Petiot : Un récit

Journal de Pierre

La fenêtre de la chambre dhôpital était entrouverte ; linfirmière lavait ouverte de bon matin. Lair était frais, les rideaux ondulaient légèrement, la verdure du marronnier dehors me réconfortait, et la chaleur pesante de lété semblait encore bien lointaine.

On venait de mopérer de lappendicite. Daprès les médecins, lopération avait été difficile, ils avaient failli ne pas avoir le temps, mais moi, je n’avais pas eu peur.

Tu n’as pas peur des piqûres, hein ? me lançait en souriant linfirmière, en chassant lair de sa seringue.

Je me retournais sur le côté, on minterdisait encore de me lever.

Quelle idée dessayer de me faire peur

On mavait amené dans cet hôpital parisien alors que javais eu la crise dans une petite ruelle du quartier de Belleville. Non, je nétais pas SDF, j’avais grandi à la Maison des Enfants, vers Châlons-en-Champagne. Mais ce jour-là, je traînais avec des copains, on avait essayé de se débrouiller au marché aux puces, et cest là que tout est arrivé.

Je regrettais surtout davoir mêlé Léo et le petit Serge à tout ça ils allaient encore se faire disputer à linstitution. Déjà, la veille, après lintervention, Madame Dupin la sous-directrice était venue faire semblant de sinquiéter. Jétais encore sous le coup de lanesthésie générale, donc je me rappelle surtout sa tête penchée au-dessus de moi, mais impossible de me souvenir de ce quelle racontait.

Pourquoi nai-je pas eu ma crise à la maison denfants ? Jaurais eu le temps darriver Mais le destin en a décidé autrement.

Je maudissais les abricots. On nous avait refilé une caisse de fruits légèrement abîmés au marché ; ils étaient en fait délicieux, doux comme du miel. On les avait engloutis goulûment et lexcès mavait coûté cher.

Eh, le héros ! Comment tu te sens ? rigola le vieux médecin, poilu des bras, en vérifiant ma cicatrice. L’essentiel est derrière toi. Plus besoin d’avoir peur !

Javais pas peur, répondis-je simplement.

Vraiment ? Sacré brin de courage ! Mais écoute-moi, courageux : pas de nourriture solide pour linstant, je tinterdis les douceurs et les gâteries. Ce soir, tu auras un peu de compote.

Jopinais poliment. Je savais très bien que de toute façon, personne ne mapporterait de sucreries. À la maison denfants, on devait tous être fâchés contre moi pour être parti sans permission, pour avoir mis le bazar. On allait au marché en cachette, franchissant une brèche dans lenceinte, et il avait fallu que ça tombe sur moi au pire moment !

Le médecin avait raison à propos du courage. Jen avais. La vie mavait bien forgé. On mavait probablement donné naissance par hasard. Sans doute trop coûteux davorter. Javais dix ans, mais comme tous les enfants placés, je parlais de cela sans émotions.

Je nétais pas en colère contre ma mère. Au contraire, au fond, je lui étais reconnaissant. Elle mavait donné la vie, même si elle mavait immédiatement abandonné.

Jai passé mes premières années à la pouponnière de Reims, puis direction Châlons, puis Montargis. Jai toujours lutté pour exister.

Je me souvenais des bagarres à la cantine. Le calme gaulliste ny changeait rien : les cuisiniers et la direction emportaient la majeure partie de la nourriture chez eux, parfois, ils partaient avec en voiture.

Mais on se battait pour tout et nimporte quoi. Jétais costaud, je gagnais à la force. Deux fois, je me suis cassé un bras. La coiffeuse qui venait une fois par mois nous tondre à ras avait failli pleurer en voyant tous les stigmates sur ma tête.

Pourquoi pleurer ? Moi, Pierre, je nai jamais versé une larme.

Et on voudrait maintenant me faire peur avec une cicatrice sur le ventre ou des piqûres Ridicule !

Les adultes, je les voyais froids, calculateurs. Je nétais ni un petit ange, ni une fillette attendrissante, jétais abrupt, parfois dur, honnête, cabossé.

Gare à toi, Voron, si tas une idée derrière la tête, tu files direct à lisolement ! me menaçait régulièrement Madame Dupin.

Je ne répondais pas, mais je navais jamais eu envie de leur obéir trop longtemps. Javais mes propres règles.

Il nexistait quun seul adulte auquel je pensais encore parfois. Je ne savais pas vraiment comment les enfants pensent à leur maman, mais cette femme-là, qui avait croisé ma route sous Châlons, je lui parlais souvent dans ma tête. Je me rappelais son sourire doux, ses yeux clairs, ses mains chaudes, son parfum. Je me souvenais de ses bras fermes et du murmure à mon oreille :

Tu dois rester fort, Pierrot. Bien manger, prendre soin de toi, obéir, pour avoir la vie belle. Ça sera difficile, mais tu y arriveras. Fais de ton mieux, daccord ?

Puis elle me chantait une berceuse.

Mon ptit chat gris, mon tendre chaton, dors, dors,
Dors, dors,
Douces pattes blanches, queue grise souple,
Dors, dors, dors

Et même si je me sentais grand, à onze ans maintenant, dès que jallais mal, je murmurais dans ma tête cette chanson, les bras de cette femme, et tout de suite, ça allait un peu mieux.

Un matin, cette femme avait disparu. Elle avait fondu dans la vie, ne laissant que sa voix et le souvenir dun contact. Son prénom méchappa, dans mes pensées, je lappelais simplement « maman ». Certainement quelle nétait quune assistante temporaire Mais jaimais imaginer que ce nétait pas le cas.

Linfirmière referma la fenêtre et commença à faire le lit den face. Jétais heureux, seul, on sennuie vite.

Un peu plus tard, un brancard rentra, suivi dune ribambelle de médecins. Soudain, la chambre fut pleine dagitation. Depuis mon lit, je navais pas une vue parfaite, mais japerçus le nouveau venu : un garçon maigre au visage pointu, sous perfusion. Rapidement, il ne resta que linfirmière et un homme en blouse jetée sur une veste élégante.

Ni lhomme, ni le garçon, ni linfirmière ne parlaient beaucoup. Juste quelques mots.

Il va dormir, dit linfirmière.

Daccord. Merci.

Si besoin

Je vous ferai signe.

Elle partit. Lhomme resta assis, la tête baissée, immobile. Le garçon semblait dormir profondément.

Il faisait chaud, mais cet homme gardait sa veste. Jeus limpression quil dormait aussi.

Fatigué de rester couché, je me tournai, ce qui fit grincer le lit. Lhomme se retourna. Son front ridé de soucis, des poches sous les yeux, mais le regard doux.

Bonjour, fit-il à mi-voix, comme sil réalisait seulement ma présence.

Bonjour, répondis-je.

Se ragaillardissant, il jeta un œil à lautre enfant puis attrapa une chaise, vint sasseoir auprès de moi.

Tu as été opéré ?

Oui, on ma ôté lappendice.

Ça va, tu tiens debout ?

Pas encore.

Tu aimerais quelque chose ?

Je nai pas le droit de manger, jusquà ce soir. Et lui, il a quoi ? fis-je en désignant le garçon.

Lui Il jeta un œil en arrière, son visage sassombrit. Autre chose. Je peux rester avec toi ici ? Et si jamais quelquun vient te voir, je méclipserai.

Cest pas un problème, répondis-je ; je navais aucun droit de my opposer.

Il se rassit.

Il sappelle Simon. Il a onze ans. Et toi ?

Pierre. Jai dix ans.

Merci, Pierre, souffla-t-il, mais je nai pas compris pour quoi il me remerciait.

Le lendemain, la chambre était un manège ininterrompu. Le matin, Simon recevait des perfusions ; plusieurs fois, le médecin passait. Son père dormait parfois sur la chaise. Simon gesticulait un peu, mais gardait les yeux clos on aurait dit quil dormait tout le temps.

Plus tard, arrivèrent un vieux couple suivi dune grande femme brune, la mère de Simon. Elle avait le nez un peu busqué, les cheveux bouclés attachés. Elle était très pâle, les yeux rougis. Ils linstallèrent près du garçon, elle le caressait et chuchotait.

Peut-être pouvez-vous déplacer le garçon ? demanda le père au médecin en me désignant, inquiet pour sa femme.

Oui, aujourdhui, on sen occupe.

Le docteur sembla finalement se rappeler de moi et sapprocha.

Alors, mon gars ? Ça fait mal ?

Un peu.

La nuit dernière, javais mal dormi. Le fil chirurgical tirait, la peur de bouger, sa perfusion me gênait. Hier, on avait tout bonnement oublié de me faire dîner. Ou peut-être était-il trop tôt.

On y va doucement. Aujourdhui tu pourras te lever. On va te transférer dans une autre chambre. Courage, champion, on retire bientôt le cathéter.

Ça me démangeait de me lever, mais linfirmière tardait. Des gens entraient, sortaient.

Ce jour-là, je compris vraiment que Simon allait mourir. Il était inconscient, à demi-endormi, personne autour ne parlait fort, tous semblaient résignés.

Dans la journée, une jeune femme la tante du garçon sinstalla à son chevet. Jétais gêné en sa présence. Quand linfirmière vint retirer le cathéter, je lui fis comprendre que je naimais pas ça, mais elle répondit sèchement :

Tu ne lintéresses pas. Elle sen fiche ! Laisse-moi passer.

Cest vite fait, pensa-t-elle, mais pour moi, cétait la sensation de liberté retrouvée. Nue, aucune idée doù se trouvait mon pyjama. La jeune femme réglait la couverture de Simon, humidifiait ses lèvres. Jaurais voulu lui demander des vêtements, mais nosais pas. « Qui se soucie de moi, hein ? » me murmurais-je.

Mais après une heure, je tentai de masseoir, recouvert du drap.

Elle tourna la tête :

Tu veux de laide ?

Non, insistai-je, même si tout tournait. Je me rallongeai puis me redressai à nouveau.

Vous savez où sont mes vêtements ?

Je vais me renseigner. Tu surveilleras Simon, daccord ?

Jessayai de traverser la pièce, maladroit, tremblant, tenant à peine sur mes jambes.

Finalement, on mapporta un ensemble hospitalier bien trop large.

Je me retourne, tinquiète pas, lança la jeune femme.

Je mhabillai, tirant sur la ceinture à force, comme je savais si bien faire. Les jambes de pantalon traînaient ; je narrivais pas à me baisser. Lorsquelle vit ma difficulté, la jeune femme sagenouilla et roula correctement le tissu. Jeus le tournis.

Je vais mévanouir

Hop ! Elle me rattrapa, minstalla sur la chaise. Mince alors, tes encore pas bien. Tu as déjeuné ? Comment tappelles-tu ?

Pierre.

Moi, cest Élise. Tu sais, Pierre, tu as personne à appeler ? Ta maman ?

Plus de maman.

Ah alors ton père, ou quelquun dautre ?

Ça va, merci. Jirai mieux. Je veux juste aller aux toilettes

Dans la glace des toilettes, jobservai mon visage blafard, cerné de bleu. Mes yeux noirs, eux, restaient allumés. Une éducatrice mavait surnommé « Voron », à cause de mon regard sombre comme le plumage dun corbeau. Jen étais fier.

Je me passai de leau froide sur le visage, repris mes esprits. Élise avait veillé à ce quon mapporte de la compote.

Maintenant, tu marches, tu viens à la cantine, daccord.

Où ça ?

À droite, puis lescalier et encore à droite. Tu trouveras au parfum, riait laide-soignante.

Il a failli tomber. Je vais lui en chercher, bougonna Élise. Tu nas droit quà ça, Pierre.

Je ne pouvais rester en place. Je tournai en rond, regardant Simon si beau, presque féminin, les cheveux bouclés, si maigre.

Il va mourir, hein ? demandai-je sans détour.

Élise sursauta.

On ne sait pas Oui, il est très malade. Quatre opérations Intestin, tout. Ses parents sont épuisés. Je suis sa tante. Mais tu sais, parfois, il y a des miracles ?

Je ne sais pas, soupirai-je en regagnant mon lit.

Je repensai à lui. Quelle autre vie ! Une vraie famille, parents, grands-parents, des vacances. Il avait tout, et il allait partir.

Pas de chance

On ne finit pas par me transférer ; le soir, retour du père de Simon, et encore de la tension. Jentendais quon se plaignait dans le service que personne nétait venu pour moi.

Pierre, le médecin ma dit que tu venais de la Maison des Enfants ? demanda le père de Simon.

Oui.

Tu veux changer de chambre ? Simon est fragile

Non, ça me va ici.

Quatre jours passèrent, sans changement. Fièvre, jatterris dans la chambre des anciens, visage fermé. Je retournais régulièrement voir Simon, personne ne me chassait.

Le père, Monsieur Dumas, savait tout de moi à présent. Il mapporta quelques affaires de Simon ; jacceptai, habitué à porter les vêtements des autres, puis je fixai du regard Simon.

Cest à lui, nest-ce pas ?

Oui

Et sil ne meurt pas ?

Il me jeta un regard surpris. Chez eux, on ne prononçait jamais « mourir ». On l’attendait, mais senfermait dans lespoir.

Parfois, sa femme Sophia criait soudain : « Pourquoi ? Pourquoi on a tout fait bien, et il meurt quand même ?! »

Quand on perd son enfant, cest tout le corps qui lâche. Sophia, épuisée, nespérait plus. À présent, elle était sous anxiolytiques.

Et si, par miracle insistai-je.

Il eut du mal à parler, sadressant autant à lui-même quà moi.

Malheureusement, il nen a plus la force. Il va partir, Pierre.

Ça fait mal, de mourir ? demandai-je, serrant la chemise de Simon.

Beaucoup moins quon ne limagine. On fait tout pour le soulager, Pierre.

Mais il bouge encore.

Oui, alors on lui parle, on espère quil entend. Mais ça, on ne le saura jamais.

La famille restait sans cesse près de Simon. Un soir que Monsieur Dumas était sorti, je me retrouvai seul, je pris la main de Simon, et je lui parlais doucement :

Je ne sais même pas si ma mère est vivante Elle ma abandonné, mais je lui en veux pas. Je lui pardonnerais si elle revenait, tu sais Mais toi, bats-toi. Tu vois, ta mère se meurt de chagrin. Ton père aussi. À ta place, jamais je naurais quitté la vie. Je te rendrai tes affaires, tinquiète. Mais ne pars pas Tiens bon, Essaye de toutes tes forces

Le père me surprit, séclaircit la gorge cétait bouleversant, il eut du mal à parler.

Il tentend, Pierre. Il te serre la main, cest vrai. Tu as raison de lui parler.

Dans leur famille, parler de mort était impensable, on navait jamais osé formuler la fin.

Simon mourut une nuit. Je ne men rendis pas compte tout de suite. Je descendis prendre mon petit-déj, puis passai voir sa chambre : déjà un autre garçon à son ancienne place, rangeait ses affaires.

Et Simon ? je montrai son ancien lit.

Je ne sais pas il nétait plus là ce matin.

Affolé, je courus au bureau des infirmières, puis jetai un œil dans la salle des médecins.

Simon ! Il est où Simon ?

Simon ah, linterne fronça les sourcils, il était très malade, Pierre.

Il est mort ? je coupai court.

Il hocha la tête.

Ça arrive.

Je reculai vers la porte. Jétais enragé contre tout lhôpital, le personnel, les médecins. Voilà Ils navaient rien pu faire pour mon ami Simon !

Comment exprimer cette peine ? Dans le couloir, je jetai un seau deau qui traînait. Une aide-soignante cria, des médecins accoururent. On me gronda, je filai sur mon lit, les mains sur les oreilles.

Quelque chose sétait passé. Durant ces journées, Simon, inconscient, était devenu mon ami. À lui, javais raconté mon histoire entière, ma mère, cette femme qui mavait chanté, mes bagarres, mes douleurs.

Une nuit, alors que jétais encore dans la chambre, javais rêvé de Simon. Il sassit sur son lit, madressa un sourire fatigué. Je courus vers lui, voulant le soutenir, mais il me demanda simplement de le laisser « rester assis ». Sa voix douce, presque féminine, il me parla de lui ; je ne me rappelle plus précisément, mais je me souviens quon discutait. Il regarda alors la fenêtre, grimpa sur le rebord. Jeus si peur quil tombe que je me suis réveillé.

Les marronniers dansaient dehors sous la lune. Simon agitait mollement les bras, son père dormait. Je massis près de lui, saisis ses mains maigres et lui chantai la seule berceuse connue :

Mon ptit chat gris, mon tendre chaton, dors, dors

Depuis, je pensais à Simon comme à un frère imaginaire. Il me racontait sa maison, ses vacances à la mer, sa mère qui le réveillait à la cuiller de chocolat chaud le matin ; jimaginais une vie de famille parfaite.

Moi, famille, je connaissais seulement les récits de la télé. Fantasme naïf : javais limage des familles partageant une même grande chambre, chacun son lit ; le jeudi, cétait poisson, le thé du matin servi à la louche.

**

Étrangement, à la mort de Simon, Monsieur Dumas sentit un soulagement, non par manque damour, mais parce quil ne restait plus que la souffrance. Simon nétait plus vivant. Cette agonie, ils la prolongeaient au prix de son malheur. Il fallut accepter labsence, soutenir Sophia, avancer.

Plus le temps passait, plus il pensait à moi, Pierre.

Évidemment, ladoption, ce nétait pas le moment. Impossible pour Sophia. On ne remplace pas un enfant mort. Le portrait de Simon trônait, des bougies, léglise, le cimetière… Soph avait eu une grossesse extra-utérine huit ans avant, la stérilité. Pierre, lui, navait ni mère, ni père

Je ne suis pas Simon, pensa-t-il. Plus brut, ténébreux, un peu râpeux, mais il avait perçu en moi lâme belle et capable de lumière.

Sophia, Pierre est sorti de lhôpital expliqua-t-il doucement.

Pourquoi tu es allé là-bas ?

Pour récupérer le dossier médic de Simon. On ma dit que Pierre avait fait un grand scandale quand il a appris la nouvelle.

Stupide

Tu parles ! il acquiesça.

Inutile de men parler pour linstant.

Lui, nen parla plus. Mais il retourna à la Maison dEnfants le week-end. Refus de me laisser le voir, la directrice était soupçonneuse, malgré toutes ses explications. Lexpérience, au contraire, le motiva.

Une amie, Marie-Tatienne, bossait à lASE, il alla la trouver ; elle comprit tout, lui promit de s’informer, insistant sur un point essentiel : le consentement de la femme et de lenfant.

Il partit voir la protection de lenfance, récolta une liste de documents ils furent bienveillants, lui promirent leur aide.

Il nen parla pas à Sophia mais à son beau-père et à Élise. Élise était conquise ; elle et le père de Simon promirent aussi den discuter avec Sophia.

La simple évocation me faisait pleurer, Sophia refusait, « Il ne remplacera jamais Simon ! ».

On ne cherche pas à remplacer. Juste accueillir un enfant seul, et nous, seuls aussi, maintenant. Il sera différent, marqué par la maison denfants. Mais si tu avais entendu ce quil disait à Simon Même moi, homme, il ma soutenu. Il apporte de la paix, de la force. Laisse-nous au moins faire connaissance !

Ninsiste pas trop

Cétait une première ouverture.

Pour la première rencontre, dans le bureau de la directrice, je serrais les poings jusqu’à blanchir. Je nosais affronter personne du regard. Même la main de Monsieur Dumas, je ne la serrais pas.

Marie-Tatienne restait discrète dans un coin. Monsieur Dumas ne savait pas quoi dire, Sophia soupirait, Tatienne observait. Je me pétrifiais, silencieux, blême. À lhôpital, jétais différent, moins inhibé.

Il aurait voulu me serrer dans ses bras, « Tinquiète pas, ça va aller », mais il nosait. On parla finalement de banalités, pour alléger lambiance.

Finalement, je quittai la pièce plus tôt, trop tendu.

Pas si courageux finalement, Pierre !

Il comprend tout, il ne veut pas venir, cest ça ? soupira Monsieur Dumas dans la voiture.

Non, répliqua Marie-Tatienne. Il espère plus que tout que ça marche. Il sappliquera à plaire, mais il a peur de mal faire.

On fait si peur ?

Cest la première fois quil rencontre de vrais parents. Il ne sait pas comment se comporter. Maintenant, il ne rêve plus que de vous.

On décida que je pourrais venir chez eux. Je navais pas encore vraiment donné mon accord, et Sophia était très réservée.

Dès mon arrivée, on prit le thé. Je fixais la table, mouillais mes mains, nosais croquer un biscuit ni lever les yeux vers cette cuisine raffinée. Je nosais respirer, je me sentais écrasé par leur proximité.

Cest Sophia qui mintimidait le plus.

Monsieur Dumas laissa tomber sa cuillère.

Quelle gaffe ! lança-t-il, et cela me fit sourire.

Alors, Pierre, tu ne manges pas ? samusa-t-il.

Javalai une pomme de terre, mais jeus du mal à mâcher.

Détends-toi, gamin !

Viens, Pierre, je vais te montrer la chambre de Simon, proposa Sophia.

Dun coup, je milluminai. Dans la chambre, le grand portrait de Simon me toisa : vivant, rayonnant, différent de lhôpital, mais vivant. Cétait un vrai soutien.

Ah ! Simon ! Je mapprochai, caressai le cadre. Il a lair moins malade ici, non ?

Il ne létait pas, avant le grand départ, répondit Sophia faiblement.

Avant de mourir, vous voulez dire ? lui lançai-je franchement en touchant le cadre. Vous me montrez comment il vivait ici ?

Décontenancée, elle me proposa un album photos.

Tu sais, je préfère attendre. Tu peux regarder seul

Jouvris lalbum, Sophia sapprocha de la fenêtre. Mais finalement, la curiosité fut la plus forte, elle revint, sassit à côté.

Cest lui petit, là ? Il était drôle, hein ?

Sophia acquiesçait, émue, et je continuais de feuilleter les pages.

En tombant sur une photo à la plage, je mexclamai :

Oh ! La mer ! Il ma dit que vous y étiez allés

Elle fit « non » de la tête, peinée.

Il ta dit ? Simon ne parlait plus

Je levai les yeux sur elle, surpris, puis obstiné :

Mais à moi, il me la dit !

Elle ne protesta pas. Feuilleter ces souvenirs à mes côtés la calmait, la douleur était moins mordante. Elle comprit que la présence dun autre garçon rendait tout plus doux.

Elle prit une grande inspiration puis osa demander :

Pierre, si on voulait tadopter, tu accepterais ?

Je me raidis, fixai lalbum.

Je ne sais pas. Simon, il était super. Moi, je ne suis pas très bien Je ne sais pas faire.

Sophia, bouleversée, me serra brusquement dans ses bras.

On ne te remplace pas ! On taccepte juste parce que tu étais son grand ami.

Jeus peur de cette étreinte. On ne mavait pas touché depuis si longtemps, sauf en bagarre. Le parfum chaud et rassurant de la femme, ses mains, menvahissaient.

Pour me distraire, je continuai à tourner les pages de lalbum, et elle ne me lâcha pas.

Je navais jamais pleuré de ma vie.

Et ce jour-là, tout remonta à la gorge, les larmes coulèrent soudain. Je sanglotai.

Tu pleures, mon grand ? Ça alors ! Laisse couler Tiens bon, tu es un homme, tu dois être fort ! essuya-t-elle mes joues.

Des mots que javais déjà entendus.

La fenêtre de la chambre était ouverte, la brise soulevait le rideau, le feuillage brillait dehors, et le portrait de Simon me souriait.

Comme un petit, josai demander :

Vous ne connaîtriez pas une chanson qui fait « Mon ptit chat gris, mon tendre chaton, dors, dors, queue grise, pattes blanches » ?

Ça ressemble à une berceuse, je pourrais lapprendre pour toi, si tu veux, dit-elle, attendrie.

Je hochai la tête.

Dans le fond, je navais besoin de rien de plus.

Étrange comme la vie réserve de ces rencontres qui, traversant la douleur, donnent enfin le goût de la tendresse retrouvée.

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