Pensionnat pour ma fille : une nouvelle étape dans sa vie

Journal intime Pensionnat pour ma fille

Il y a quatre ans, jai épousé Élise. Après les épreuves et les nuits blanches de son premier mariage, marqué par un ex-mari souvent absent, elle avait limpression davoir enfin trouvé la paix à mes côtés, un vrai port dattache.

Jai toujours été un homme organisé, peu bavard mais solide. Directeur dans mon entreprise, javais pris lhabitude dun appartement bien rangé, sans imprévus, sans désordre.

Au début de notre histoire, Élise mavait parlé de sa fille, Aurélie, qui avait alors douze ans. Elle vivait avec son père et sa belle-mère, et ce sujet restait éloigné, comme un vieux livre dans une bibliothèque : présent mais jamais ouvert. Je savais que ma femme était mère, mais cette fille nhabitait pas chez nous, ne me demandait aucun euro, n’envahissait ni la salle de bain ni la table du soir. Je la considérais comme un fait de la biographie dÉlise, rien de plus.

Notre train-train se mettait bien en place : nous avions acheté un petit appartement à Lyon, un salon, une chambre et une kitchenette, le tout sur un crédit commun dont nous étions fiers. Élise était secrétaire médicale dans un cabinet dentaire, moi, jassumais lessentiel des dépenses. Mais elle payait aussi son bout du crédit, ce qui lui donnait lillusion dune égalité parfaite. On murmurait même au sujet dun enfant qui cimenterait définitivement notre couple.

Un soir comme tant dautres, tout sest effondré. Au bout du téléphone, son ex-mari, Alexandre, habituellement si sec et expéditif : « Élise, il faut que tu prennes Aurélie. On vient davoir un bébé, Sophie nen peut plus, Aurélie… enfin tu comprends, cest une ado, ça demande du temps et de lénergie, et nous on ny arrive plus. Ça me gêne, mais cest ta fille, elle serait mieux avec toi. Je ne peux plus. »

Élise, livide, relut le message au moins cinq fois. Elle me rejoignit alors que je nettoyais une truite sur notre évier.

On a un souci, ma-t-elle dit, me tendant le téléphone. Alexandre veut quAurélie vienne vivre ici. Avec nous. Sa femme ne sen sort pas depuis la naissance du bébé.

Je me suis arrêté net.

Ici, chez nous ? Vivra ici ?

Oui, Bernard, où veux-tu que je la mette ? Cest ma fille, elle a seize ans.

Jai senti la panique monter, notre cuisine me sembla soudain réduite à la taille dun wagon.

Écoute-moi bien, Élise, jai accepté ta fille dans ta vie, mais pas dans mon appartement ! Cest une grande, pas un enfant à surveiller. Elle mest étrangère. Je ne veux pas dinconnue qui traîne dans mes affaires, mange mon pain, occupe ma douche, complique mon quotidien.

Comment peux-tu dire quelle test étrangère ? Cest ma fille, la chair de ma chair ! Tu le savais depuis le début…

J’ai épousé la femme dont la fille vivait ailleurs, dont tout le monde se satisfaisait. Maintenant, parce que son père la trouve gênante, je devrais en supporter les conséquences ? Non, ce nétait pas mon marché. Jai aussi droit de penser à ma propre vie.

La voix dÉlise trembla, comme si mes paroles étaient des gifles. Mais je restai ferme.

Quest-ce que tu veux que je fasse ? poursuivit-elle dans un souffle brisé. Je nai pas le choix, Alexandre la met dehors, tu refuses de laccueillir, je ne vais tout de même pas lenvoyer dormir sous les ponts ?

Ce nest pas mon problème, ai-je répliqué, rattrapant mon couteau pour continuer à écailler le poisson, comme si la discussion était déjà close. Cest ton rôle de mère. Si tu veux laccueillir, moi, je pars. Tu payeras seule ton crédit, tu me rembourseras mes parts. Je refuse de prendre en charge lenfant dun autre.

Javais dit ça dun ton monocorde, presque froid, et jai senti que quelque chose se brisait en elle. Elle quitta la cuisine, chancelante, comme si le sol seffondrait sous ses pieds.

Le lendemain, Élise tenta de convaincre Alexandre de patienter quelques semaines. Il refusa tout net : « On ne dort plus, le bébé hurle, Aurélie claque les portes, fout sa musique à fond. Cest ta fille, tu ten occupes. Je ne veux plus en entendre parler. » Pas un mot pour proposer de laider, alors quil gagnait largement sa vie grâce à sa société de rénovation dappartements. Il sétait déchargé, concentré sur sa nouvelle famille. Jai compris que la décision devait être prise, et vite.

Élise revint plusieurs fois à la charge, surtout lors des dîners, cherchant à mattendrir.

Bernard, je comprends que ce soit dur. Mais cest une adolescente studieuse, elle va aider à la maison, ne te posera pas de souci, elle dormira sur le canapé dans le salon… Quest-ce que ça te coûte réellement ?

Je soupirai longuement.

Cest un adolescent, Élise. Ce nest pas une histoire de coup de main au ménage. Cest rentrer épuisé le soir et trouver une inconnue sur le canapé, entendre de la musique dans la salle de bain, trouver des cheveux dans lévier. Je veux juste la paix dun vrai foyer, pas une colocation.

Et moi, suis-je censée renier ma fille ? murmura-t-elle, près des larmes. Si je labandonne une seconde fois, si je ne prends pas soin delle, tu imagines ce quelle pensera de sa mère ?

Elle est assez grande pour comprendre que tu reconstruis une vie et que chacun doit sadapter, ai-je tranché. Mais bien sûr, tout le monde doit seffacer devant Mademoiselle.

Elle a pleuré, la tête entre les mains, et jai fait semblant de dormir.

Deux jours plus tard, j’avais un plan. Quand elle est rentrée du cabinet le soir, je lattendais, un dossier à la main.

Jai trouvé une solution, dis-je. Il existe un bon pensionnat dans la banlieue sud de Lyon. Elle y sera surveillée la semaine et pourra venir le week-end ici. Elle sera bien encadrée, tu auras lesprit tranquille, et je pourrai continuer à vivre.

Élise est restée immobile. Des mouvements lents, mécaniques.

Un pensionnat ? Tu veux que jy place ma fille, comme une orpheline dont personne ne veut ?

Pourquoi orpheline ? Cest une excellente école, beaucoup de parents qui travaillent y mettent leurs enfants. Elle sera nourrie, logée, instruite. Et nous ne finirons pas par divorcer. Ce n’est pas la rue, cest un compromis.

Un compromis ? sest-elle récriée. Tu veux simplement tassurer quelle ne perturbera jamais ton quotidien. Tout ça pour regarder tranquille le foot en mangeant ta daurade.

Arrête, tu exagères. Si tu as dautres idées, je técoute. Mais louer un appart pour elle, c’est deux tiers de ton salaire, alors bon… Alexandre a lâché laffaire, moi je nai plus déconomie. Donc tu choisis : soit elle vient ici et je pars, soit pensionnat.

Ou bien elle vit ici, et nous restons une famille, murmura-t-elle.

Ce nest pas ma vision de la famille, ai-je répondu tout bas. Jai été clair.

Élise tournait en rond, entre la tentation de garder son couple, son appartement, ses projets, et sa culpabilité immense. Ses amies nétaient pas dun grand secours. Lune disait de simposer, lautre que ladolescente pouvait se débrouiller seule. Quant à Aurélie, elle ne téléphonait même pas.

Puis vint ce jeudi, le soir du clash. Alexandre écrivit : « Si vendredi Aurélie nest pas partie, jappelle lASE et je déclare que tu refuses ton enfant. » Des menaces creuses, sans doute, mais la vérité, cest quÉlise ne savait pas quoi faire de cette jeune fille aux grands yeux graves qui la fixait du cliché sur létagère.

Trois jours avant la date butoir, la tension explosa entre nous. Élise, dhabitude conciliante, éclata.

Tu es un égoïste, Bernard ! Tu savais que javais un enfant, tu faisais semblant de laccepter. La vérité, cest que tu ne veux de moi que si je suis pratique, arrangée sur mesure !

Je nai pas à payer pour ce que tu nas pas su gérer dans ta vie davant ! Tu veux briser notre vie pour une fille qui na pas eu besoin de toi depuis quatre ans ? Tu veux me faire payer ta culpabilité, cest ça ?

Il sagit de ma fille ! Après tout ce que jai fait, faut-il encore que je la rejette parce quun homme ne supporte pas le moindre désagrément ?

Tu las abandonnée une fois, Élise, reprenait-je, hurlant à mon tour. Ne te sers pas de moi pour réparer ce que tu nas pas assumé !

Donc le pensionnat ? Hurlait-elle, en larmes. Comme un objet encombrant ?

Mais elle lest déjà ! Son père la jetée, toi tu hésites. Si tu crois quen laccueillant tu vas tout réparer… Le pensionnat fera delle une adulte, elle ne saccrochera plus à qui ne veut pas delle.

À ce moment-là, je vis la porte dentrée entrouverte. Un coin de sac à dos, une mèche blonde.

Le cœur dÉlise sarrêta.

Elle ouvrit et vit Aurélie, plantée dans lentrée, les yeux humides, sa clé dans la main.

Ne me touche pas, cracha-t-elle. Jai tout entendu : le pensionnat, que je ne sers à rien, que tu nas jamais voulu de moi. Jai compris.

Chérie, ce nest pas ce que tu crois, commença Élise, mettant toute la tendresse possible, mais cétait vain.

Vous cherchez juste à vous débarrasser de moi, continua la jeune fille, les larmes sur les joues. Ni papa ni toi ne voulez de moi. Je ne suis quun paquet encombrant.

Ça suffit, intervins-je, sortant de la cuisine. Personne ne te jette dehors, la situation est compliquée, on est adultes, on trouvera une solution. Mais on ne fouille pas dans les conversations des autres comme un enfant mal appris.

Aurélie planta alors ses yeux dans les miens.

Pensionnat, cest ta solution ? Pour venir le week-end faire semblant dêtre une famille ? Non merci. Je ne veux pas être un problème.

Élise savança, la voix tremblante :

Reste, sil te plaît. On va trouver une solution, je te le promets.

Lui, il est daccord ? répliqua Aurélie, pointant du doigt ma silhouette raide dans lencadrement. Tu las entendu… Je préfère partir. Nessaie pas de me retrouver. Je trouverai bien un endroit où je ne dérangerai personne.

Dun geste, elle se libéra de la main de sa mère et disparut par lescalier.

Élise descendit, affolée, chercha dehors sous la pluie, interrogea le voisinage sans succès. Elle appela sans relâche sa fille, qui ne répondit jamais.

Je la retrouvai au petit matin, fourbue, tremblante, vaincue, alors que je regardais les infos, imperturbable.

Tu restes là ? hurla-t-elle en se jetant sur moi. Elle est partie, cest de ta faute !

Je lui attrapai les poignets, lobligeant à me regarder dans les yeux.

Calme-toi. Cest une ado. Elle va claquer la porte, dormir chez une copine, puis revenir toute seule. Cest comme ça.

Tu nas rien compris ! cria-t-elle. Si elle ne revient pas ?

Mais enfin, voyons… Tu ne règles rien en ténervant. Si tu mavais écouté dès le début, rien de tout cela ne serait arrivé. Cest toi qui las mise dans cet état.

Élise sortit de lappartement, traversa tout le quartier, fouilla sous la pluie les squares, les arrêts de tram, interrogeant passants et commerçants. Personne navait vu dado blonde en jean et sac à dos.

Au matin, elle revint à la maison vidéée, défaite. Javais laissé sur la table une note : « Pensionnat, voici ladresse ». Elle relut ladresse sans rien dire, puis fila vomir dans la salle de bain.

Le lendemain, pas de nouvelles non plus. Jinsistai pour quon donne son signalement à la police. On prit la déposition, sans grand enthousiasme : « À seize ans, ils font souvent ce genre de fugue… Attendez quarante-huit heures. »

Les jours passèrent. Élise ne mangeait plus, téléphonait sans répit à tous les amis de sa fille, collait des affiches dans la ville. De mon côté, jenrageais de devoir assumer le loyer et la maison seul.

Tu comptes continuer comme ça jusquà la Saint-Glinglin ? grognai-je. Si elle veut rester cachée, tu ny pourras rien.

Tu parles dun choix, elle na peut-être pas pu revenir, balbutia Élise, au bord de lépuisement.

Je perdis patience :

Elle a de largent, un téléphone, que crois-tu ? Elle boude ton hystérie. Dailleurs, vu ton état…

Je nallais pas plus loin ; Élise se leva, les yeux en feu.

Pars. Quitte mon appartement.

Quoi ? Tu me vires de MON appartement ?

Ce nest pas le tien, cest le nôtre. Mais aujourdhui, tout ça na plus de valeur. Je veux juste retrouver ma fille. Pars.

Jai fait ma valise. Javais voulu imposer mes règles, voilà où nous en étions.

Elle poursuivit ses recherches, sola, usée, jusquà engager un détective privé avec ses maigres économies. Il consulta ses réseaux, chercha partout, sans piste. Puis il lui annonça : « Soit elle cache très bien, soit… » Il laissa la phrase en suspens.

Trois mois plus tard, la police appela Élise pour identifier quelques affaires retrouvées dans un squat en périphérie : le sac et la veste dAurélie. Mais pas de nouvelle de ma belle-fille, et aucun témoin ne put lidentifier.

Élise seffondra, se gavant danxiolytiques pour tenir. Elle repartit au travail, incapable de sourire sincèrement. Je tentai de la recontacter, disant que je voulais bien accueillir Aurélie si elle revenait, que nous pouvions recommencer. Mais elle coupa court, elle ne voulait rien savoir.

Chaque nuit, elle rêvait à Aurélie, petite ou grande, qui lui répétait : « Ne me cherche pas. » Elle se réveillait anéantie.

Au bout de six mois, Aurélie fut inscrite officiellement « disparue ». Huit mois plus tard, Élise dut être opérée en urgence. On lui annonça brutalement quelle ne pourrait plus jamais avoir denfant.

Allongée dans la blancheur de lhôpital, elle réalisa quelle navait plus rien de ce qui donnait sens à sa vie : ni mari, ni enfant, ni espoir dune nouvelle chance. Son seul lien restait une photo jaunie dAurélie, sourire timide au soleil, avec au dos cette écriture denfant : « Je taime, maman ».

Parfois, dans le silence du soir, elle croyait entendre une clé dans la serrure, espérant quAurélie reviendrait. Mais la porte restait close. Le sentiment davoir trahi sa fille en préférant la tranquillité à lamour filial la rongeait, la culpabilité ne la quittait jamais.

Quant à moi, un an après, jai refait ma vie avec une femme sans enfants ni bagages, et nous avons eu un petit garçon.

Aujourdhui, jécris tout cela pour ne jamais oublier que vouloir la tranquillité à tout prix peut finir par détruire ce quil y a de plus précieux : les liens du sang et ceux du cœur. Rien ne remplacera le regret davoir fui ce qui méritait dêtre protégé. On croit se construire une vie idéale, mais on réalise trop tard que la vraie famille, elle ne se choisit pas, elle saccueille.

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