Personne ne les a mis dehors, ai-je répété à ma mère et à la belle-mère ce matin. Ils sont simplement repartis deux-mêmes ! Sils veulent revenir, nous les accueillerons avec plaisir.
Journal intime, samedi midi. Accoudée sur le canapé, je suis prise dun sursaut en entendant la sonnette. Pierre mobserve calmement, son regard impassible posé sur moi.
Ne bouge pas. On nest pas là !, dit-il, sans une once dhésitation.
Mais ça sonne !, je souffle, tendue. Et si cétait important ? Ou quelquun pour le travail ?
Pierre soupire :
Il est midi, cest samedi, Margaux. Tu nas convié personne, je nattends personne, donc
Je lui chuchote :
Je regarde juste dans lœilleton ?
Il siffle, le ton tranchant :
Assieds-toi. Peu importe qui cest, ils feront demi-tour si on nouvre pas !
Tu sais qui cest ? je demande, hésitant.
Jai ma petite idée, doù mes conseils.
Sils insistent ? Sils restent plantés là à sonner ?
Pierre hausse les épaules :
Ils finiront par partir, on ne va pas passer la nuit sur le palier, nous. Prends ton casque, ton téléphone, mets-toi un film. On laisse couler.
Je sursaute à nouveau, mon téléphone vibre. Maman. Je lui montre lécran.
Pierre hausse les sourcils :
Alors cest ta tante Martine avec son fils Damien qui doivent être derrière la porte.
Comment tu le sais ?
Si cétait mon cousin, ma mère maurait appelé !
Tu ne considères pas dautres options ? je demande.
Si cétait nos voisins, je nai pas envie de discuter avec eux, nos amis auraient fait demi-tour après deux sonnettes. Nos proches auraient appelé avant de venir comme des gens bien élevés ! Ceux qui insistent comme des fous, cest ta famille !
Je soupire :
Pierre, maman vient de mécrire : On ne sait pas où vous traînez. Martine doit rester quelques jours à Paris, elle a des démarches.
Pierre sourit malicieusement :
Réponds-lui quil y a plein dhôtels à Paris
Pierre ! Je ne peux pas lui écrire ça !
Je sais Pierre réfléchit un instant Dis-lui quon nest pas chez nous, quon vit à lhôtel pour cause de désinsectisation.
Génial ! Je rédige le message aussitôt.
Soudain, autre SMS :
Pierre, elle veut quon réserve deux chambres pour Martine et Damien
Réponds quon na pas les moyens, et que nous partageons une chambre dauberge de jeunesse avec quinze étrangers ! Pierre jubile.
Maman veut savoir quand on rentre
Pierre lève les yeux :
Écris dans une semaine. Quon leur laisse respirer !
La sonnette cesse enfin. Nous soupirons de soulagement.
Pierre, maman dit que Martine passera la semaine prochaine !, je lance, épuisée.
Eh bien, nous ne serons encore pas là plaisante-t-il.
Je prends un ton grave :
Pierre, fuir éternellement nest pas une solution ! Sils débarquent un jour de semaine ? Sils nous attendent après le travail ? Ta famille ou la mienne, ils sont capables de tout !
Pierre soupire :
On aurait peut-être dû acheter plus petit
Je proteste :
Mais on rêvait dune grande famille Cette appartement, cétait notre nid pour voir grand !
Il nous faudrait un bébé, ou même deux, Pierre dit sérieusement. Ça, ça leur clouerait le bec.
Comme si je ny pensais pas ! je memporte un peu. Test médical, ça ne fonctionne pas pour linstant
Pour ça, il faudrait pas vivre sous le stress perpétuel, Pierre conclut, amer. Sans nos familles sur le dos, tout irait mieux !
Je ne discute pas, il a complètement raison.
Nous avons pourtant fait tous les examens, tout était parfait. Après la noce, on a mis le projet de bébé en pause, histoire déconomiser pour lappartement. Impossible de compter sur un héritage. Maman avait son petit studio, Pierre aussi. On a bossé dur cinq ans, serré la ceinture pour acheter ce grand trois pièces, pas neuf certes, mais après les travaux on flottait de bonheur !
Hélas, à peine le crémaillère passé, la tante Martine débarque avec Damien ! Pour sassurer quon ne les chasse pas, elle arrive en compagnie de ma mère.
Vous êtes mieux lotis que nous autrefois ! De la place, pas comme à lépoque où Martine était dans le studio avec moi, lance maman.
Cest parfait ici ! Une chambre pour moi, une pour Damien ! approuve la tante.
Dans le salon on ne dort pas, prévient Pierre, crispé.
Bah, je ne compte pas aller travailler dans cette pièce ! rigole Martine. Margaux, explique à ton mari que ce nest pas commode avec mon fils, il ronfle ! Et vous navez même pas dressé la table !
On ne sattendait pas à votre visite, je balbutie.
Pierre renchérit :
Le frigo est vide !
Bon, Pierre, file au supermarché, Margaux en cuisine ! ordonne Martine, bien installée.
Allons, du nerf ! semporte ma mère. Cest comme ça quon reçoit sa famille ?
Pierre nen peut plus :
Cest du culot, ça ! mais je lemporte aussitôt dans la chambre pour éviter lesclandre.
Margaux, on marche sur la tête ou quoi ? Je vais les mettre dehors et ta mère avec !
Non, Pierre, cest la tradition chez nous, tu sais… je tente dapaiser. Elle est simple, vient du village…
Il râle :
Les paysans chez nous ne sont pas impolis ! Là cest de la goujaterie pure !
Mon amour, ne te brouille pas avec maman ni la tante ! Ce serait insupportable pour moi, tu deviendrais leur bête noire ! Tu veux ça ?
Pierre me regarde, vaincu :
Franchement, je peux les ignorer ! Ça ne me gêne pas ! Quils disparaissent !
Pitié ! Si tu mets Martine dehors, maman ne me le pardonnera jamais ! Et j’ai personne dautre.
Ce dernier argument le fait céder. Pierre part faire les courses, la mâchoire serrée.
Martine est restée deux semaines au lieu des trois jours prévus. Pierre a tenu deux jours avant de vivre sous valériane. Le départ fut une libération, on a nettoyé lappartement avec ardeur.
Trois jours après, rebelote côté belle-famille. Mon cousin Arnaud débarque pour régler des affaires, accompagné de sa femme Sylvie et leurs deux enfants.
Frérot, je viens pas longtemps, faut que je finisse des trucs ici, on repart après ! me serre Arnaud.
Tu peux pas venir seul ? proteste Pierre.
Tes fou ? Jai une famille, moi. Je vais pas la laisser au village ! Tu comprends rien ! Et les enfants, ils sont ravis ! On va secouer la ville !
Arnaud, crie Sylvie, je vais tellement te secouer que tu vas te décoller !
Une heure après leur arrivée, je suis terrassée par la migraine. Les enfants hurlent partout, Sylvie crie sans cesse, Arnaud voudrait sortir toute la nuit.
Pierre, tu es fils unique pourtant soufflé, je lui glisse à loreille.
Cest mon cousin par la lignée maternelle Je lappelle cousin.
Le manège continue, Pierre ne peut rien dire sa mère, comme la mienne, lui en ferait voir de toutes les couleurs.
À peine remis dune visite, une autre frappe à la porte. Martine revient à Paris faire ses démarches, Arnaud vient régler ses affaires, et les deux mamans ne manquent jamais dappeler au sujet de leurs enfants. Belle-mère fatigue Pierre, sa mère me harcèle.
Avec tout ce stress, inutile de penser au bébé notre santé mentale sémiette au fil des visites.
Et si on échangeait lappartement ? je tente.
Pour une chambre capitonnée ? plaisante Pierre. On va y finir si ça continue !
Non, sérieusement. On déménage dans un autre quartier, sans donner ladresse !
Pierre nest pas convaincu :
Nos familles finiront par retrouver où on est. Ils interrogeront les nouveaux occupants, nous suivront, et ce sera pire !
On aurait au moins un peu de répit pour faire un enfant ! jespère.
Il ne faut pas juste faire, il faudra aussi élever. Cest ça, leur clouer le bec ! Pierre sourit.
À croire quil faudrait partir dici, je soupire. Peut-être quon pourrait se réfugier chez des amis ?
Tu parles dÉtienne et Catherine ?
Oui, ils ont une chambre je confirme.
Tu oublies Tala, leur berger allemand ? Pierre rit.
Je préfère vivre avec une chienne quavec la famille !
Un déclic. Pierre sempare du téléphone :
Étienne, prête-moi ton chien !
Oh, Pierre, je te devrai éternellement ! Avec Catherine, on part au bord de la Loire, et Tala naime pas les étrangers ! Mais vous, elle vous adore ! Je tapporte croquettes, niche, jouets, gamelles ! Je te paierai !
Amenons-la !
Rayonnant, Pierre mannonce :
Margaux, appelle maman, dis-lui que Martine peut venir demain ! Jappelle mon cousin pour quil vienne semaine prochaine !
Tu es sûr ?
Plus que sûr ! Nous les accueillerons Sils naiment pas Tala, cest leur problème !
Cousin Arnaud et sa tribu ont fui après un grognement de Tala, préférant lhôtel sans discuter.
Tante Martine, elle, refuse la défaite.
Enfermez cette bête ! hurle-t-elle en se cachant derrière son fils.
Mais voyons, Martine, plaisante Pierre, quarante-cinq kilos de muscles ! Ce nest pas un bichon, cest un berger allemand ! Elle enfoncerait les portes !
Pourquoi elle me regarde ainsi ?
Elle naime pas les intrus, je réponds, indifférente.
Débarrassez-vous delle, je ne peux pas dormir avec ce monstre dans la maison !
Débarrassez-vous ? sindigne Pierre. Tala est notre chienne maintenant ! Puisquon na pas denfants pour le moment, il faut bien donner de lamour à quelquun ! Tala, on ladore !
Jamais on ne sen séparera, je confirme, émue.
Les mamans finissent par nous appeler : pourquoi refuser lhospitalité à de la famille ?
Mais personne ne les a expulsés ! Sils veulent revenir, ils sont les bienvenus !
Mais le chien ?
On na refusé personne, maman !
Finalement, elles cessent dinsister pour venir.
Un mois plus tard, Tala repart chez Étienne et Catherine, mais reste prête à revenir à tout instant.
Cela na plus été utile.
Je lai appris un matin davril : jattendais des jumeaux.