vas voir ! Je veux te voir en robe.

Ça narriva pas sur place, mais le soir même, François lamena au Passage, sinstalla sur un banc douillet pendant quon bourdonnait autour dune Séverine incrédule.

Mon Dieu, comment il la regardait ! Avec cette faim, ce désir à nu ! Impossible à imaginer chez Henri.

Jamais vu ça ! chuchota Séverine à Amélie, sa plus proche amie. Comme dans ces films, tu vois ! Je nimaginais pas quon puisse me regarder comme ça. Je me suis sentie femme. Cest affreux, mais ça ma plu.

Et Henri ? finit par demander Amélie.

Il ne sait rien. Ce nest pas la peine ! Toi non plus tu ne dis rien, surtout ! Et cache cette robe chez toi, sinon Elle a coûté une blinde ! Mon Dieu, quest-ce qui va marriver ?

Amélie haussa les épaules. On verra bien.

Je ne sais pas, Séverine Tabuses un peu. Henri, tu lui reproches dêtre rustre, mais souviens-toi : il est allé jusquà Bergerac, hiver compris, pour tamener du vrai lait. Il bosse, il fait ce quil faut. Un autre resterait avachi devant le foot, mais lui, il agit. Tas besoin dune voiture ? Il lachète. Besoin de refaire la salle de bains ? Il sy colle. Il vous amène à la mer. Il est franc comme leau de roche. Mais François, cest qui ? Tu sais comment il gagne sa vie ?

Non. Franchement non. Et alors ? Henri cest lhorreur, toi tu sais pas ce que cest de vivre avec lui ! Je ne le supporte plus. Tu me jalouses, cest tout !

Amélie haussa encore une fois les épaules. Peut-être. Pour le mari, pas pour le zigoto François.

Depuis, Séverine rentrait de plus en plus tard, faisait à manger à la va-vite pour les autres, elle-même grignotait à peine, rêvassait, touillant un thé froid où flottait un hypothétique sucre.

Maman ! Tu pourrais couper un peu de pain, jai demandé cinq fois ! râlait Margaux, fouillant dans la panière. Il ny a plus de pain, dailleurs ! constata-t-elle.

Séverine hochait la tête, fronçait les sourcils, partait senfermer dans sa chambre, méditer.

Henri et Margaux la regardaient, incrédules.

Elle, elle rêvait. Encore, et encore. Les mains moites dexcitation.

François, lui, était doux, embrassait comme il fallait, riait de ses maladresses, la plaignait et continuait à lappeler « la Petite », à linonder de cadeaux (quelle devait planquer chez Amélie), il lui versait parfois de largent, envoyait des textos la nuit. Séverine filait alors dans la salle de bains pour lire/effacer/attendre. Puis éteignait le portable, se rinçait à leau froide, se recouchait.

Henri, à moitié endormi, la prenait dans ses bras, ronflait un peu, marmottait. Séverine soupirait, se figeait. Dommage quil y ait Henri dans sa vie Dommage quelle ait mis tant dannées à découvrir ce que cest quêtre la Petite, mignonne, désirée. Tant dannées pour rien gare au chat.

Mais là, elle avait François, et cétait son bonheur.

Leurs rendez-vous se tenaient dans lappartement de François, spacieux, lumineux, baies vitrées sans rideaux, vue sur La Défense, la nuit vibrante de lumières. Elle en perdait la tête avec le champagne et lodeur de François. Les draps étaient dun soyeux inouï

Le monde explosait en feux dartifice, puis retombait en poussière détoile sur les draps. Magique

Mais chez elle, lambiance sassombrit. Elle avait limpression que tout le monde savait : Margaux était suspicieuse, Henri la scrutait.

Elle commença donc à traîner dehors, revenait quand la maisonnée dormait, profitait seule de la cuisine, buvait du café soluble amer, rêvassait

Séverine, tes où ? Jai acheté du chou, faut le râper. On avait dit que gronda Henri dans linterphone. Séverine jeta un œil à François, qui se prélassait dans leau du bassin. Elle frissonnait, malgré la vapeur montant du bassin à ciel ouvert.

Elle navait jamais nagé à la Piscine Molitor, mais aujourdhui François lavait emmenée là, lui avait dit denfiler son maillot, et ils nageaient en contemplant la brume sélever. Si on grimpait sur le plongeoir, on distinguait les lumières du Parc des Buttes-Chaumont. Séverine sen moquait : elle, toute à son François. Enfin trouvée, enfin lamour, Seigneur

Le chou ? balbutia-t-elle, senroulant dans sa serviette. Laisse tomber. Je rentre tard. Je je suis à la piscine avec Amélie. Le médecin a dit de bouger mon dos. Cest fait. On fera le chou demain. À plus, Amélie mappelle ! Bye !

Elle raccrocha vite, angoissée dun coup ; il fallait avertir Amélie au cas où Henri rappellerait !

Elle attendit patiemment au téléphone, expliqua fiévreusement le plan piscine, puis stoppa net.

Séverine, dailleurs, je passais pour te déposer du cumin. Vous mettez bien du cumin dans votre chou, non ? Jétais au marché, jai pensé à toi. Henri a déjà fait chauffer la bouilloire, répondit calmement Amélie. Je pose le cumin, voilà

Séverine se mordit la lèvre, chercha François du regard. Lui, musculeux, se perchait déjà sur le plongeoir, prêt à sauter. En bas, des jeunes filles gloussaient, jambes fines, pleines de vie.

Bon, les Petites ! Un, deux, trois ! François dun saut magistral plongea, ressortit, salua Séverine. Viens, la soirée commence !

Les filles la dévisagèrent, la jaugeant. Dun coup, Séverine redevint banale, ventre un peu mou, cuisses flasques, nage incertaine, visage crispé.

Déjà, les nouvelles « Petites » de François lançaient une partie de water-polo, piaillaient autour de lui.

François samusait, et neut pas lair plus ému que ça de la disparition soudaine de Séverine. Il comprenait : boulot, famille, chou quelle sen aille !

Lappartement était sombre, seul la cuisine était encore éclairée.

Henri posa devant elle une poêle avec une omelette.

Tas faim, non, après la piscine ? Mange. Tu veux du jambon ? Et il lui servit une grande tasse de thé.

Séverine secoua la tête. Éviter le regard de son mari, piocher timidement dans son assiette.

Est-ce quil savait ? Que faire maintenant ? Pourquoi ce calme olympien ?

Séverine brisa enfin le silence Henri. Amélie a apporté des trucs. Elle voulait fourrer son nez partout, je lai virée. Mais elle a laissé Là, sous la table Ils sont à toi ces sacs ? Elle a dû se tromper, non ?

Séverine souleva la nappe, fixa les sacs, haussa les épaules.

Cest ce que je me suis dit ! sexclama Henri, soulagé. Sers-moi du thé aussi. Tiens, non, du cognac ! Ça me ferait du bien, suggéra-t-il.

Séverine bondit, courut chercher la bouteille, puis se figea.

La petite, lança-t-il de sa voix grave, la forçant à se retourner, à croiser son regard. Je disais, y a des miettes sur la table, Margaux a encore semé du pain. Essuie, prends une éponge, acheva-t-il calmement, puis plongea dans son verre, le regard bas

Ils burent du cognac ensemble. Sans un mot, fuyant les regards.

Henri se leva, quitta la pièce.

Amélie, tu te rends compte, il est parti ! Il a pris son manteau, laissé ses clés. Amélie ! Séverine pleurait au téléphone, se regardant dans la glace, sétonnant de son visage altéré la Petite nétait plus si jolie, là, trois heures après avoir flotté dans la piscine avec François. Elle sentait encore le chlore, son dos hurlait. Amélie ! Comment a-t-il pu ? Il nous a abandonnées, Margaux et moi, il na pas le droit !

Séverine se fâcha, serra le poing.

Justement comme un homme, Séverine. Un autre taurait giflée, humiliée. Henri, lui, il est juste parti. Note bien : cétait chez LUI, hein. Et tu te permets encore de critiquer ? Je comprenais pas avant pourquoi vous aviez ce malaise chez vous. Vous aviez largent, une fille réussie, Henri nest pas un poivrot, il bricole tout à la maison. Ok, pas causant, mais mieux vaut ça quun bavard faignant. Mais toi, tu veux du conte de fées, tu veux quon te couve. Alors que, toi, tu nas jamais prononcé une parole gentille envers Henri, tu ne las jamais complimenté. Les mecs, ça marche à la caresse verbale ! Dis-lui une fois, et il se dépasse pour toi. Mais là, Séverine, je ne peux pas te soutenir. Désolée. Bonne nuit.

Séverine laissa le téléphone, seffondra sur la chaise et sanglota doucement.

Margaux réussit ses partiels, partit en week-end avec ses amis. Elle laissa à sa mère un mot pour quon ne la dérange pas.

François se pointa une semaine plus tard, attendit Séverine devant son immeuble, jaillit dun buisson.

Salut, la Petite ! chuchota-t-il, le visage rougi par le froid dans le col de son blouson en cuir. Tu mas manqué ?

Séverine lavait appelé plusieurs fois, espérant une épaule, il navait jamais décroché le voilà soudain en chair et en os.

François fit-elle dune voix éteinte. Quest-ce que tu fais là ?

Elle chercha des yeux sa voiture.

Je viens pour régler nos comptes, la Petite ! il lagrippa par le coude, pressa sans douceur.

Quels comptes ? Quest-ce que tu racontes ?

Séverine paniqua, tenta de dégager son bras, il la tenait plus fort.

Je tai régalée, non ? Chérie ? Eh bien, maintenant, il me faut un service, minette. File-moi ton appart de ta mère, ten tireras bien cinq cent mille euros. Allez, vends-moi ça, et ton propre appart aussi, faut quon en parle au chaud !

La Petite hurla, se débattit, mais ne put se libérer. Elle céda, terrorisée, avançant vers lentrée, priant pour rencontrer quelquun mais personne dans la cour.

Ouvre, la Petite, jai froid, la poussa-t-il vers la porte.

Séverine se laissa tomber sur la neige, sanglota. Tout à coup, François reçut un grand coup de poing, seffondra, grogna.

Henri se tenait là, décoiffé, sans manteau, furieux. Il brandissait ses poings.

Dégage ! Dici ! Sinon je te démonte la face ! hurla-t-il et chargea François, mais Séverine le retint par la manche.

François, comprenant la situation, ricana : « Eh, Henri, tu tes fait gruger ! », mais reçut une torgnole bien sentie.

Je veux plus te voir près de Séverine, pigé ? lança Henri, ramassa son bonnet tombé, sessuya le nez et, sans un mot de plus, se tourna vers sa femme. On rentre. Il fait froid

Ce que ces deux-là se dirent cette nuit-là, seules la lune et le vent sen souviennent. Deux tasses de thé restaient intactes sur la table, lhorloge ancienne égrenait ses secondes. Puis le monde sengloutit dans le noir un mari, une femme, décidant, on ne sait trop pourquoi, de continuer.

Jamais plus personne nappela Séverine « la Petite ». Et si ça arrivait, elle tressaillait, se détournait.

François disparut tout simplement de sa vie. Il avait raté son coup, le mari sétait montré trop coriace.

En entendant une fois Séverine parler au téléphone dans le bus, évoquant l’appartement hérité de maman, ses hésitations, sa lassitude, sa solitude, François avait flairé le bon filon : il pouvait tout résoudre dune pierre deux coups, loger la Petite contre la solitude, régler son « problème dappart ». Bien mené, il aurait tout raflé : elle était déjà toute domestiquée. Mais il sy est pris trop brutalement. Les dettes saccumulaient, Étienne devenait pressant Il a choisi la méthode dure. Échec.

Mais dautres « Petites » se promènent dans Paris, délaissées, tristes, un peu effacées. François les trouvera, les régalera, et viendra réclamer laddition.

En attendant, il a dû quitter lappartement de standing, soie sur le matelas et vue sur La Défense. Pas grave. François sait rebondir sauf si Étienne a dautres projetsMais Paris restait immense, labyrinthique, peuplée dâmes discrètes en quête de lumière. Dans la cuisine tiède de lappartement redevenu silencieux, Séverine frotta la dernière assiette, le bruit de la porcelaine contre la faïence résonnant comme un écho dun autre temps. Au-dehors, les rues bruissaient du pas des inconnus et du vacarme du monde, mais ce soir-là, à cette table, on nattendait plus personne.

Henri glissa une chaise, sassit face à elle sans rien dire, si près quelle distingua la fatigue dans son regard. Sur la table, lomelette refroidie, la tasse de thé jamais bue, les miettes que Margaux avait oubliées : tout disait la lassitude, mais aussi, peut-être, quelque chose dautre, un minuscule espoir qui semblait vouloir survivre, fragile.

Il hésita. Puis, comme on se jette à leau, posa la main sur la sienne.

On peut recommencer, tu crois ? souffla-t-il enfin.

La réponse, Séverine ne lavait pas. Mais sous la lueur tremblante du plafonnier, elle sentit fondre en elle la vieille gangue damertume comme si la vraie force nétait pas de partir, ni de tout briser, mais simplement dessayer encore.

Elle serra ses doigts autour de la main dHenri, et, pour la première fois depuis bien longtemps, cest elle qui rompit le silence :

Le chou si tu veux, on le râpe ensemble ce soir. Tu veux bien ?

Il acquiesça dun petit rire, maladroit, et soudain leurs deux silhouettes existèrent à nouveau, côte à côte, dans la lumière ordinaire.

Dans la rue, le vent soufflait ce même vent qui, quelque part, emportait François très loin de leur histoire. Maintenant, Paris appartenait de nouveau à ceux qui acceptaient de se voir, brisés, abîmés, mais debout. Et Séverine, elle, nattendait plus quon la sauve : elle tenait simplement, ce soir-là, à garder la main qui restait, et à croire un peu en demain.

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