Pendant deux mois, j’ai invité une femme de 56 ans dans les meilleurs restaurants parisiens. Mais dès que je l’ai conviée chez moi, elle a soudain révélé son vrai visage

Journal de Paul 15 mars

Il y a cinq ans, jai vécu mon divorce dans le calme et me suis vite habitué au rythme paisible de la vie de célibataire. Mais récemment, rentrer seul dans mon appartement parisien ma semblé affreusement morne.

Jai cinquante-six ans, la santé va bien, jai encore de lénergie. Par curiosité plus que par espoir, je me suis inscrit sur un site de rencontres, en quête dune compagne avec qui partager mon quotidien. À ma grande surprise, dès les premiers échanges, jai senti que le hasard me souriait : une femme cultivée, drôle, pleine de vie.

Son profil était simple :

« Hélène, 56 ans, veuve, cherche un homme sérieux pour relation durable. »

Sur la photo, une femme au visage doux, sans trace de prétention, souriait dun air bienveillant. Notre correspondance senclencha rapidement. Jai tout de suite été franc : je ne recherchais pas une histoire virtuelle interminable. Je souhaite réellement une relation, une personne avec qui partager les petites choses du quotidien, partir en vacances, sentraider. Elle a accepté sans hésiter, et nous avons convenu dun rendez-vous le samedi suivant au centre de Paris.

Notre première rencontre fut très agréable. Nous avons déambulé longuement dans les rues, profitant du ciel bleu, elle me parlait de ses petits-enfants, de son métier denseignante. Jécoutais en acquiesçant. Jai apprécié sa sérénité, sa retenue ; elle ne monopolisait pas la discussion. Plus tard, je lai invitée dans un petit bistrot du Marais où, à lancienne, jai tout naturellement payé laddition. Jy tiens si jinvite, joffre.

Nous avons enchaîné sur les « sorties classiques » : bouquets, chocolats, petits cadeaux, cest moi qui men chargeais, ce qui me semblait naturel. Chaque vendredi et samedi soir, nous profitions dune soirée culturelle : une pièce à la Comédie-Française, une exposition au Grand Palais, un concert de jazz à Montparnasse, un déjeuner champêtre dans la vallée de Chevreuse. Je ne suis pas avare, mais après deux mois de restaurants et billets, il faut avouer que cela pèse sur le portefeuille environ plus de 700 euros au total.

Je pensais, naïvement peut-être, que nous nous rapprochions. Elle était souriante, prenait doucement mon bras pour traverser la rue, et me lançait sur le ton de la confidence :

Paul, jadore passer ces moments avec toi, tu es un vrai gentleman.

Forcément, mon ego en prenait pour son grade.

Mais à présent, avec du recul, jaurais dû déceler les signaux dalerte.

Dabord, jamais elle na proposé de me recevoir chez elle. Pas même pour un café. Toujours une excuse : « Mon appartement est en désordre », « Ma petite-fille dort à la maison », « Je suis fatiguée, allons plutôt au café ». Jai dabord pensé quil sagissait de pudeur, que lhabitude de vivre seule rendait difficile linvitation dun homme chez soi. Jai patienté.

Et puis, une chose étrange, cétait sa façon daborder lâge. Pour sortir, voyager, aller au restaurant, elle retrouvait ses vingt ans, débordante dénergie, prête pour un week-end en Bretagne. Mais dès que la discussion sapprochait dun terrain plus intime, la jeune femme laissait place à une grand-mère renfrognée.

Un soir, au cinéma sur les Champs, jai simplement posé ma main sur son genou, rien dindiscret. Immédiatement, elle la repoussée, sèche mais polie :

Paul, si on nous regarde ?
Hélène, il ny a personne
Peu importe, ce nest pas correct. On na plus quinze ans !

Je me suis dit quelle avait été élevée à lancienne, jai respecté ses limites. À force, toutefois, un sentiment de malaise revenait : nous avions presque soixante ans ! Le temps nest plus à jouer des mois durant aux jeunes gens pudiques.

Elle adorait détailler ses petits maux. À cet âge, on se plaint dun rhumatisme, dune tension instable, cest le lot commun. Mais elle semblait sy complaire et passait le dîner entier à comparer des médicaments ou à raconter ses visites médicales. Jécoutais avec empathie, lui proposais même ladresse de mon médecin. Mais quand jévoquais ma natation bi-hebdomadaire, elle rétorquait, agacée :

Pourquoi tépuiser avec tout ça ? Tu vas finir par abîmer ton cœur. Nous devrions juste lire sur le canapé !

Mais ça, très peu pour moi Jai envie de profiter.

Hier soir, jen ai eu assez de tergiverser. Deux mois cest assez pour savoir si on veut de la compagnie ou pas.

On dînait dans un restaurant géorgien, on partageait un bon vin, lambiance était parfaite, elle riait de bon cœur. Pour moi, cétait le signe : il fallait parler clairement.

Dans la voiture en rentrant, Paris sous la pluie, musique douce, chaleur, jai pris sa main.

Hélène, tu viendrais chez moi ? On pourrait écouter de la musique, boire une tisane, continuer la soirée tranquillement.

Son corps sest tendu et son sourire sest effacé.

Paul, tu insinues quoi, exactement ?

Rien à demi-mot, je le dis simplement : tu me plais, je taime bien. Nous sommes tous deux libres, on se fréquente depuis deux mois un rapprochement me semble normal.

Et là, soudainement, elle a lancé un monologue moralisateur, glacial, sur la « décence à notre âge », limportance « dune amitié solide et spirituelle », en sexclamant :

Tu réalises ce que tu demandes ? Ce sont les jeunes qui ont besoin de ça, et pour faire des enfants ! Nous, on serait juste ridicules. Imagine comme ce serait affreux sans vêtements Moi avec mes rides, toi avec ton ventre. Non, non, à notre âge, limportant, cest la complicité, lentraide, la vraie amitié. Tu ne penses quaux besoins primitifs !

Je restais muet, accablé. Ainsi donc, pour elle, jétais un rustre tout juste bon à la mettre mal à laise, après deux mois de soins et dattention.

Hélène, allons Jai un peu de ventre, mais cest normal ! Tu es très belle, tu es loin dêtre finie ! Pourquoi vouloir senterrer vif ? Qui a dit quà cinquante-six ans, il ne restait que la spiritualité ?

Tout le monde le pense ! a-t-elle répliqué dun ton cassant. Les femmes respectables de mon âge plantent des tomates et gardent les petits-enfants, elles ne saffichent pas avec un homme dans leur lit. Je serais morte de honte devant mes enfants !

Alors, jai craqué, et tout est sorti dun coup.

Mais alors, tu nas jamais voulu dhomme dans ta vie ! Pourtant, tu as accepté mes invitations, mes cadeaux, mes billets de théâtre. Tu ne te sentais pas gênée daccepter tout ça dun « rustre », mais dès que je parle de tendresse, cest « beurk » ?

Elle a rougi, folle de colère, pas de honte :

Tu crois que je dois me jeter sur toi juste parce que tu mas invitée à dîner ?

Tu sais bien que non. Mais on sort ensemble, normalement, les choses évoluent Tu voulais juste une compagnonne bien équipée, avec portefeuille et voiture.

Elle est sortie furieuse, a claqué la portière et sest élancée sous la pluie vers son immeuble. Je ne lai pas rattrapée. Jétais trop amer. Je la regarde partir, digne et raide, jen veux à moi-même.

Jaime les discussions profondes, la littérature, lHistoire, mais je suis un homme avec de vrais désirs, et il nest pas question de me punir dun peu dintimité au nom de complexes absurdes sur le corps qui vieillit.

Jai supprimé son numéro, ai quitté le site de rencontres. Besoin de souffler après ce cirque.

Décision prise : au premier rendez-vous, je parlerai franchement de proximité physique. Si je tombe à nouveau sur le discours du « bientôt grand-mère » ou du « sens de la vie chez les seniors », on partage laddition et je lui souhaite bonne route.

Vous, quen pensez-vous ? À cinquante-six ans, proposer une intimité à une femme correcte, est-ce vraiment un crime ? Et pourquoi tant de femmes sinscrivent-elles sur des sites de rencontre si elles considèrent que leur heure est passée ?

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