Journal intime, 12 mars
Je réalise que cela fait déjà cinq ans que je me suis séparé, dans le calme et le respect. Depuis, jai pris lhabitude de vivre seul à Paris, avec une routine de célibataire qui ne me pesait pas Jusquà récemment. Le silence de lappartement, chaque soir, il sest mis à peser, à me rappeler que le temps passe.
Jai 56 ans, la santé correcte, et lénergie qui va avec. Jai donc décidé de créer un profil sur un site de rencontres, avec lambition de trouver une compagne, pour une vie à deux, simple et sincère. À ma grande surprise, dès la première semaine, quelquun a attiré mon attention.
Son profil était sans fioritures : « Claire, 56 ans, veuve, cherche homme sérieux pour relation durable. »
Sa photo la montrait sereine, un regard doux, aucun artifice. Nous avons commencé à échanger très vite. Dès le départ, jai précisé : je ne recherche pas une longue correspondance virtuelle, jai besoin dune vraie présence, quelquun avec qui partager le quotidien, les vacances, les petits cadeaux. Elle sest montrée tout à fait daccord, et nous avons convenu de nous rencontrer, un samedi après-midi, au Jardin du Luxembourg.
Le premier rendez-vous sest très bien passé. Nous avons marché longtemps. Paris était lumineuse, presque joyeuse ce jour-là. Elle ma parlé de son travail dinstitutrice, de ses petits-enfants, et moi, jécoutais attentivement, ravi de ses manières posées, de son humour discret. Après la balade, je lai invitée boire un verre dans un bistrot du Quartier Latin, et bien sûr, jai payé laddition. Cela fait partie de mon éducation : lhomme invite, il offre.
À partir de là, tout sest enchaîné. Fleurs, petites attentions, chocolats je ne regardais pas à la dépense (si je fais le total sur ces deux mois, mieux vaut ne pas y penser !). Chaque vendredi et samedi, nous avions notre petit rituel : théâtre à la Comédie-Française, repas chez un bon traiteur, promenade sur les quais, ou visite dune exposition, une fois celle de Rodin, une autre aux Arts Décoratifs. Même un dimanche à Fontainebleau, déjeuner sur lherbe, la suite à discuter de livres.
Je me suis toujours efforcé dêtre attentionné, gentleman. Elle souriait, glissait sa main sous mon bras :
Paul, tu es vraiment un homme charmant. Quel vrai plaisir
Je ne vais pas le cacher, cela flattait mon ego.
Pourtant, avec le recul, quelques signaux nont pas menti.
Déjà, jamais elle ne ma invité chez elle. Pas même pour un café rapide. Toujours une excuse : « Oh non, jai laissé du désordre », « Ma petite-fille me rend visite », « Je suis exténuée aujourdhui, allons plutôt chez Lipp ». Je pensais quelle était pudique, ou simplement quelle avait perdu lhabitude de recevoir un homme chez elle. Je respectais, je patientais.
Autre détail : quand il sagissait de sorties, de diners, dactivités, elle était pleine dentrain, toujours partante pour un week-end, un musée, ou même la piscine à Boulogne. Mais dès quon abordait quelque chose de plus intime, physique, un mur se dressait. Elle devenait soudain très sérieuse, presque distante. Un soir au cinéma, sur la dernière rangée, jai posé ma main sur la sienne. Simple geste de tendresse. Elle la doucement retirée, en chuchotant :
Paul, il y a du monde, ce nest pas approprié.
Claire, il fait sombre, personne ne regarde
Peu importe, on na plus 16 ans, nous.
Je lai mise sur le compte de léducation, pensée peut-être un peu rigide. À 56 ans, tout de même, pourquoi ces tabous ? Mais je respectais. Cest ainsi quun malaise sest immiscé, lentement, en moi. Nous ne sommes pas âgés au point de laisser passer des mois à rester platonique.
Claire adorait aussi me décrire en détail ses soucis de santé. À notre âge, rien danormal, mais elle trouvait une étrange satisfaction à énumérer ses douleurs, son traitement du cholestérol. Je lécoutais, compatissais et lui proposais même dappeler mon médecin traitant, très réputé à Paris. Mais, dès que je mentionnais mes deux séances hebdomadaires de natation, elle grimaçait :
Pourquoi autant defforts ? On na plus vingt ans, tu vas te tuer à la tâche. À notre âge, il vaudrait mieux se coucher tôt avec un bon roman que de barboter dans leau javellisée
Mais moi, je veux vivre, pas mendormir.
Hier, lors dun diner dans une brasserie lyonnaise, moment agréable, cuisine raffinée, vin du Beaujolais, éclats de rire jai décidé de prendre enfin les devants. Assez de cette comédie. Deux mois ensembles, il était temps de clarifier les choses.
Nous sommes allés à ma voiture, il pleuvinait sur Saint-Germain, dedans il faisait doux. Je lui ai pris la main, cette fois elle na pas reculé.
Claire, pourquoi ne pas venir chez moi ce soir ? Un thé, de la musique, on pourrait continuer cette soirée.
Elle sest tout de suite raidie, le ton a changé. Fini le sourire, place à la froideur.
Paul, quest-ce que tu veux au juste ?
Ce que je veux ? Tout est clair, Claire. Tu me plais, je suis libre, toi aussi. À force de se voir, cest naturel de vouloir franchir une étape.
Et là, jai eu droit à un discours interminable sur lâge, la morale et la « profondeur de lâme ». Je nen croyais pas mes oreilles.
Tu réalises ce que tu proposes ? sexclama-t-elle. Ce nest pas de notre âge. On na plus à vivre ce genre de choses, cest bon pour les jeunes et pour ceux qui veulent encore fonder une famille ! Imagines-tu nos corps nus? Jai de la cellulite, tu as du ventre Quel ridicule! Il faut privilégier la complicité intellectuelle, lentraide, lamitié solide. Toi, tu ne penses quà lessentiel, au basique
Jétais sidéré. Donc, pour elle, jétais un animal de foire parce que josais proposer une vraie proximité, après deux mois de galanteries.
Mais, Claire, dans ce cas, pourquoi te condamner alors quon a encore de belles années devant nous? Et puis, tu es très bien, arrête avec tes complexes. Pourquoi croire quà 56 ans tout doit sarrêter, quon ne garde plus le droit daimer pleinement?
Cest la norme ! sest-elle braquée. À mon âge, une femme raisonnable soccupe de ses petits-enfants, du potager. Que diraient mes enfants si je ramenais un homme à la maison?
Là, jai explosé.
Tu sais, tu nas jamais voulu refaire ta vie. Deux mois que tu acceptes mes invitations, mes fleurs, mes restos, mes billets pour les expositions. Mais dès quil sagit de vrai rapprochement, tout à coup, cest la panique. Cest facile de profiter du confort sans rien donner en retour.
Rouge de colère, elle a quitté la voiture, claqué la portière. Je ne lai pas rattrapée: tout était clair. Jai regardé sa silhouette séloigner sous la pluie, et je me suis senti trahi, plus par moi que par elle.
Jaime les longues conversations, les romans, les balades. Mais je reste un homme, avec mes besoins, et pas question denterrer mes envies sous prétexte dune morale dépassée.
Jai aussitôt supprimé son numéro et fermé mon profil sur le site. Il faut que je retrouve mes repères après ce ballet dhypocrisie.
Désormais, je poserai la question sur les attentes et la vision de lintimité dès le premier rendez-vous. Si la vie ne doit être que résignation, autant rester seul ou choisir une femme qui a envie de vivre vraiment.
Est-ce moi qui deviens intolérant, ou en France aussi, après cinquante-six ans, il est inconvenant de proposer autre chose quune amitié tiède? Que cherchent alors ces femmes sur les sites de rencontres, si ce nest pas pour partager encore un peu de passion?