Passe-nous les clés de la maison de campagne, on voudrait y séjourner : Quand la générosité vire au …

Donnez-nous les clés de la maison de campagne, nous irons y passer quelques jours, furent les mots qui résonnèrent dans ma mémoire, racontant une époque révolue où la spontanéité rivalisait avec la raison.

Cela se déroula il y a bien longtemps, à la veille du Nouvel An. Jacques venait dapprendre que sa mère, Madame Camille, était tombée malade. Il décida alors de rester à Paris avec son épouse, Amélie. Ce fut une Saint-Sylvestre paisible, célébrée simplement en famille, loin des grandes tablées de jadis. Leurs amis, Chantal et Gérard, furent déçus, eux qui espéraient tant que Jacques et Amélie tiennent leur promesse daller ensemble passer les vacances à la maison de campagne, près de Fontainebleau. Nul ne pouvait prévoir que Madame Camille tomberait malade ce soir-là

Amélie se sentit rapidement coupable de cet empêchement inopiné. Ainsi, lorsquau petit matin du 2 janvier, Chantal lappela en se plaignant de la mauvaise humeur et du manque despace lors de leur réveillon à trois dans leur petit appartement du Marais, Amélie ressentit de nouveau une pointe au cœur.

« Il a fallu supporter les caprices de ma belle-mère, » râlait Chantal au téléphone. « Elle a débarqué le 31, prétendant que les radiateurs ne marchaient plus chez elle ! Elle compte squatter chez nous avec Gérard jusquà ce que le syndic répare les tuyauteries ! Tu ne peux même pas imaginer Je jure, je vais divorcer, rien que pour me débarrasser delle ! »

Amélie soupira. « Cest une situation difficile Jai de bons rapports avec Madame Camille, mais la maladie la rendue insupportable. Si je pouvais taider »

« Justement, » eut laudace de répondre Chantal. « Tu pourrais nous rendre service. »

« Comment donc ? »

« Passe donc les clés de votre maison de campagne. Gérard et moi irions nous réfugier là-bas pour les fêtes. Que ta belle-mère profite de Paris toute seule, et quelle nous laisse souffler un peu. »

Amélie hésita. Dun côté, elle avait de la peine pour son amie ; de lautre Jacques tenait ce bien, même sils en usaient tous deux. Officiellement, la maison de campagne, près de Fontainebleau, lui appartenait.

« Je ne sais pas trop Je dois demander à Jacques. »

« Tu fais bien, bien sûr, » répondit Chantal dun ton rassurant, « mais je te promets quon prendra soin de tout. »

« Là-bas, la route doit être bloquée par la neige On na pas fait dégager. »

« Nous avons un SUV. Rien ne nous arrête. »

« Et la chaudière na pas été vérifiée depuis longtemps »

« Gérard a travaillé là-dedans des années. On ne va pas tout casser, tinquiète, au contraire, on réparera ce quil faut ! »

Chantal semblait si déterminée quAmélie se demanda : « Et pourquoi pas ? »

Elle promit de rappeler dès quelle en aurait discuté avec son mari.

« Tu es certaine que cest judicieux ? », demanda Jacques.

« Je ne sais pas Mais Chantal traverse une période difficile. Sans ta mère, nous y serions tous allés. »

« On ne pourrait pas, avec ma mère malade ; et ce nest pas tout près »

« Je sais. Mais Chantal souffre vraiment. Sa belle-mère la rend folle, et leur mariage chancelle. »

Finalement, mûs par la volonté daider leurs amis à préserver leur bonheur, Jacques et Amélie tranchèrent : ils donneraient les clés, mais leurs amis devraient régler tous les soucis qui pourraient se présenter.

Chantal comprit à quel point ce geste témoignait de la confiance dAmélie, la remerciant chaudement avant de partir.

Trois heures de route menèrent Chantal et Gérard devant la maison de campagne à Vaux-le-Pénil. Lendroit était enchanteur, paisible, loin des tracas parisiens. Mais, comme lavaient prédit Jacques et Amélie, la neige tombée pendant les fêtes avait rendu la route quasiment impraticable même à bord dun SUV. Coincés, ils appelèrent leurs amis.

« Que devons-nous faire ? »

« Rentrez à Paris Personne ne viendra déblayer la neige le 3 janvier. Tout le monde est en congé. »

« Hors de question ! On a fait tout ce chemin Il y a un village tout près, non ? Tu disais que Jacques connaît quelquun avec un tracteur ? »

« Oui, il déneige la route parfois. »

« On pourrait le joindre ? »

« Je vous passe son numéro. »

Trente minutes plus tard, Chantal était de retour par téléphone : « Il ne répond pas. Demande à Jacques de lappeler ; peut-être quil ne décroche pas aux inconnus ! »

Amélie insista donc auprès de son mari dappeler le villageois. Celui-ci promit de venir dans lheure.

Durant ce laps de temps, Jacques, nerveux, fut assailli de coups de fil de Chantal, qui ne cessait de demander quand il viendrait. Amélie, bien malgré elle, se sentit responsable.

Le tracteur finit par arriver et le chemin fut déneigé. Mais la porte du jardin restait inaccessible sans pelle. Gérard se chargea de dégager une petite allée jusquà la maison, quils réussirent à ouvrir.

À lintérieur, les radiateurs réchauffaient à peine. Il fallut régler la chaudière. Gérard, dépassé, appela Jacques, qui passa deux heures à lui expliquer son fonctionnement vétuste.

« Elle date, votre installation », constata Gérard.

« Tant quelle chauffe ! », rétorqua Jacques avec lassitude. Il avait lintuition que les problèmes nétaient pas finis.

En effet, Chantal multiplia les appels pour la moindre question de la situation des poêles à la température trop basse des chambres. À la tombée de la nuit, Amélie et Jacques coupèrent leurs téléphones pour respirer un peu.

Au matin suivant, ils découvrirent des dizaines dappels manqués.

« Quont-ils bien pu faire ? », sinquiéta Amélie. Elle rappela sans tarder. Chantal décrocha enfin : « Allô ? Disparus ?! »

« On dormait. Que se passe-t-il ? »

« On a eu un incident. Dans le sauna, ça sentait le brûlé, on a failli mettre le feu ! »

« Mon Dieu »

« Oui, qui construit des poêles comme ça ?! »

« Quel était le souci ? »

« Tu aurais dû nous prévenir quil y avait un clapet sur la cheminée Heureusement, Gérard la trouvé à temps. »

« Désolée, je naurais pas imaginé que vous iriez au sauna le premier soir »

« Pourquoi pas ? On profite de tout ! Elle nest pas incluse, la maison ? Surtout quon a dû se frayer un chemin dans la neige ! »

« Profitez, si vous voulez », bredouilla Amélie, déstabilisée.

« Et on a cherché le barbecue. »

« Lancien est cassé. »

« Vous auriez pu prévenir ! Comment va-t-on griller nos brochettes, alors ? », râla Chantal.

« Je nen sais rien, Chantal Arrangez-vous Ne brûlez pas la maison, cest tout ce que je demande. »

Amélie coupa court. Elle trouvait son amie exaspérante.

« Quoi encore ? », questionna Jacques.

Amélie expliqua la situation.

« Gérard connaît la maison, il savait où était le clapet, donc aucune raison de se plaindre. Le barbecue, ce nest pas notre affaire. Sils voulaient faire un couscous, on aurait dû leur fournir la marmite ? Sils veulent griller, ils nont quà visiter le village, il existe un magasin qui vend des barbecues jetables. Ça suffira pour deux jours. »

Amélie transmit le message à Chantal.

« Daccord. On ira en ville, surtout que la route est dégagée. »

De façon surprenante, Chantal ne contacta plus Amélie par la suite ; sans doute avait-elle compris que son amie était lasse de materner ses invités.

« On ne les a pas entendus depuis un moment », fit remarquer Jacques le lendemain.

Chantal ne répondit pas à lappel, mais envoya un message : « Tout va bien. »

Jacques et Amélie décidèrent de leur laisser la maison, et de ne plus penser à eux pour quelques jours.

À la fin des vacances, Madame Camille se rétablit. Amélie suggéra à Jacques de passer récupérer les clés et vérifier la maison de campagne.

« Tu as raison. Jirai demain matin. Il faut voir létat des lieux et du sauna. »

Jacques partit, laissant Amélie chez sa belle-mère. Elle prévint Chantal du passage de son mari, espérant à nouveau que tout se terminerait simplement. Quelle fut sa surprise lorsquil revint, maussade, refusant de raconter sa visite.

La lumière fut faite par Chantal, qui appela Amélie le lendemain, lui demandant de venir chez elle, dans la rue voisine.

« Ta belle-mère vous a enfin laissés tranquilles ? », demanda Amélie.

« Par chance, oui. Elle est rentrée chez elle hier, même avant notre retour. »

« Parfait. Je passe dans une heure », promit Amélie, sans rien dire à Jacques, qui ne voulait plus entendre parler des amis.

Chantal ne tarda pas à présenter la raison de sa demande : « Tiens, regarde, jai tout noté », dit-elle en tendant une feuille.

« Quest-ce que cest ? »

« La liste de nos dépenses à votre maison. »

Amélie décryptera le mémo : paiement du tracteur, pelle électrique, barbecue, charbon, allume-feu, grille, trois ampoules et des huiles essentielles pour le sauna.

« Voilà ce que nous avons acheté sur place. »

« Pourquoi tu me montres ça ? »

« Nous avons tout laissé dans votre maison. Profitez-en. »

« Merci », répondit Amélie, déconcertée.

« Gérard et moi pensons que, puisque vous en bénéficierez, il est naturel de partager les frais. »

Amélie crut à une plaisanterie, mais Chantal insista.

« Si vous aviez eu un barbecue, nous naurions pas acheté le kit. Vous auriez eu une vraie pelle, nous naurions pas acheté celle-là. Et si votre déneigeur était venu plus tôt, nous naurions pas gaspillé du carburant à attendre ! Je ne parle même pas du shampoing au sauna, cest nous qui lavons acheté ! »

« Chantal, tu exagères un peu Ce nest pas un hôtel, nous noffrons ni shampoing, ni bonnet de bain. La pelle et le barbecue, vous avez choisi de les acheter, prenez-les donc avec vous. Idem pour les huiles et la grille. Pour la route, vous êtes venus de votre initiative, cest votre responsabilité. Pour les ampoules, je tenverrai le remboursement cétait nécessaire, merci de les avoir changées. »

Amélie transféra 6 euros à Chantal, puis quitta son appartement sans un mot. Elle ne répondit plus ni aux appels ni aux messages. Avec Jacques, ils se rendirent à la maison de campagne et renvoyèrent le matériel acheté, par un livreur.

Entre-temps, Madame Camille retrouva la santé et le couple reprit ses escapades à Vaux-le-Pénil, tandis que Chantal et Gérard ne jouirent plus jamais de ce privilège. Leur amitié, autrefois chaleureuse, se refroidit, les suspicions sinsinuèrent, et jamais ils ne confièrent leur maison à des amis depuis ce jour.

« Nous voulions leur rendre service, et voilà leur gratitude », disait Chantal à Gérard, tentant une dernière fois dappeler Amélie pour récupérer la pelle électrique, qui ne pouvait séchanger sans ticket de caisse ticket qui était resté chez leurs anciens amis.

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