Pendant 35 ans, jai présidé la commission départementale de lexpertise médicale et sociale. Jétais cette dure à cuire qui enlevait sans pitié les allocations dinvalidité à ceux qui pouvaient encore bouger un doigt. Jétais fière de protéger largent de lÉtat, dêtre lange gardien ou plutôt le cerbère du budget public. Jusquau jour où mon propre mari a fait un AVC et que, dans un bel élan de solidarité nationale, mes ex-collègues mont refusé les protections pour adultes, sous prétexte que « regardez, il sait encore soulever la main ! ». Ce jour-là, jai compris quon mavait dressée comme le chien de garde dun système qui méprise la vieillesse et la faiblesse.
En France, linvalidité ne se donne pas comme ça : il faut la mériter, dents serrées, en prouvant à la République que vous êtes à deux doigts du cimetière. Moi, jétais LE mur sur lequel tant de candidats venaient sécraser.
Je mappelle Brigitte Lefèvre. Jai soixante-huit ans. Jusquà lan dernier, jétais présidente de la commission médicale dun gros centre hospitalier à Dijon. Dans mon bureau, jen ai vu passer du monde : unijambistes, malvoyants, cancéreux, diabétiques Il ny avait pas plus redoutable que moi « la Dame de Fer » version hexagonale. Javais un sixième sens pour dénicher les petits malins en quête de primes sur la note délectricité ou de majorations de retraites.
La mission, bien que jamais formulée, était limpide : faire des économies pour la Sécu. Moins dinvalides, plus de primes pour les chefs. Je retirais des allocations à des gens sans doigts, droit dans les yeux. « Vous avez encore lautre main. Concierge, réceptionniste, cest accessible, non ? Le contribuable na pas à payer votre bifteck ! On vous rétrograde à la catégorie trois, au travail ! Suivant ! »
Aux mamans denfants IMC réclamant des fauteuils dernier cri venus dAllemagne, je prescrivais fièrement des modèles made in France, qui martyrisaient les mômes. « Le règlement, madame. Le fauteuil Tricolore, ça tient la route. Faut pas être douillet. »
Les nuits, je dormais comme un bébé. Jétais persuadée dêtre lultime rempart contre les abuseurs de la République. Belle rémunération, reconnaissance du chef de service, voiture de fonction, pavillon coquet : tout roulait.
Jusquau jour où la guillotine est tombée chez moi.
Crise
Mon mari, Jean-Pierre, avait soixante-neuf ans. Un vrai roc, jovial, ingénieur toute sa vie aux usines Renault. On rêvait de retraite, de pergola en Bourgogne, de petits-enfants courant dans les vignes. Tout a volé en éclats un matin de juillet, au jardin. Infarctus massif du cerveau.
À lhôpital, le médecin a baissé les yeux : « Madame Lefèvre, vous comprenez le tableau Paralysie droite, déglutition impossible, aphasie complète. Il vivra, mais ce sera linvalidité la plus lourde. »
Au bout dun mois, jai ramené Jean-Pierre à la maison. Mon roc était devenu un gros bébé, inerte, lœil ahuri, la bave éternellement au menton. Ce fut lenfer que connaissent tant de Françaises occupées aux soins dun malade grabataire : le retourner nuit et jour contre les escarres, changer sans cesse ses protections, le nourrir à la seringue. En deux mois, javais perdu dix kilos, ruiné mon dos, et oublié le goût dune nuit complète.
Financièrement, cétait la Berezina. Sa retraite filait dans les poches de laide-soignante et de la pharmacie. Il fallait le classement en invalidité la plus grave et le Graal : le fameux plan personnalisé qui ouvre droit à la prise en charge du matériel médical, des protections, du matelas miracle.
Jai rassemblé le dossier et, la mort dans lâme, je suis allée frapper à la porte de MA commission, dans le bureau dà côté. Mais cette fois, jétais « de lautre côté ».
Cest mon ancienne adjointe, Isabelle que javais moi-même formée à la dureté administrative qui présidait la séance. Jai poussé Jean-Pierre dans une vieille chaise roulante empruntée.
Isabelle, lœil glacial dune machine à calculer, nous a toisés par-dessus ses lunettes. Elle a testé la main gauche de Jean-Pierre, qui a péniblement esquissé un geste.
« Ah, vous voyez, Brigitte ? Progrès encourageant ! Il a la mobilité du côté gauche, ça suffit pour lautonomie partielle ! »
« Isabelle, il ne parle plus, il ne contrôle rien, il commence les escarres ! Il lui FAUT la catégorie 1, et vite une literie adaptée ! »
Isabelle a souri, supérieure : « Tu connais le règlement, Brigitte. La catégorie 1 est réservée à lincapacité TOTALE. Là, Jean-Pierre peut mettre une cuiller à la bouche à gauche, donc catégorie 2 ! »
« Et les protections ? Il men faut cinq par jour ! Notre pension ne suffit pas ! »
« Trois par jour, cest la norme de la Sécu pour la catégorie 2. Pour le matelas, il fallait prévenir On ne peut pas tout offrir, Brigitte, le budget nest pas une baguette magique. Cest toi qui me las appris. Suivant ! »
Le retour de bâton, le karma.
Jai roulé la chaise de Jean-Pierre dans le couloir.
Là, des dizaines de personnes patientaient : vieux avec leur canne, femmes chauves par la chimio, mamans denfants lourds. Dans cette atmosphère oppressante, ils poireautaient des heures pour venir prouver à de froides dames en blouse quils souffrent et veulent vivre.
Jai repensé à tous ceux que javais déboutés.
Ce vieux dAlgérie unijambiste, à qui javais refusé une prothèse allemande : « Soyez raisonnable, papi, le modèle français suffira pour promener dans votre salon. » Il en avait pleuré dans mon bureau.
Cette femme à bout du cancer du sein, à qui javais dit : « La couture à domicile, cest possible, aujourdhui le cancer ne tue plus ! ». Elle est morte deux mois plus tard.
Jai compris que je néconomisais pas largent de lÉtat : jarrachais la dignité aux anciens. Jétais la vis dune machine sadique qui culpabilise les malades de lêtre, les pousse à sexcuser dexister.
Et à présent, la machine tenait ma gorge entre ses engrenages.
Je me suis agenouillée devant la chaise de Jean-Pierre, mon magnifique mari, qui savait me soulever comme une plume, désormais flanqué de sa salive sur le menton. Son œil valide me fixait, et une larme solitaire sest échappée. Il avait tout saisi : on lavait rayé des comptes Quarante ans de cotisations, et pas un slip-culotte de rab pour lui.
« Pardon, mon Jean-Pierre » ai-je gémi dans le couloir sinistre. « Pardon à tous ! Seigneur, pardonne-moi »
À genoux.
Le lendemain, jai donné ma démission. Adieu la retraite dorée de fonctionnaire, on me verra plus dans les cocktails du préfet.
Jai revendu la voiture pour offrir à Jean-Pierre un vrai lit médicalisé et matelas allemand. Les protections, cest moi qui les achète.
Mais jai fait plus : désormais, je bosse bénévolement. Juriste pour handicapés, gratuite comme la pluie.
Tous les jours, jaccompagne les malades à la commission médicale. Je connais par cœur leur arsenal de règlements, toutes leurs astuces, et la jurisprudence quils planquent sous la moquette.
Quand une « Dame de Fer » tente de refuser les couches à une mamie aphasique, je dégaine les textes officiels, menace de saisir le procureur, arrache fauteuils, médocs, allocations. Jattaque le système avec ses propres armes.
Mon Jean-Pierre ne sest jamais relevé. Les médecins sont pessimistes. Mais chaque fois que jobtiens la catégorie 1 pour un papy paralysé, je rentre, prends la main flasque de mon homme, et lui murmure : « On en a sauvé un, aujourdhui, mon amour. »
Il me semble quil sourit.
Nous vivons dans un monde féroce, où vieillir ou faiblir est quasi une faute morale. Un jour viendra où chacun entendra sonner ce glas : aucun diplôme, aucune relation nimmunise contre la maladie.
Et à ceux qui refusent aujourdhui leur compassion, quils ne sétonnent pas si demain la machine, elle aussi, les balaye sans remord.
Et vous ? Avez-vous déjà vécu lenfer kafkaïen des démarches dinvalidité ? Croyez-vous quon devient inhumain à force de petites parcelles de pouvoir, ou que cest le système qui rend les gens de pierre ?