Parle-moi, mon petit chou à la crème

Parle-moi, Petit Choux

Naie pas peur, Petit Choux ! Tout va bien ! Ils vont crier un peu et puis se calmer Enfin, sûrement

Ma fille, Capucine, serra fort son meilleur ami contre elle et ferma les yeux. Il ne fallait pas céder à la peur. Après tout, elle était grande maintenant. Mamie Jeanne le répétait souvent. À cinq ans, on est une grande. Elle avait pris lhabitude de ne plus pleurer, même pour les piqûres chez le docteur. Seulement avec Petit Choux, elle pouvait se permettre dêtre encore la petite Capucine davant. Lorsquelle était née, sa maman lui avait offert ce drôle dours en peluche un peu bancal, qui était devenu son confident. Il savait tout et ne répétait rien, pas comme Margaux, sa meilleure copine à la maternelle, qui allait tout raconter à la maîtresse. Petit Choux la comprenait toujours sans paroles. Dans les moments difficiles, comme ce soir, cétait lui qui la consolait. Doux, chaud, rassurant.

Papa et Maman, eux aussi, sont de la famille, bien sûr. Mais quand ils commencent à se disputer, ils deviennent piquants, comme des ronces géantes dans le conte de la Belle au bois dormant. Capucine ne savait pas expliquer cette sensation, mais elle la sentait : la maison tout entière se couvrait soudain dépines, et plus personne ne pouvait sapprocher. Crier ne sert à rien, on ne sentend plus. Pourquoi ses parents se disputaient-ils ? Les adultes devraient savoir discuter, trouver les mots Cest ce que Mamie Jeanne disait. Ou alors, cétait des vraies grosses colères, pas des petits chagrins denfants ? Capucine en avait rarement eu des gros, mais maintenant, elle savait quil y en a, et que ça fait très peur. Les petits chagrins suffisaient à la couper de toute envie de glace ; alors les grands

Capucine ouvrit les yeux et écouta. Silence. Cela voulait sans doute dire que maman était partie pleurer dans la salle de bain et que papa boudait à la cuisine. Il était temps. Capucine se releva du fond de son lit, là où elle sétait réfugiée. Sa chambre était belle, maman avait longtemps hésité pour la couleur des tapisseries et du mobilier, lui demandant son avis bien sûr. Son lit blanc, la couette rose, larmoire pleine de robes, les étagères croulant sous les doudous Tout cela, elle ne voulait pas le quitter. On sy sentait protégé, surtout dans le silence retrouvé.

Petit Choux la regardait avec ses yeux ronds, et Capucine soupira :

Je sais, je sais ! Jy vais. Toi, tu restes là. Je men occupe.

Après avoir calé son doudou sur loreiller, Capucine sortit. Dabord maman. Toujours la plus difficile. La porte de la salle de bain était, comme toujours, fermée. Un petit coup léger.

Maman ?

Oui ?

Je peux entrer ?

La porte souvrit. Maman était assise sur le rebord de la baignoire, les yeux rouges.

Tu as besoin des toilettes ?

Non Je veux être avec toi.

Capucine prit une grande inspiration, franchit la porte, même si elle détestait ce qui allait suivre. Maman allait pleurer, la serrer contre elle, promettre que tout irait mieux. Elle-même pleurerait aussi, non pas de compassion, mais simplement parce quelle savait que rien ne changerait vraiment. Les moments heureux ne duraient jamais longtemps, cest ce que disait Margaux. Et cétait bien vrai.

Capucine essuya ses yeux et prit sa maman à témoin :

Pourquoi vous criez comme ça ? Si vous ne vous aimez plus, peut-être quil faut vivre chacun de votre côté ? Cest ce que Mamie Jeanne me dit quand je me fâche avec Margaux. Elle dit quainsi, on se dispute moins.

Clémence, sa maman, resta interdite. Capucine navait jamais abordé le sujet avec autant de clarté. Clémence avait cru que leurs disputes passaient au-dessus de sa fille. Quà cinq ans, on ne comprend rien

Pourquoi tu dis ça, Capucine ? Je laime, ton papa

Tu mens, maman. Si tu laimais vraiment, tu ne crierais pas comme ça. Tu ne cries jamais sur moi ?

Clémence se sentit désemparée. Comment expliquer à une enfant que lamour, parfois, cest compliqué ? Que les cris ne sont pas forcément synonymes de haine Ou alors, parfois oui. Si difficile, ce pourquoi.

Il faut sasseoir et réfléchir à ce quon a fait. Voilà ! Cest Mamie Jeanne qui le dit.

Toujours Mamie Jeanne ? sourit Clémence à travers ses larmes.

Oui ! Et elle a raison. Jai réussi à faire la paix avec Margaux. On se dispute moins. Sauf quand elle va rapporter à maîtresse Sophie.

Tu as grandi Clémence serra Capucine fort contre elle.

Non maman, je suis encore petite. Si jétais vraiment grande Capucine se détacha et murmura je naurais plus peur

Peur de quoi, ma chérie ?

Que vous criiez la prochaine fois et quaprès, vous partiez tous les deux.

Où veux-tu quon aille ?

Là où il ny a plus de bruit. On ne peut pas toujours rester dans un endroit où on est mal, hein ? Tu es triste, maman, avoue

Oui, je suis triste parfois Mais tu crois quon pourrait tabandonner ?

Jai peur, oui finit-elle en sanglotant. Et si Petit Choux se perd encore comme dans le taxi ? Il ny aurait plus personne. Jai demandé à Mamie Jeanne, elle a dit quelle était trop vieille pour être ma maman !

Capucine ! Je ne te laisserai jamais ! Tu es ma fille !

Et alors ? Quand vous criez, vous oubliez que je suis là.

On pense à toi… Clémence sinterrompit. Capucine avait raison. Dans les moments de colère, elle navait plus conscience de rien. Juste du ressentiment, qui ronge tout.

Clémence se revit, jeune étudiante, bousculant un garçon maladroit dans les couloirs. Les lunettes éclatées, elle sexcusa à peine, filant en examen. Capucine était née, les souvenirs, bons et mauvais, défilaient. Les premiers pas de leur fille, les vacances ensemble, les nuits blanches, la fatigue, la tendresse envolée

Maman ?

Oui, Capucine ?

Vous êtes toujours fâchés ? Vous vous en voulez encore ?

Clémence jouait machinalement avec une boucle des cheveux de sa fille, blond vénitien, comme ceux de son papa. Combien de scènes, daccusations, de phrases jetées comme des pierres Elle se rappela le premier vrai éclat de colère dAntoine, son mari, deux ans auparavant. Capucine avait de la fièvre, Clémence épuisée et en larmes, ne sachant plus quoi faire. Antoine avait crié. Arrête de pleurer ! Tu crois que ça va aider ? Sois forte ! Cest ça être une mère ? Elle sétait tue, blessée comme jamais. Capucine avait guéri, mais Clémence portait encore la trace de ce moment.

Le silence de Capucine lalarma. Il était temps daller voir son père.

Je reviens vite.

La petite séchappa des bras de sa mère.

Pleure plus, daccord ?

Clémence neut pas la force de répondre. Elle se revit jeune, amoureuse, des fenêtres pleines de lumière dans leur tout premier appartement, les dîners sur le sol faute de meubles Il faudra faire un deuxième enfant, disait Antoine, riant. Mais la vie avait posé bien dautres obstacles : disputes, frustrations, fatigue, gestes mécaniques, dialogues épuisés

Capucine savança dans la cuisine. Antoine, le dos tourné à la fenêtre, tripotait une tasse vide.

Papa ?

Ma Capu ! Tu ne dors pas ?

Il est tôt, encore. Vous avez crié

Je sais, je suis désolé.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Cest idiot.

Tu en veux à maman ?

Elle ta dit ça ?

Non. Je le sais.

Comment ?

Quand tu aimes maman, tu la prends dans tes bras. Quand tu es fâché, tu cries. Cest ça ?

Antoine la regarda, émerveillé par la lucidité de sa fille.

Tu grandis trop vite

Maman la dit aussi.

Elle ta dit quoi dautre ?

Quelle taime. Et quelle maime aussi.

Antoine sentit les rides du front se détendre, la colère tomber. Capucine descendit de ses genoux.

Je retourne auprès de Petit Choux. Il a besoin de moi.

Va, ma puce.

Resté seul, Antoine tenta de comprendre à partir de quand la tendresse sétait flétrie entre Clémence et lui. Limpression de vivre en colocataires, reliés seulement par Capucine. Jusqu’à cette phrase malheureuse, prononcée pendant une dispute : Il ny a plus que Capucine qui nous lie. Sans elle, il ne resterait rien Clémence avait figé. Après, elle navait plus parlé. Le fossé était devenu infranchissable.

Antoine repensa aux paroles de sa propre mère, jadis : Sois responsable, mon fils, dans ton couple. Même si tu crois que lautre a tort, demande-toi ce que tu peux changer. Aide-la toujours, ne la charge pas de tout. Agis comme au début, prends-la comme la chose la plus précieuse au monde. Cétait clair. Il murmura : Merci, maman

Dans leur chambre, Capucine ne dormait pas. Une main sur Petit Choux, lautre autour du cou de maman qui, épuisée, dormait déjà. Elle toucha la ride soucieuse entre les sourcils de Clémence, leffaça dune caresse. Peut-être, demain, serait un bon jour. Il faudrait juste souhaiter que les mots bonne journée soient vrais

Le lendemain, réveil en panique. Clémence avait manqué entendre le réveil dans la chambre. Petit chat de Capucine, pendu sur le mur, indiquait déjà trop tard pour lécole ou le bureau. Heureusement, rien durgent ce matin. De la cuisine montait le bruit dune cuillère sur une tasse. Antoine était resté ? Bizarre. Dhabitude, il était déjà parti. Penser à fuir la confrontation, à prendre du temps Mais non. En entrant, elle le vit debout devant la machine à café et un gâteau, décoré de roses en crème. Fait maison, visiblement.

Bonjour murmura-t-il, cerné, fatigué mais décidé.

Clémence ne sut que dire, fixant le gâteau, se demandant sil avait passé la nuit à le préparer et retrouvé les douilles à pâtisserie cachées depuis des semaines.

Antoine sapprocha.

Je suis désolé. Pour tout. Je suis un piètre mari. Je ne tappuie pas, je taccuse de tout Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée, avec Capucine. Sans toi, je naurais rien eu. Je ne peux pas tout réparer, mais tu pourrais y réfléchir, au moins ?

Clémence le dévisagea, puis, brisant le silence, lui posa la main sur la bouche.

Aucun de nous deux nest irréprochable. Tu as raison. Il faut réfléchir. Sérieusement.

Longtemps ?

Environ sept mois.

Antoine la regarda, abasourdi. Elle éclata de rire.

Oui, tu as bien compris

Au même moment, Capucine entra, Petit Choux dans les bras, yeux encore gonflés de sommeil.

Vous vous êtes réconciliés ?

Ils échangèrent un regard.

Waouh ! Pourquoi le gâteau ? On a le droit den manger au petit-déjeuner ?

Aujourdhui, tout est permis ! lança Antoine en serrant Clémence contre lui, ainsi quun murmure damour à loreille. Laisse-moi une chance.

Toi aussi, laisse-men une répondit Clémence.

Seules les petites filles lavées ont droit au gâteau !

Jy vais ! Deux parts, sil vous plaît, une pour moi et une pour Petit Choux !

Les ours en peluche ne mangent pas de gâteau.

Cest pour ça que je suis là, moi, pour laider !

Les années passent. Clémence ira bientôt chercher Capucine à la sortie du primaire, en traversant le parc avec la poussette. Son fils Malo dort, réveillé par mégarde, elle le confie aux bras dAntoine.

Tu vas, je veille sur lui.

Demain, cest le début des vacances. Les billets sont pris, les valises bouclées. Malo va découvrir la mer. Tant de souvenirs reviennent : les mois difficiles, la prise de distance, les retrouvailles grâce à Mamie Jeanne. La naissance de Malo. Ses premiers pas, ses premiers mots (et cétait papa, à la grande fierté dAntoine).

Capucine, toujours sérieuse à la première rentrée, avait surpris tout le monde, mais elle avait surmonté sa peur. Aujourdhui, elle dit à Clémence :

Maîtresse Bérénice a dit quon était les deux meilleures élèves, Margaux et moi.

Bravo ! Mais où est papa ? Et Malo ?

Au parc, ils nous attendent.

Et Petit Choux ?

Il est avec nous ! rit Clémence. Dans la poussette, bien sûr.

Capucine avait offert son préféré à son petit frère. Partager ce quon a de plus cher, cest important. Mais parfois, on a le droit de dire quand quelquun ou quelque chose nous manque.

En avançant sur lallée, regardant ses parents marcher ensemble, séchanger Malo, plaisanter, Capucine se pencha vers la poussette et chuchota à son petit ours :

Tu crois que, maintenant, tout va bien ?

Petit Choux la regardait de ses yeux ronds, silencieux. Mais Capucine sentit quaujourdhui, la réponse était oui.

Si ce carnet un jour doit rester, quil garde trace de cette leçon : parfois, il suffit de parler, de demander de laide, de dire sa peur pour que les épines disparaissent et que lamour revienne, humble et précieux.

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