Pendant 12 ans, ma belle-mère m’a traitée comme une étrangère. Lors de ses funérailles, mon mari a ouvert sa boîte à secrets

Ma belle-mère ma considérée comme une étrangère pendant douze ans. Puis, lors de ses funérailles, mon épouse a ouvert sa boîte à bijoux et jai fondu en larmes en plein milieu de sa chambre.

Mais cela, cest arrivé plus tard. À lépoque, en 2014, je croyais encore que tout sarrangerait.

Javais quarante-deux ans. Un mariage tardif, comme disait ma mère. Ma femme, Aurélie, en avait quarante-quatre. Nous nous sommes mariés en juin, à la mairie du 18e arrondissement, rue des Abbesses, et elle a attrapé le bouquet elle-même elle navait invité aucune amie. Elle ne voulait pas de foule. Et moi non plus jai toujours détesté quand plus de trois personnes tournaient autour de moi.

Sa mère est venue au mariage en robe bleu nuit. Madame Geneviève Moreau. Soixante-six ans, ancienne comptable, retraitée. Elle sasseyait à table, le dos si droit quon aurait cru que quelquun tirait une ficelle entre ses omoplates. Ses yeux étaient dun gris si pâle quils en paraissaient transparents, cernés dun mince liseré sombre. Je nai jamais réussi à lire ce regard. Ce nétait pas de la colère. Ni de la rancune. Plutôt de lévaluation, comme si elle essayait de deviner combien de temps je tiendrais.

Vétérinaire, donc ? a-t-elle dit, quand Aurélie est sortie chercher le gâteau.

Oui, ai-je répondu. Vingt ans déjà.

Vingt ans à soigner les chiens des autres. Ça ne ta jamais lassé ?

Jai souri. Habitué à ce ton. Quand on passe ses journées à rassurer des chats terrifiés et à enlever des échardes dans les coussinets des chiens, on apprend à ne pas prendre ombrage des remarques piquantes. Ma voix resta posée, douce. Cest ce ton qui apaise les animaux. Parfois aussi les humains.

Non, jamais, ai-je répondu.

Geneviève a hoché la tête. Pas de sourire. Pas de « bravo ». Rien qui ressemble à une marque dapprobation. Elle a hoché la tête et détourné les yeux vers la fenêtre.

Dans la chambre où jai accroché mon manteau, il y avait, sur la commode, une petite boîte en porcelaine blanche, à peu près de la taille de ma paume, décorée dune rose rose pâle sur le couvercle. La fermeture en métal avait noirci avec les années. La tentation de la regarder de plus près ma effleuré juste de la curiosité, cétait un bel objet.

Ne touche pas, ma lancé Geneviève dans mon dos. Ce nétait ni méchant, ni sec, juste un fait. Comme on dirait : « Essuie-toi les pieds » ou « Ne franchis pas le seuil. »

Jai enlevé ma main.

Et voilà, cette scène est devenue notre normalité pour douze ans.

Tous les mois, nous allions chez elle, dans son pavillon de la périphérie dOrléans. Une maison avec un jardin, un perron sous lauvent. Geneviève préparait des tartes, servait le thé, interrogeait Aurélie sur son travail à la papeterie, et me posait des questions auxquelles il était impossible de répondre à sa manière.

Tu as assez salé la soupe ? demandait-elle.

Oui.

Ça se sent, répondait-elle aussitôt.

Aurélie sasseyait toujours entre nous, littéralement. À table, en voiture, sur le perron. Ma femme cinquante-six ans aujourdhui, quarante-quatre à lépoque plus grande que moi, mais dapparence étroite, presque mince. Longues mains, épaules discrètes. Elle avait lhabitude de se pencher en avant lorsquelle marchait, comme quelquun qui craint de déranger les autres. Et cétait exactement ça : elle na jamais voulu blesser ni moi, ni Geneviève. Alors elle évitait de prendre parti.

Durant la première année, jai essayé de faire des efforts. Des présents un foulard, une crème pour les mains, une boîte de thés. Geneviève les rangeait dans une armoire, avec la même expression muette. Juste un « merci ». Je nai jamais revu aucun de ces cadeaux en usage.

Jai proposé mon aide au jardin. Elle rétorquait : « Je me débrouille très bien toute seule. » Je suggérais de desservir la table. Elle répondait : « Assieds-toi. Tu es invité ici. »

Invité. Une année après notre union, encore un invité.

La deuxième année, Aurélie a tenté de parler.

Maman, arrête un peu. Pierre fait de son mieux, tu le vois bien.

Ah bon ? sétonnait Geneviève. Je reste correcte, moi.

Elle avait formellement raison. Jamais un mot plus haut que lautre. Elle gardait juste une distance de fer, parfaite, sans fissure.

La troisième année, jai arrêté dessayer.

Je ne venais plus avec des cadeaux. Ne proposais plus mon aide. Je venais, masseyais, mangeais la tarte, répondais brièvement à ses questions. Et à chaque fois, avant de partir, sur la rampe du perron, il y avait pour moi un bocal de confiture de pommes du jardin. Sans mot, sans formule. Le bocal, cétait tout. Je la prenais, louvrais chez moi, en mangeais la moitié. Elle était délicieuse. Pommes entières, tiges, sirop doré. Je pensais : Elle se débarrasse du surplus. Quen ferait-elle dautant ?

En 2016, jai remporté le concours départemental des vétérinaires. Ça peut sembler dérisoire, mais ça avait une valeur pour moi. Après vingt-deux ans de métier, jai reçu un diplôme, une mention dans « La République du Centre », ma photo sur une demi-page. Je lai dit à Aurélie, qui ma félicité et embrassé. Et ce week-end-là, jai raconté le tout à Geneviève, espérant une infime lueur de fierté.

Un concours, hein ? Elle a répété. Et ils paient combien ?

Non, la médaille seulement.

Cest bien, la médaille. Chez nous on ne félicite pas, mais une médaille, cest pratique. Tu peux la mettre dans un cadre.

Aucune trace dun sourire. Cette phrase « Chez nous on ne félicite pas. » Jai compris, pensé que cétait une condamnation. Dans son univers, il ny avait pas de place aux mots doux. Elle faisait partie de ceux pour qui la reconnaissance est une faiblesse.

Après, dans la voiture, Aurélie a dit :

Nen fais pas cas. Maman a été élevée ainsi. Jamais de compliments chez elle non plus.

Jai haussé les épaules. Tant pis. On ne félicite donc jamais. Cest tout.

Ce dimanche-là, la boîte à bijoux était de retour sur la commode. Je lai remarquée en passant vers la salle de bains. Blanche, fermoir terni, entourée dune pile de « La République du Centre » Geneviève la lisait chaque matin, lachetait au kiosque en bas, puis la rangeait méthodiquement.

***

Le temps sest écoulé. Les années, ce nest pas juste des chiffres, cest tout un monde. Des années de dimanches semblables : tartes, thé, silences, confiture sur le perron.

Il ny a pas eu que les dimanches, bien sûr.

Il y a eu le nouvel an 2018. Nous avons passé la veille chez Geneviève parce quAurélie ne voulait pas quelle reste seule pour le réveillon. Trois à table. Geneviève a préparé salade, rôti, plateau de fromages. À ma place, elle avait déposé une assiette blanche, ordinaire. Pour elle et Aurélie, deux assiettes du grand service, bordées de motifs bleu roi.

Jai regardé mon assiette, puis elle. Elle a soutenu mon regard. Je compris dun coup : ce nétait pas un oubli. Cétait un rituel. Tu es invité, pas de ce service-ci.

Aurélie a remarqué la mise en scène. Elle sest levée, silencieuse, et a sorti une troisième assiette bleue du buffet. Elle la posée devant moi. Geneviève na rien dit. Mais le reste de la soirée, elle na parlé quà sa fille.

Pour lanniversaire dAurélie, en 2020, nous avons invité Geneviève à notre appartement, troisième étage dun immeuble ancien. Elle est venue, a amené un gâteau. Toute la soirée, elle na évoqué quAurélie enfant. « Tu te souviens en CM1 ? » « Quand tu allais pêcher avec ton père ? » Jétais là, invisible. Pas un mot pour moi, pas un regard. Transparente.

Jai desservi la table une fois partie. Aurélie sest postée dans lembrasure de la cuisine.

Je suis désolée, ma-t-elle dit.

Pourquoi ? ai-je demandé.

Pour maman.

Ce nest pas ta faute, elle est comme ça.

Je sais. Mais excuse-moi quand même.

Elle est restée là, penchée, les bras tombant sur les côtés. Son visage portait la marque de ces années à jongler entre deux femmes. Une lassitude, pas physique, mais plus profonde. Celle de quelquun qui tient deux bouts dune corde et sent que lun va tôt ou tard lâcher.

Puis, en 2019 attendez, je membrouille. Lordre des souvenirs seffiloche quand tout se ressemble. Mais il y avait une perle différente sur ce collier.

En hiver 2019, jai sauvé un cerf perdu. Cela paraît absurde, mais cest vrai. Un jeune cerf était arrivé jusquau village dà côté, sétait pris dans un grillage et sétait entaillé la jambe. La clinique ma appelé, jy suis allé. Quatre heures, dehors, à le calmer, le dégager et attendre que le camion du parc animalier arrive. Le cerf a survécu. « La République du Centre » en a parlé gros titre : « Le vétérinaire Pierre Martin sauve un cerf à Saran. » Aurélie a découpé larticle et la scotché sur le frigo.

Geneviève, elle, na jamais soufflé mot à ce sujet. Nous avons été chez elle une semaine après aucun commentaire, aucun regard. Comme si de rien nétait. Ce nétait plus surprenant à force.

En 2021, je suis allé bénévolement vacciner des chiens et chats errants dans une colonie de vacances en lisière du Loiret. La directrice du camp a envoyé une lettre de remerciement à la clinique et « La République du Centre » fit un article. Je nai même pas pris la peine den parler à Geneviève. À quoi bon ?

À lhiver 2024, Aurélie est tombée gravement malade. Pneumonie. Deux semaines dhôpital, un mois de convalescence à la maison. Geneviève est venue dès le deuxième jour. Elle est entrée, a accroché son manteau, ne sachant que faire.

Je lui ai dit :

Asseyez-vous, madame Moreau. La bouilloire a chauffé.

Elle sest assise. Je lui ai servi le thé. Nous étions seuls à table sans Aurélie, sans tampon ni traducteur. Une première en dix ans.

Comment va-t-elle ? a-t-elle demandé.

Mieux. Les médecins sont optimistes.

Tu ten occupes bien ?

Tous les jours.

Elle a hoché la tête. Son regard a croisé le mien, et jai perçu quelque chose dinédit. Pas de la chaleur elle nen était pas capable. Plutôt comme une brève approbation, rapide comme lombre dun oiseau : tu la vois, et aussitôt elle a disparu.

Heureusement que tu es là, ma-t-elle dit.

Jai failli faire tomber ma tasse. Cétaient là ses premiers mots gentils en dix ans. Les seuls, directs, sans arrière-pensée, sans pique.

Aurélie a guéri. Tout est redevenu comme avant. La visite suivante, de la tarte, du silence, un bocal sur la rampe. Sa phrase « Heureusement que tu es là » flottait dans lair comme la seule douce nuit dun hiver infini. Je voulais my accrocher, sans y parvenir. Geneviève sest refermée. Peut-être que ce petit élan lavait effrayée.

Au travail, je pensais souvent à elle. Cest étrange, non ? Tant dannées, et rien navait changé, mis à part cette phrase unique. Mes collègues me demandaient : « Elle est comment, ta belle-mère ? » Je répondais : « Ça va. » Parce quexpliquer était inutile. Geneviève ne ma jamais insulté, ni réprimandé, ni mis à la porte. Pire elle mignorait. Voilà qui est difficile à décrire. Tentez de dire à quelquun : « Ma belle-mère est toujours polie et ça me fait du mal. » On croirait à une plainte denfant gâté.

Au cabinet, une vieille dame venait chaque mois avec sa chatte Minette. Dix-sept ans, de larthrose, la maîtresse continuait à la chérir. Elle sasseyait, posait Minette sur ses genoux et disait : « Allez, docteur va te soigner, nest-ce pas, docteur ? » Et je répondais chaque fois : « Évidemment. » Même sachant que larthrose ne guérit pas pour un chat aussi âgé. On ne fait quadoucir. La patience devient une seconde nature dans ce métier.

Cest peut-être pour cela que jai supporté Geneviève. On accepte que tout ne puisse pas se corriger. Parfois, il suffit dêtre là. Venir de temps en temps, manger une part de tarte, prendre la confiture. Pas guérir juste ne pas fuir.

Aurélie ma demandé un jour :

Ça te fait encore mal quand on va chez elle ?

Non, ou presque, ai-je répondu.

Ce nétait pas complètement vrai. La douleur sest émoussée, laissant place à une sorte de fatigue chronique. Non tranchante, pas lancinante. Juste là, en sourdine. Comme Minette avec son arthrose.

Un jour lété 2025 je suis arrivé avant Aurélie, retenue au travail. Jai sonné. Geneviève ma ouvert. Derrière elle, dans le couloir, je lai surprise en train de dissimuler quelque chose dans la chambre. Un morceau de journal découpé. Elle la caché, puis est revenue me saluer, faussement tranquille.

Entre donc. Aurélie ne va pas tarder ?

Dans une demi-heure.

Alors attends-la à la cuisine. Je mets la tarte au four.

Je nai pas relevé. Peut-être une recette à garder, ou la notice dun décès.

***

Geneviève est morte en mars 2026. Elle avait soixante-dix-huit ans. Son cœur sest arrêté dans la nuit. Le Samu a appelé Aurélie à quatre heures.

Elle sest assise dans le lit, a raccroché. Ma regardé et ma dit :

Maman est morte.

Juste deux mots. Je lai prise dans mes bras. Elle na pas pleuré. Même cela, Geneviève le lui avait appris.

Les obsèques ont eu lieu deux jours plus tard. Le cimetière dOrléans, ciel gris de mars, la terre encore dure. Quelques voisins, des femmes de son âge, danciennes collègues de la comptabilité. Mme Paulette la voisine dà côté, soixante-douze ans, foulard turquoise éclatant au milieu des manteaux noirs. Elle était lamie de Geneviève depuis quarante ans.

Je me tenais au bord et ressentais un vide étrange. Ce nétait pas du chagrin, ni du soulagement. Juste le néant. Des années à côté dune femme qui na pas voulu de toi et la voilà disparue. Que faire de ça ? Porter le deuil ? Mais de qui ? Celle qui ma appelé létranger ? Ou celle qui ma, une fois, dit « Heureusement que tu es là » et puis plus rien ?

La collation après les funérailles sest tenue chez elle. Les tartes étaient faites par ses voisines. Même table. Sauf que la place de Geneviève restait vide.

Trois jours après, avec Aurélie, nous sommes venus trier ses affaires. Mars, samedi. Lodeur du bois sec, des pommes de la cave, quelque chose de très propre, comme un drap bien lavé.

Aurélie sest attelée à larmoire. Moi, à la cuisine. Je remplissais les cartons de vaisselle, triais les bocaux de confiture. Sur létagère du haut, trois derniers grands bocaux de pommes du jardin. Je les ai mis à part.

Je suis allé aider Aurélie dans la chambre. Elle tenait la petite boîte à bijoux en porcelaine à la rose. Celle-là, la fameuse.

Je viens de la trouver dans le premier tiroir, a-t-elle dit. Elle trônait toujours sur la commode, tu te souviens ? Cette dernière année, elle lavait planquée.

Bien sûr, ai-je répondu. Elle ma toujours interdit dy toucher.

Aurélie a fait sauter le fermoir. Ouvert.

Il ny avait ni bagues, ni argent, ni lettres du mari défunt. Une liasse de découpures de journaux, taillées aux ciseaux, empilées à léquerre, papier jauni.

Aurélie a sorti la première. Déplié.

« La République du Centre », 2016. « Pierre Martin remporte le concours départemental de vétérinaires. » Ma photo.

La seconde.

« La République du Centre », 2019. « Un cerf sauvé à Saran : le vétérinaire Pierre Martin récompensé. » Photo de moi en neige, près du cerf.

La troisième.

« La République du Centre », 2021. « Vétérinaire offre la vaccination gratuite aux animaux errants dun camp de vacances. »

La quatrième une petite brève. 2017. « Clinique vétérinaire rue Jeanne dArc : vingt ans au service de la santé animale. » Photo de groupe, moi au second rang.

La cinquième. La sixième. Sept articles. Tous sur moi.

Aurélie ma regardé. Ses mains tremblaient un peu.

Pierre, tout est là. Ces papiers, cest tout sur toi.

Je suis resté sans voix. Mes doigts, abîmés par les désinfections, plus secs sur les articulations quau poignet. Ces mains qui soignaient des animaux depuis vingt ans, qui cherchaient à tendre la main à une belle-mère qui ne saisissait rien.

Mais elle saisissait, autrement. Elle découpait des journaux et les glissait dans cette boîte à bijoux à la rose.

Je me suis assis sur le lit de Geneviève. Pris les découpes, une à une. Elles sentaient le vieux papier et autre chose peut-être son parfum, peut-être le bois du tiroir, là où la boîte avait passé sa dernière année.

Aurélie sest assise près de moi.

Je nen savais rien, a-t-elle murmuré. Je te jure.

Moi non plus.

Elle ne disait jamais rien.

Non.

Nous sommes restés là, silencieux. Dehors, le soleil de mars frappait la vitre, des grains de poussière doraient le rayon. La maison était vide. Plus de Geneviève. Mais son secret gisait sur mes jambes sept rectangles jauni, quelle avait tenus, quelle avait choisi de garder.

Je les ai feuilletés encore. Sur le tout premier concours 2016 il y avait, au crayon, dans la marge : « Pierre, 1er prix ». Son écriture. Petits caractères de comptable. Elle avait noté, pour ne pas oublier. Sept découpures, pas une perdue, froissée ou jetée. Toutes conservées comme des trésors.

Aurélie a pris celle avec lannotation. Relu le mot. Caressé les lettres du doigt. Sest tournée vers la fenêtre.

Mon père est mort, javais vingt ans, a-t-elle dit doucement. Maman na jamais pleuré devant moi. Pas aux funérailles, jamais. Je croyais quelle sen moquait. Puis, un jour, jai trouvé une caisse de ses chemises, lavées, repassées. Durant vingt ans, elle les a entretenues. Des chemises sans propriétaire.

Je lai regardée. Elle, elle regardait dehors.

Elle était comme cela, a-t-elle soufflé. Tout en boîtes. Les sentiments, les chemises, les articles découpés.

Pourquoi garder des articles dune personne quon dit ne pas aimer ? Pourquoi les cacher, au lieu de dire : « Je suis fier de toi » ? Pourquoi se taire tant dannées ?

***

Jai obtenu une réponse le soir-même. Nous finissions de trier lorsque quelquun a frappé. Paulette. Son foulard turquoise sur un manteau, par-dessus son pull de maison. Une casserole à la main.

Je vous ai amené un peu de soupe, a-t-elle dit. Geneviève ne vous aurait pas laissé mourir de faim ici.

On sest assis. Paulette a servi la soupe. Aurélie mangea. Moi, je tripotais ma cuillère.

Paulette, peut-être puis-je vous demander

Allez, Pierre, je vous écoute.

Vous saviez que Geneviève collectionnait les articles ? Sur moi. Dans la boîte en porcelaine.

Elle a posé sa cuillère. Ma détaillé, puis Aurélie. A fait non de la tête, doucement.

Jétais au courant, a-t-elle dit. Plus dune fois, cest devant moi quelle découpait. Jarrivais pour boire le thé, elle, occupée aux ciseaux et au journal. « Quest-ce que tu prépares, Geneviève ? » « Ma belle-fille est encore dans le journal », disait-elle en souriant à demi. Elle rangeait le tout dans sa boîte à bijoux.

Aurélie a reposé sa cuillère.

Elle ne ten parlait jamais, à toi, de Pierre ?

Parfois, oui, Paulette acquiesça. Elle me confiait : Mon gendre, il est en or. Il sauve des animaux, et voilà que la presse en parle. Même si je narrive pas à le lui dire.

Je me suis senti oppressé; ça me montait à la gorge. Encore sans larmes. Juste un poids immense.

Pourquoi elle na jamais pu parler ? ai-je murmuré.

Paulette a réfléchi.

Jai connu Geneviève quarante ans, dit-elle. Sa mère, elle, ne badinait pas avec la tendresse. Chez eux, aucun compliment, jamais. Le premier bravo, cétait déjà tu risquerais de tenorgueillir. Je taime, cétait tu vas te gâter. Geneviève na jamais appris. Je lai suppliée : Dis-le à Pierre, fais-lui plaisir. Mais elle répondait : Non, Paulette, ça, cest mon domaine, ne ten mêle pas.

Mais ça a duré douze ans ! ai-je dit. Dun ton calme, mais la voix tremblait.

Douze ans, oui, reconnut Paulette. Mais sa mère agissait ainsi pendant soixante ans. Geneviève, en comparaison, était douce.

Aurélie a soufflé :

Elle avait peur ?

Le regard de Paulette sest posé longuement sur elle.

Oh oui, elle avait peur. Elle disait : Si je félicite Pierre, Aurélie pensera quelle na plus besoin de moi. Si je me montre fière, jaurais perdu ma place. Cest exactement ce quelle disait.

Le silence sest épaissi; on entendait le goutte-à-goutte du robinet dans la salle de bains. Geneviève avait toujours dit quelle finirait par le réparer.

Ce nest pas vrai, murmura Aurélie. Je naurais jamais pensé ça.

Et elle, elle naurait jamais cru le contraire, répondit Paulette. La peur ne fait que ça : elle enferme ceux qui lécoutent.

Jai posé ma cuillère. Me suis levé. Je suis sorti sur le perron. Mars, le soir, lair piquant sent la neige fondue. Le soleil venait de se coucher; le ciel était violet. Le vide sur la rampe du perron. Là où, pendant tant dannées, la confiture mattendait.

Pendant toutes ces années. Ce nétait pas de la haine. Plutôt la peur. La peur dune mère qui aimait tant sa fille quelle craignait de laisser de la place à quelquun dautre. Peur de perdre sa place. Elle navait que sa façon de sexprimer le silence. La distance. Cette muraille derrière laquelle elle cachait la boîte à bijoux pleine de coupures, dépreuves de ce quelle ne pouvait jamais dire.

« Chez nous, on ne félicite pas. » Jai enfin compris. Ce nest pas « on ne félicite pas ». Cest : on ne sait pas faire. Sa mère non plus na su, et elle na jamais eu le temps dapprendre. Sans cette boîte, personne nen aurait jamais rien su.

Je me suis rappelé ce jour où Aurélie était malade. « Heureusement que tu es là. » Lunique fissure dans le mur en douze ans. Geneviève avait eu peur pour sa fille, plus peur de la perdre que de savouer touchée. Pour une phrase, un jour. Puis la muraille.

Je me souviens lavoir surprise en train de cacher une coupure avant mon arrivée. Cétait bien un article sur moi. Elle lisait, le remettait en boîte quand jentrais.

Aurélie ma rejoint sur le perron.

Ça va ?

Pas encore. Mais ça ira, ai-je répondu.

Elle est restée là. Non pas pour menlacer juste près de moi, comme nous lavions toujours fait, épaule contre épaule.

Elle taimait à sa manière. Maladroite, muette, via la boîte à bijoux. Mais elle taimait.

Je le sais maintenant, ai-je dit. Maintenant, oui.

Nous sommes rentrés à lintérieur. Paulette avait déjà fini la vaisselle, rangeait son sac. Sur le seuil, elle ma lancé :

Tu sais, Pierre, ne crois pas quelle ne taimait pas. Cest juste que le pont entre son cœur et sa bouche il était coupé, détruit, et quelle na pas su, na pas pu le reconstruire.

Paulette est partie. Son foulard turquoise a disparu au coin de la petite rue.

Nous avons emballé les dernières affaires. Jai gardé la boîte à bijoux. Et les trois derniers bocaux de confiture.

De retour, dans notre cuisine, jai posé la boîte sur le rebord de la fenêtre. Je lai ouverte. Étalé sur la table les sept articles de journal. Sept fois, Geneviève avait pris ses ciseaux, découpé, plié, mis dans la boîte. Sept fois, elle avait fait ce quelle était incapable de dire.

Je suis resté assis longtemps devant. Puis jai sorti un pot de confiture. Le dernier. Jai ouvert le couvercle. La gelée ambrée, les pommes entières, les queues intactes. Jen ai mis dans une coupe. Je lai posée devant moi, et une autre face à la place vide.

Douze ans, elle ma regardé tel un intrus. Mais jétais là, dans la boîte. À la place la plus précieuse quelle avait.

Geneviève ne savait pas aimer à voix haute. Elle aimait dans le silence. Découper, ranger, cacher. Préparer des confitures et laisser un pot sur le perron, sans mot.

Peut-être est-ce aussi une forme damour. Maladroite, muette, derrière une muraille de pierre. Un amour que lon ne découvre que trop tard, qui nen est que plus douloureux. Et plus vrai.

Jai dégusté une bouchée de confiture. Pommes du jardin, sirop doré, goût dun jardin étranger. Et je me suis promis : la prochaine fois que jaurais quelque chose de gentil à dire à quelquun, je le dirai. Tout de suite. À voix haute. Sans cacher dans une boîte.

Car une boîte, on peut choisir de louvrir. Ou de ne jamais le faire.

Mais une parole, elle est vivante. On lentend.

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