PERSONNE NE TE FERA DE MAL

PERSONNE NE TE FERA DE MAL

Où étais-tu encore ? gronda Prospère alors que son épouse entrait dans lappartement.
Jétais au travail.
Aujourdhui, cest samedi !
Mais je travaille aussi le samedi.
Tu travailles mais il ny a jamais dargent.
Toi, tu ne travailles même plus du tout
Méfie-toi, Caroline, lança-t-il entre ses dents en savançant dun pas menaçant. Va tout de suite faire les courses ! Il ny a même plus de quoi manger ici.
Prospère, il nous reste seulement cent euros, la paye narrive que dans une semaine. Si au moins tu trouvais un boulot ou tu prenais la voiture pour faire un peu de VTC
Je ne suis pas chauffeur VTC ! Tu devrais plutôt me remercier de théberger dans MON appartement, il ouvrit la porte. Maintenant, file au supermarché !
***
Des larmes coulent sur les joues de Caroline. Quelle injustice ! Est-ce de sa faute si tout a mal tourné ? Voilà quatre ans quils sont mariés. Au début, ça se passait plutôt bien. Leurs parents, des deux côtés, avaient mis leurs économies en commun pour acheter ce deux-pièces. Ensuite, ils avaient réussi à acheter une petite voiture, une française évidemment, pas chère, mais ils étaient si heureux. Tout était mis au nom de Prospère, le “chef de famille”. Les parents de Caroline habitent en province, mais eux aussi avaient aidé.
Le mari avait monté une petite affaire avec son père ; cela ne rapportait pas des fortunes, mais ils sen sortaient. Mais Prospère, persuadé de mériter mieux, a tout perdu à cause de son arrogance. Il sest fâché avec son père. Voilà un an quil ne travaille plus et quil attend on ne sait quoi.
Il sest mis à crier sur son épouse, puis à la malmener. Caroline enchaînant six jours de boulot par semaine, ne gagne pas assez, pendant que son mari continue à laccuser de tous les maux. Parfois, elle songe à repartir chez ses parents à la campagne. Mais il y a déjà ses deux jeunes sœurs là-bas ; elle se sentirait de trop.
***
Caroline sort de son immeuble, essuie ses larmes et prend la direction du supermarché. Pas le plus proche, un autre, plus loin, où cest moins cher et où elle na pas envie de rentrer trop vite à la maison.
Près dun parking devant un magasin, un SUV sarrête, un homme en descend, boitillant légèrement. Caroline laperçoit du coin de l’œil.
Caro ! Un cri joyeux la surprend.
Elle se retourne vivement :
Victor !
Cétait un ancien camarade de classe. Victor avait été handicapé depuis lenfance, problèmes de jambes et des bras. Elle se souvient de lui, longtemps hospitalisé pendant la scolarité. Les garçons se moquaient de lui, mais Victor restait optimiste, meilleur élève de la classe et, souvent, de toute lécole. Après chaque traitement, il récupérait un peu dautonomie. Entré en CP porté par ses parents, il avait fini par décrocher son bac avec mention et marcher sur ses propres jambes, même en boitant.
Et aujourdhui, il sort dune très belle voiture, aborde sa camarade dun air rayonnant.
Caroline, cest bien toi ? Son ton est assuré. On ne te voit plus ces temps-ci. Il y a deux ans, on a fait une petite réunion danciens. Julie ma dit quelle tavait invitée, mais tu nes jamais venue.
Oh tu sais Elle évite son regard, mal à laise.
Tu fais des courses ? Victor change de sujet.
Oui.
Viens, jy vais aussi.
Il la prend doucement par le bras, la menant vers le supermarché, mais pas celui que Caroline visait. Celui-ci est bien trop cher pour elle. Sentant son hésitation, Victor comprend. En jetant un autre regard sur son amie denfance, il perçoit la réalité.
Caroline, il cherche ses mots.
Non, Victor, je ne peux pas. Désolé.
Elle se détache et, la tête baissée, marche vers le supermarché discount.
***
Quand elle a fait ses courses, calculant chaque euro, elle ressort.
Victor lattend à côté de sa voiture. Il sapproche, lui prend la main, lui ouvre la portière :
Monte !
Caroline ne résiste pas. Il commence à rouler doucement.
Raconte-moi ce qui tarrive !
Alors, dun ton enfantin, reniflant, elle lui raconte tout. Sans rien cacher.
Mais quitte-le, tout simplement !
Victor, je pourrais aller où ? Tout est à son nom.
Caroline, je suis lun des meilleurs avocats de Paris. Peu importe qui est sur lacte, la moitié tappartient. Tiens il sort son portable donne-moi ton numéro.
Hésitante, elle le lui dicte. Il lappelle aussitôt, sa sonnerie résonne dans son sac.
On est samedi. Lundi matin, tu vas déposer une demande de divorce. Je texpliquerai tout, ce quil faut écrire, les démarches, il démarre la voiture. Je te raccompagne. Tu es où ?
Rue de la Poste, à côté du théâtre.
Jai justement emménagé dans limmeuble neuf là-bas, il indique une belle résidence moderne.
***
Arrivés devant chez elle, il laccompagne jusquà la porte :
Caroline, il faut oser te lancer ! Je tappelle lundi. Si jamais il se passe quelque chose ce week-end, appelle-moi tout de suite.
Victor, il me fait peur
Naie pas peur ! Un sourire encourageant.
***
A peine entrée, Prospère surgit dans lentrée :
Cest qui ce type qui te ramène en voiture ?
Prospère, cétait un ami du lycée.
Le mari crève la dalle et madame samuse
Sensuivent insultes, violence. Caroline, bouleversée et meurtrie, jette son sac et ressort précipitamment. Elle croise Victor.
Monte en voiture !
Il lui ouvre, elle sassied. Ils sen vont.
***
Caroline ne reprend ses esprits quune fois arrivée dans lappartement de Victor.
Où mas-tu emmenée ?
Cest chez moi. Personne ne te fera de mal ici, je vis seul.
Son téléphone vibre, cest la voix furieuse de Prospère :
Où tu traînes encore ?
Echanges dinsultes. Victor prend le téléphone des mains de Caroline en pleurs, et déclare fermement :
Caroline va demander le divorce lundi. Lappartement reste à elle
Pardon ? Mais tes qui, toi ?
Si tu protestes, je moccupe de toi, tu te retrouveras au tribunal pour violences.
Mais enfin, tes qui ?
Je tai tout dit.
Victor raccroche et lui rend le téléphone. Elle pleure toujours.
Allez, Caroline, calme-toi ! Va te rafraîchir, on va déjeuner.
Pendant quelle saffaire dans la salle de bains, Victor prépare du thé et passe un appel.
***
Au moment de passer à table, sans appétit, Victor tranche :
Allons régler ça, ensemble, avec ton mari !
Non terrifiée, Caroline baisse les yeux. Jai peur
Caroline, il sourit. Ce sera selon ton choix.
Devant limmeuble, une voiture de police les attend. Un lieutenant sort et salue Victor.
Maître Lefèvre, nous sommes à vos ordres.
Poignées de mains, Caroline est installée dans la voiture.
***
Quelques minutes plus tard, ils frappent à la porte de Caroline.
Cest qui encore ? grogne Prospère en ouvrant.
Monsieur Prospère Dumenil ? interroge le policier.
Oui.
Jaurais quelques questions à vous poser.
Prospère lance un regard haineux à son épouse. Entrez.
Victor et le lieutenant sinstallent pour rédiger un rapport.
Caroline, récupère tes papiers et ce quil te faut.
Victor a un ton calme, assuré, qui la réconforte. Depuis longtemps, elle navait plus aucun appui, que des cris et de la rudesse. Voilà quun ami denfance, quelle navait vu que comme un bon copain, se révèle digne de confiance. Avant, comme toutes les filles, elle rêvait dun prince charmant, dune belle voiture blanche, pas dun garçon boiteux, même gentil et noble de cœur.
Elle ramasse ses papiers, les tend machinalement à Victor, qui lui adresse un regard lumineux. Elle commence à rassembler ses affaires, sans vraiment réfléchir à lavenir, mais certaine que ça ne peut qualler mieux, quil ne la laissera pas tomber. Naît alors en elle ce sentiment rare qui rend heureux.
Maître Lefèvre, jai terminé, annonce le lieutenant.
Merci ! Je vais mentretenir avec lui seul à seul.
Assis en face de Prospère, Victor explique :
Voilà, lundi ta femme dépose une demande de divorce. Toi aussi, il faudra. Vous navez pas denfant, ça se réglera rapidement à la mairie. Les biens seront partagés loyalement.
Et si je refuse ? ricane Prospère. En plus, tout est à mon nom.
Alors, Caroline déposera plainte pour violences et demandera le partage des biens. Je préside lun des plus grands cabinets davocats de Paris, je te garantis que le jugement sera équitable.
Jaurai encore loccasion de parler à ma petite femme ce soir, tout sarrangera à ma façon.
Qui ta dit que tu serais seul avec elle ?
Tant quelle est ma femme, elle doit rester ici.
Dans ce cas, je fais organiser de suite ta garde à vue pour violences conjugales. Tu passeras le week-end en détention et elle restera ici. Ce scénario te plaît ?
Bon, quelle parte si ça lui chante finit-il par céder.
Très bien. Lundi matin, je passe vous prendre, on ira ensemble à la mairie.
***
Le téléphone de Caroline sonne. Elle sourit, cest sa mère. Depuis sa séparation, leurs rapports étaient tendus, ses parents nayant jamais approuvé le divorce, eux qui avaient traversé vingt-cinq ans sans disputes.
Maman ! lance-t-elle joyeusement.
Bonjour, ma fille, répond la maman dune voix morose.
Quest-ce quil y a, maman ? Tu sembles triste.
Je vois que toi, en revanche, tu es ravie ! Heureuse dêtre divorcée, hein ?
Franchement oui, maman, jen suis soulagée.
Réfléchis bien, cest ta vie.
Tu avais une raison dappeler ?
Ta sœur, Olga, veut aussi se marier.
Ah oui ? Avec qui ?
Un jeune de Paris. Elle veut, comme toi, vivre ici. Il na rien, juste lamour à offrir. Ses parents sont venus, eux aussi habitent un trois-pièces, mais ils ont déjà un autre fils à charge. Où va-t-il emmener notre Olga ? On a décidé de leur acheter une petite chambre en ville tous ensemble, mais pas de mariage pour linstant. Ta sœur est toute déconfite maintenant.
Dis-leur quils peuvent habiter chez moi pour le moment, on verra après.
Caroline, tu es sérieuse ? Et toi, tu vivras où ?
Maman, le bonheur perce dans sa voix je vais me remarier.
Tu viens à peine de divorcer, cest rapide
Cette fois, cest pour la vie ! Il sappelle Victor. Je laime plus que tout.

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