Journal de vacances, juillet à Biarritz
Pendant mon séjour à la cure, j’avais décidé de m’inscrire à une soirée dansante. Je n’avais aucune intention de vivre des aventures romantiques ; j’avais simplement envie de rompre avec la routine quotidienne, écouter un orchestre, me laisser porter par la musique et me détendre.
La salle était animée, emplie de monde ; les éclats de voix se mélangeaient aux notes veloutées du saxophone, et moi, dans ma robe légère de lin, je me sentais presque comme un adolescent lors de son premier bal de lycée. C’est à ce moment que je sentis une main posée sur mon épaule.
Puis-je vous inviter ? demanda une voix grave, et je me retournai en souriant, prête à danser avec un inconnu. Mais ce n’était pas un inconnu. Je scrutai le visage devant moi, stupéfait : quarante ans sétaient écoulés sans que je le voie, et soudain, le temps sembla suspendu.
Cétait Philippe. Mon tout premier amour de lycée, celui qui me gribouillait des vers sur les coins de mes cahiers et me raccompagnait jusque devant la porte du jardin familial.
Je me sentis soudain fébrile, les jambes molles. Philippe ? chuchotai-je. Il sourit de ce même sourire espiègle que je navais jamais oublié, celui quil arborait alors que nous étions assis sur le muret, devant le lycée Victor-Hugo. Bonsoir, Maëlle, dit-il comme si nous nous étions quittés la veille. On danse ?
Nous avons rejoint la piste tandis que lorchestre entamait un vieux morceau de swing. Nous avons valsé comme si nous navions jamais arrêté. Il se rappelait que javais besoin dun partenaire à la conduite sûre, douce, sans brusquerie. Javais dix-huit ans à nouveau, certaine que la vie commençait à peine.
À la pause, nous nous sommes installés à une table près des fenêtres. Lair était saturé de parfums et de la chaleur des corps. Je pensais ne jamais te recroiser, avoua-t-il. Après le bac, tout est allé si vite… les études, le travail, les déménagements… Et voilà, quarante ans qui filent.
Je lui racontai ma vie mon mariage, terminé depuis des années, mes enfants qui suivaient leur propre route. Il me parla de la perte de son épouse trois ans plus tôt, de la solitude difficile à apprivoiser. En lécoutant, javais ce sentiment étrange que, malgré les années, rien navait changé dans la complicité de nos mots, nos clins dœil, nos clins desprit silencieux.
Quelques notes résonnèrent à nouveau ; Philippe me tendit la main. Encore une danse ? demanda-t-il. La soirée glissa ainsi danse après danse, conversation après conversation. Nous savions tous deux quil ne sagissait pas dune banale rencontre à la cure. Il y avait là bien plus.
À la fin du bal, nous sommes sortis sur la terrasse. Au-dessus de locéan flottait une fine brume ; les lampadaires projetaient une lumière dorée sur la promenade. Tu te souviens ? Autrefois, javais promis que nous danserions ensemble à nos soixante ans, lança-t-il soudain. Je restai interdit. Javais presque oublié ce pari fou, lancé à la légère des décennies auparavant, qui semblait à lépoque irréalisable. Eh bien voilà, sourit-il, promesse tenue.
Une boule me serra la gorge. Jai toujours pensé que les premiers amours étaient précieux parce quils se terminaient, que leur éphémère donnait tout le charme. Pourtant, là, face à Philippe ses cheveux argentés, ses rides au coin des yeux je retrouvais ce garçon que javais tant aimé autrefois.
Je regagnai ma chambre, le cœur battant comme si javais de nouveau dix-huit ans. Cette nuit-là, jai compris que le destin nous offrait parfois une seconde chance, non pour rejouer le passé, mais pour, enfin, le vivre pleinement.
Cest sans hésitation que jacceptai, le lendemain matin, sa proposition de promenade sur la plage. Laube se levait lentement sur la côte basque, dorant leau de reflets roses et cuivrés. À part quelques goélands et un couple danciens ramassant des coquillages, la plage était vide.
Nous cheminions pieds nus sur le sable froid, laissant la mer venir lécher nos chevilles. Philippe partagea son parcours : après le lycée, le hasard la mené de ville en ville, ses voyages nont jamais égalé la joie simple dun sourire dadolescence. Chaque mot dissipait un peu plus les décennies de silence qui sétaient installées entre nous.
À un moment, il ramassa dans le sable un petit fragment dambre et me le tendit. Tu sais, quand jétais enfant, je croyais que lambre était un morceau de soleil tombé dans la mer, dit-il dans un sourire. Garde-le comme porte-bonheur.
Je refermai la main sur lambre, étonnée de sa tiédeur malgré la fraîcheur de la mer. Je regardai Philippe, et je vis à la fois lhomme daujourdhui et le jeune garçon dautrefois, celui qui rendait le monde plus doux et lumineux.
Notre balade sembla durer des minutes, alors que les heures senvolaient. En revenant, le vent jouait avec mes cheveux, que Philippe repoussait tendrement dun geste familier. Cest alors que jai compris que je ne voulais pas transformer cette retrouvaille en simple madeleine de Proust. Je voulais croire en une nouvelle chance, sereinement, sans peur de l’avenir.
Le soir, sur la terrasse de la cure, nous assistions ensemble au coucher du soleil. Il ny eut pas de grandes déclarations, juste un silence paisible. Philippe posa sa main sur la mienne et murmura : Peut-être que la vie sait vraiment sourire une seconde fois.
Et pour la première fois depuis bien longtemps, jy ai cru de tout mon cœur.
Aujourdhui, en relisant ces lignes, je réalise que la vie ne sarrête pas à nos souvenirs de jeunesse, et que parfois, le bonheur frappe à nouveau à notre porte, à condition de lui ouvrir, sans crainte.