Parent nocturne : le prix du calme

Pas encore, murmura Camille, en fixant l’évier rempli de mousse.

Les aiguilles de lhorloge de la cuisine indiquaient implacablement «1h15». Lappartement semblait figé. Dans la chambre dà côté, la petite Élodie respirait paisiblement. Dans la chambre conjugale, Sylvain devait déjà somnoler. Sous labat-jour mat, la lampe dessinait sur la table un cercle jaune où trônait, abandonnée, une tasse de tisane à la camomille refroidie.

La sonnette fendit le silence de la nuit comme une lame. Longuement. Avec cette insistance, entrecoupée de brèves pauses où lespoir, aussi impuissant quun soupir, surgissait : « Sil-te-plaît, une prochaine fois »

Du fond du lit, la voix assoupie, à peine éveillée, de Sylvain parvint jusquà Camille :

Cest encore lui ?

Camille sessuya les mains sur sa robe de chambre, réprima un bâillement ce genre de bâillement quelle rêvait dutiliser pour signifier au monde : « Je dors, laissez-moi en paix » puis savança vers la porte dentrée. En elle grondait un mélange dirritation, de discrète honte dêtre irritée et une fatigue lourde comme une couette mouillée.

Derrière le judas, elle reconnut la silhouette : large dépaules, vêtu de son éternelle veste en cuir usée, la casquette rejetée en arrière, Robert Morel son beau-père. Comme toujours, il se tenait de biais, appuyé dune main contre le mur, serrant de lautre une grosse boîte en carton.

À ses pieds, un sac dépicerie avec un logo vert : Camille savait déjà ce quil contenait des biscuits. Toujours les mêmes.

Elle ouvrit.

Ma petite Camille ! Le visage de Robert sillumina comme sil était midi. Pas encore couchés ? Parfait ! Je suis là pour dix minutes, montre en main.

Bonjour, Monsieur Morel, tenta-t-elle de sourire. Cest la nuit, si jamais.

Pff, la nuit est à peine commencée, voyons ! balaya-t-il dun revers de main. Et moi aussi, tant que mes jambes me portent. Tu ne veux pas faire entrer un vieux monsieur ? Jai trouvé un vrai trésor.

Il leva la boîte. Sur le couvercle, une étiquette jaunie : « Film 8 mm ». Un coin arborait une note griffonnée au Bic : « 1978. Jour de lAn. Maison ». Ça sentait la poussière, les vieux placards, et ce quelque chose venu dune autre vie que Camille ne connaissait que par les photos.

Tu te rends compte, je lai retrouvée ! Robert déjà sengouffrait dans lentrée, sans attendre linvitation dusage. Chez le voisin, sur une étagère du haut. Jai dit : « Cest à moi ! » Il nétait pas convaincu, puis a reconnu lécriture. Cest celle dHélène, tu te rappelles

Le nom de celle qui sétait éteinte dix ans plus tôt, la femme de Robert, résonna dans le couloir comme un souffle de fantôme.

Sylvain apparut dans la lumière du couloir, plissant les yeux.

Papa Il toussota. Il est une heure du matin.

Et alors ! Robert sanima. Cest lheure idéale pour les souvenirs ! Quand javais ton âge, on commençait juste à danser à cette heure-là

À chaque mot percutant, Camille sentait ses tempes marteler de fatigue. Mais la pensée simposa : « Il est seul. Il a peur du noir, sûrement »

Venez à la cuisine, dit-elle enfin, retenant un long soupir. Doucement, Élodie dort.

Oui, oui je suis discret comme une souris, promit-il en frottant sa veste… Une souris qui sonne comme une alarme, pensa Camille.

***

Dans la cuisine, Robert sassit comme toujours sur la chaise près du radiateur : « Mon dos naime pas les courants dair », disait-il. Camille lui servit une tasse, mécanique, presque somnambule.

Sylvain sinstalla, baillant, le regard rivé sur la boîte.

Quest-ce que cest ? demanda-t-il.

Notre film, répondit Robert, solennel. Une vieille bobine, mais intacte. Ta mère, toi tout petit Le sapin, les salades et la figure de ta tante Colette, celle qui avait ce… nez ! Il éclata de rire Toute une histoire, quoi.

Camille se laissa tomber sur le bord de la table, la tête appuyée sur sa main. Les minutes tombaient des aiguilles : « 1h27 », « 1h28 » Robert, lui, semblait se réveiller à mesure quils sendormaient.

Je me rappelle cette porte ouverte, raconta-t-il, toujours passionné. Il était passé minuit, et voilà que Pierre et sa femme débarquent. Froid, neige On a dit : « Entrez ! Chez nous, on ferme jamais la porte. » Hélène avait une phrase pour ça Il chercha dans sa mémoire. « Les portes sont faites pour rester ouvertes la nuit, quand quelquun en a vraiment besoin. »

Camille acquiesça, ces mots saccrochaient à elle.

Papa, demanda Sylvain en se frottant les yeux, on va la regarder, cette bobine ? Cest pas pour ça que tu las ramenée ?

Si, bien sûr, répondit Robert, mais jai plus lappareil Vous nen auriez pas un ici ?

Dans notre deux-pièces au quatrième, tu veux dire ? siffla Camille, ironique. Bien sûr, il trône au fond de la cave, à côté du piano et de la rotative…

Robert ne perçut pas lironie, comme souvent.

On trouvera bien, optimiste-t-il. À la boutique, ils pourront le numériser. Et toi, Sylvain, tes informaticien, tu ten sortiras ! Pour le moment, je vous raconterai.

Il se lança dans ses souvenirs : le premier appareil photo, les étés au bord de la Loire, Hélène qui riait sous la neige fondue… Les mots coulaient, intarissables. Sa voix ignorait le poids de la nuit, comme sil vivait au rythme des souvenirs, pas de lhorloge.

Camille écoutait dune oreille, portée par le rythme lancinant : « Demain, lever à sept heures, Élodie à la crèche, rapport à rendre mes paupières »

***

Un léger bruit la ramena à la réalité.

Dans lencadrement de la porte, une petite silhouette en pyjama à étoiles roses parut. Élodie. Les cheveux hérissés, elle frotta ses yeux.

Maman bredouilla-t-elle, trébuchant.

Élodie, que fais-tu debout ? sinquiéta Camille en la soulevant.

Jai soif Et jai encore rêvé de papi, marmonna-t-elle, ensommeillée.

En entendant « papi », Robert se redressa, rayonnant.

Tu vois, les enfants sentent les liens !

Élodie le fixa dun regard voilé, à moitié perdue dans son rêve.

Tu viens me voir toutes les nuits, dit-elle sérieusement. Tu frappes, tu frappes Mais je peux pas fermer la porte, parce que la poignée brûle.

Camille sentit un froid glacial lui traverser le ventre. Sylvain fronça les sourcils.

Quels drôles de cauchemars, murmura-t-il.

Ce ne sont pas des cauchemars, affirma Robert. Cest lâme qui cherche le grand-père.

« Ou la paix », pensa Camille, mais elle répondit seulement :

Allez, Élodie, au dodo, papi viendra te voir plus tard.

La nuit ? précisa la petite.

Camille croisa le regard de Robert. Le sien était sincère, presque enfantin.

Le jour aussi, chérie, cest même mieux, souffla-t-elle.

Lenfant se serra fort, renifla.

Camille la ramena, linstalla dans son lit, écoutant dune oreille les murmures trop éveillés du beau-père dans la cuisine.

Sous la couette, elle réalisa : chaque « juste dix minutes » de Robert devenait une heure de monologue, avec biscuits, thé, paupières lourdes et routine brisée.

Dans le couloir, lhorloge approchait de deux heures. Camille respira profondément, sentant que, comme un réveil, sa patience entamait son dernier tour

***

Et encore à une heure du matin ! grommelait-elle une semaine plus tôt au téléphone. Ni honte ni gêne, cest un café 24/24 ici « Chez le fils » !

Sophie, sa confidente de la fac, ponctuait le récit de petits grognements amusés.

Camille Morel, annonça-t-elle, voix grave, acceptez mes condoléances : votre foyer est hanté par lesprit nocturne de la génération davant.

Très drôle, soupira Camille. Mais cest infernal ! Impossible de vraiment mendormir Je redoute chaque soir quil sonne encore. Toujours « à peine dix minutes ».

Prends-le comme un challenge, rit Sophie. Mode nuit extrême ! Garde réveillée, bouilloire automatique, litanie dhistoires Dans le meilleur des cas, tu gagnes des biscuits.

Camille ne put sempêcher de sourire.

Toujours les mêmes biscuits, hein, glissa-t-elle. Ceux à lavoine, paquet vert. Je nen peux plus.

Cest devenu un totem, philosopha Sophie. Offres-lui un réveil spécial invités.

Quoi ?

Appelle-le toi-même à une heure du matin !

Cruelle, rit-elle.

Je plaisante, pardon. Mais il faudrait fixer des limites. Sinon, il croira que tout va bien tant que vous ouvrez.

Cest mon beau-père, Sophie Il est seul, il a perdu sa femme, Sylvain est fils unique Comment lui dire : « Monsieur Morel, venez pas la nuit » ? Faudrait avoir un cœur de pierre.

Et toi, ten as pas un ? rappela-t-elle. Ni un enfant ni un boulot ? Se préserver, poser des bornes, cest pas un refus, cest du soin partagé.

Camille resta silencieuse. La question des limites la travaillait. Elle avait appris quune « bonne belle-fille » doit savoir endurer.

***

Le premier passage nocturne de Robert datait de six mois après le décès dHélène.

Camille pensait alors : « Cest exceptionnel Il sest effondré de chagrin, la nuit exacerbe tout. »

Allongés dans la pénombre, elle et Sylvain avaient presque sombré, la lumière de la rue glissant sur les draps, quand le bruit sec de la porte fit sursauter Camille.

Qui frappe à cette heure ? salarma-t-elle.

La sonnerie fut longue, presque désespérée. Sylvain se leva en hâte, enfilant un pantalon.

Il a peut-être un problème

Ils ouvrirent : Robert se tenait là, défait, sans veste, dans un vieux pull, tête nue, le regard brillant.

Excusez-moi Il entra avant quon ly invite. Je ne pouvais plus rester seul. Cest trop vide.

Il sentait le tabac froid, le vent de la rue. Il tenait son fidèle sac de biscuits.

Papa, ça ne va pas ? Le cœur ? sinquiéta Sylvain.

Non, cest rien Je voulais juste vous voir.

Dans la gorge de Camille, un nœud se défit. Elle se rappela les funérailles dHélène, Robert agrippant son chapeau, lair perdu dun homme dépossédé de ses repères.

Ils lui firent du thé, assis dans la cuisine. Cette fois, il ne plaisantait pas. Il sortit juste quelques phrases, lointaines :

Elle aimait boire du thé la nuit

Ses mains tremblaient sur le biscuit.

Je lai vu en course aujourdhui Cest là, sur ce rayon, quon sest connus. On a pris la même boîte. Elle a dit : « Prenez-la, moi je surveille ma ligne. » Jai su sur le coup quil fallait lépouser.

Camille ressentait de la compassion, pas de lagacement.

Vous pouvez passer quand vous en ressentez le besoin, Monsieur Morel, assura-t-elle à laube. Nous sommes là.

Elle nimaginait pas lavoir dit à ce point littéralement. Robert venait dès quil avait « besoin ». Mais ce « besoin » pointait toujours après minuit.

La deuxième visite suivit une semaine plus tard puis une troisième Puis Camille cessa de savoir sil y avait eu une vraie pause entre deux visites nocturnes.

***

Sylvain, quand Camille tenta la discussion, haussa les épaules.

Tu sais, il a toujours été un oiseau de nuit Il lisait jusquà pas dheure, même quand jétais petit.

Mais à lépoque, il restait chez lui, argumenta Camille. Maintenant, il débarque chez nous.

Notre appart, pour lui, cest une continuité. Il doit se sentir si seul, la nuit surtout.

Moi aussi, je craque, avoua Camille. Car je ne dors plus. Élodie se réveille. Au moindre coup de sonnette, jai limpression quil y a le feu.

Sylvain ne répondit rien. Entre lui et son père, il planait toujours quelque chose de tu : à la fois agacé et indulgent. Le fameux « mais cest mon père » sinterposait entre Camille et la franchise.

Une nuit, Camille se rebella : elle resta allongée, simulant le sommeil. Sylvain ouvrit. Bruits de pas, voix étouffées

Au bout dun moment, elle perçut un chuchotis étrange. La curiosité lemporta sur la fatigue. Elle sapprocha discrètement.

Robert, seul à la table, Sylvain ayant dû aller se coucher. Devant lui, une pile de vieilles photos, tout juste éclairées par la lampe, hors du temps.

Hélène, regarde-moi murmurait-il, contemplant les images. Dans cette robe, tu mavais dit que jallais tabandonner si tu grossissais Mais quel idiot, je nai rien dit de tendre Jaurais dû te dire que tu étais

Il tournait la photo.

Voilà Sylvain, encore tout morveux Ce téléviseur, on y a regardé tant de films. Tu te souviens, Pierre qui débarquait à une heure du matin ? On la gardé jusque trois heures Tu disais : « Les portes, on ne les ferme quà notre mort. »

Il parlait à demi-voix, à personne, ou à elle comme pour supplier : que cette maison, au moins, ne se ferme pas à la nuit tombée.

Camille sentit le chagrin au fond delle. Robert nétait pas un tyran, juste un homme égaré dans la nuit.

Et son irritation prit une teinte de pitié et tout devint encore plus compliqué.

***

Un soir, elle tenta la dérision.

Début dété, fenêtre entrouverte, air tiède. La sonnette sonna, comme dhabitude. Ce soir-là, Camille enfila par-dessus son pyjama sa robe de chambre en soie flashy offerte par Sophie, et, en clin dœil, posa sur le front un masque de sommeil jaune.

Star du cinéma, lança Sylvain.

Émission spéciale ce soir, répondit Camille avec malice : « Chez Monsieur Morel, service de nuit ! »

Elle ouvrit la porte dun geste théâtral.

Bienvenue à la séance privée du soir tisane, biscuits et grand spectacle dinsomnie chronique.

Robert éclata de rire.

Une jeunesse formidable ! Il sextasiait. On vous dirait des vieux, dhabitude : au lit à dix, debout à six !

Dans la cuisine, Camille sortit ostensiblement le café, palpant lhorloge sur la table.

On pourrait lancer une tradition : « la nuit à litalienne ». Tisane, biscuits, mandoline. Mais le réveil à six, hélas, reste obligatoire

Oh, tu sais, ajouta Robert, ce sont les meilleures histoires, celles quon raconte la nuit ! Quand jétais gamin, on voyageait en train de nuit gobelets de thé, conversations à voix basse La nuit, cest la meilleure heure pour parler.

Puis il lança :

Dans la vie, il y a des portes quil faut laisser ouvertes. On ne sait jamais qui en a besoin.

Ça heurta Camille. Il y avait là quelque chose de tendre et de dangereux.

« Ces personnes oublient parfois quon est aussi humains à lintérieur », pensa-t-elle. Mais elle lança simplement :

Et des fenêtres quil faut fermer, sinon on attrape froid

Robert, fidèle à lui-même, ne capta pas la pique, enchaîna sur ses histoires, sans voir la fatigue et la rage muette dans les yeux de sa belle-fille.

***

Un soir, elle décida de ne pas ouvrir.

Élodie était malade, fièvre, nuit blanche. Camille venait tout juste de la recoucher quand la sonnette retentit, ponctuelle.

Pas ce soir, supplia-t-elle.

Sylvain était de garde. Camille resta immobile. La sonnette insista, encore et encore. Puis, silence.

Elle sassit, compta jusquà cent, deux cents. Son cœur battait dans sa gorge. « Tu as tenu. Le ciel nest pas tombé », pensa-t-elle, fourbement soulagée.

Au matin, en ouvrant pour jeter les poubelles, elle découvrit devant la porte le sac à logo vert. Les biscuits, humides de rosée nocturne. Une petite note presque enfantine : « Vous dormiez. Nai pas osé insister. R. »

Cétait tout. Pas de reproche. Juste ce sac.

Camille ressentit la honte et la colère : « Pourquoi cest moi qui me sens coupable, juste parce que je veux dormir ? »

***

Après une nuit de plus, la maison semblait une guenille humide, lourde de fatigue.

Élodie sétait enrhumée, attrapant froid en traversant la cuisine pieds nus pendant que Robert égrenait ses anecdotes. Fièvre, toux, nuit interminable. Partout, autour des yeux de Camille, des cernes dignes dun panda. Au bureau, elle survivait à grands coups de café.

Le soir, devant la casserole de soupe, elle craqua soudain.

Je nen peux plus, lâcha-t-elle, sans lever les yeux.

De quoi ? fit Sylvain, posant la bouilloire.

Je nen peux plus de son rythme nocturne ! On nest pas une buvette de garde ! On a une fille, un boulot ! Jai le sentiment de ne plus être chez moi.

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais elle le coupa dun geste.

Ne commence pas Toujours « Cest mon père », « Il est seul », « Il souffre » Et moi, tu crois que je suis quoi ? Je suis ta femme, la mère dÉlodie, un être humain moi aussi ! Personne ne prend la peine de me demander où jen suis, moi.

Sylvain se tut.

Voilà ce que je propose, dit-elle mordant ses lèvres : ce soir, on laccueille tous les trois, pour en parler sérieusement. Pas de plaisanteries, pas de « dix minutes ». Je veux dire que jai besoin, la nuit de nuit. De vraies nuits, sans invasion.

Tu veux linterdire de venir ? hésita Sylvain.

Je veux quil vienne le jour. Ou au plus tard avant vingt-et-une heures. Je ne veux pas le bannir, je veux juste le tenir dehors de notre sommeil.

Le soupir de Sylvain était lourd.

Il risque de mal le prendre

Eh bien, moi, je me sens déjà abandonnée, lâcha-t-elle, basse. Depuis des mois, je plie sans rien dire. Mes « daccord » sont autant de renoncements devant les habitudes des autres.

Les mots, dits haut, eurent leffet dun déclic. Il détourna le regard.

Daccord. On va essayer. Ce soir. Je serai là.

***

Quand elle vit cette nuit-là Robert exhiber la boîte à pellicule, tout fit soudain sens.

« Réveillons familiaux 1979 », disait la couverture. Robert, sa veste déjà déposée, sinstalla comme un enfant devant le trésor.

Regardez-moi ça ! Trouvée ! Toute une vie, là-dedans !

Si on parlait dabord ? souffla doucement Camille, tandis que Sylvain servait le thé.

De quoi donc, à cette heure ? tenta-t-il de plaisanter.

Justement, commença Camille, sur les heures les vôtres et les nôtres.

Robert cessa de sourire.

Jécoute

Vous passez souvent tard, expliqua-t-elle. Presque toujours après une heure du matin. Pour vous, la nuit, cest lheure où la mémoire prend vie. Mais pour nous, cest celle du sommeil Demain, Sylvain bosse, moi aussi, Élodie va à la crèche. On sépuise

Robert fronça les sourcils.

Je dérange ? Son ton sassombrit.

Sylvain intervint :

Papa, tu ne déranges pas. On taime. Mais la nuit, cest dur. Surtout pour Camille. Pour Élodie aussi.

Camille confirma dun signe.

Jai peur de chaque appel après 22h, confia-t-elle. Mon cœur saute. Je narrive plus à décompresser. Et Élodie elle désigna la chambre. Elle rêve que quelquun frappe et la poignée brûle.

Robert regarda tour à tour sa boîte, puis son fils.

Je pensais Cest comme avant. Hélène et moi, on buvait du thé tard. Nos portes étaient toujours ouvertes. On se disait : « Si quelquun frappe la nuit, cest quil en a vraiment besoin. »

Et nous, la nuit, ce dont on a le plus besoin, cest de dormir, affirma posément Camille. On tient à nos portes fermées non pas contre vous, mais pour nous-mêmes, pour Élodie.

Un silence sinstalla.

Robert fixait ses mains qui tremblaient.

Donc vous ne voulez plus de moi ?

On veut que vous veniez, insista Camille. Mais en journée. Jusquà vingt-et-une heures, sil vous plaît. Prévenez-nous ! On fera du thé, on achètera vos biscuits préférés, on partagera vraiment.

Sylvain ajouta :

Papa, passer du temps ensemble, oui, mais pas quand on tombe de fatigue.

Long silence, puis Robert murmura :

Je ne pensais pas Je croyais que si moi je ne dors pas, ben les autres non plus.

Camille sentit que quelque chose cédait en elle.

Ils navaient pas affaire à un tyran, mais à un homme dont la notion du temps avait gelé, cette nuit où il avait perdu Hélène.

Voilà ce que je propose, dit-elle doucement. Je veux vraiment découvrir cette bobine. Mais faisons-le samedi après-midi. Tous ensemble. Comme un vrai réveillon.

Robert considéra la boîte, puis elle.

Et si la nuit, jai besoin de il nalla pas au bout.

Si ça va mal, la nuit, appelez-nous, répondit Camille. Mais pas pour le thé, daccord ? Juste en cas de vrai souci.

Sylvain hocha la tête.

Papa, je veux tavoir pleinement là pas juste pendant que je lutte contre le sommeil.

Un sourire triste fleurit sur le visage de Robert.

Vieux fou que je suis Je croyais que dix minutes, ce nétait rien.

À force, tes « dix minutes » font un an, glissa tendrement Camille.

Il admit, résigné.

Bon, laissons la pellicule pour samedi. Je rentre.

Je vous raccompagne, proposa Camille.

Dans lentrée, longtemps, il fit semblant de chercher ses clés.

Camille, si jamais je sonne tard…

Je minquiéterai, mais je nouvrirai pas forcément. Je suis humaine aussi.

Il hocha la tête, et dans ses yeux brillait, peut-être, du respect pour sa franchise.

***

Le samedi promis arriva.

Sur la table, un antique projecteur, miraculeusement dégotté chez une amie. Salon plongé dans la pénombre rideaux tirés, drap blanc accroché en guise décran.

Robert, en gamin, assis près de lappareil. Élodie sur les genoux de Camille, serrant un lapin en peluche. Sylvain, concentré, connectait les fils.

Enfin, la machine vrombit. Dans la lumière, les silhouettes pâlies prirent vie.

Hélène en robe à fleurs éclate de rire un soleil dans lappartement. À ses côtés, Robert jeune, cheveux noirs, bras autour delle, et petit Sylvain, joufflu.

Sur lécran, la table du Jour de lAn, clémentines, rillettes, guirlandes. Un panneau se devine collé sur la porte : « Ici, porte toujours ouverte. Même la nuit. Pour la famille ».

Le cœur de Camille vacilla.

Robert sanglota, tout bas.

Cest elle qui a écrit ça Cétait sa manière de dire : « Entrez ».

Sur le film, Hélène rit, ouvre la porte, fait signe à linvisible : « Venez ! » Lumière, éclats, agitation. Lhorloge saffiche : « 1h05 ». Une annotation sur la pellicule, dune main aimée : « Chez nous, toujours la bienvenue, à toute heure ».

Robert ne retint plus ses larmes. Les épaules secouées.

Camille sentait Élodie salourdir, endormie, un bras autour de son cou.

Le projecteur ronronnait, les images défilaient : Hélène qui essuie la vaisselle, Robert qui lembrasse, Sylvain qui tourne autour du sapin.

Camille comprit : les visites de Robert nétaient pas quhabitude, mais un ultime espoir de retrouver ce temps où les portes accueillaient des éclats de rire, non leurs propres limites.

***

Lorsque la pellicule sarrêta, la pièce semplit dune douce pénombre. Élodie dormait, lovée contre sa mère.

Robert sessuya le visage.

Pardonnez-moi Je croyais bien faire. Si je venais la nuit, je nétais pas seul.

Camille répondit simplement :

Vous ne lêtes pas. Même sans invasion nocturne. Ouvrons notre porte en plein jour.

***

Quelques jours plus tard, Camille fit les courses. Elle prit un paquet de biscuits à lavoine (paquet vert) et un thermos argenté décoré de montagnes. Étiquette : « Garde la chaleur pendant huit heures ».

À la maison, elle plaça soigneusement le tout dans une boîte, ajouta une clé sur un porte-clé.

Sur une carte, elle écrivit : « Monsieur Morel, vous serez toujours le bienvenu chez nous surtout le matin. Ce thermos est là pour garder la chaleur, la clé pour passer nous voir en journée. Prévenez-nous, on sera prêts. Avec affection, Camille, Sylvain, Élodie ».

Elle appela son beau-père en plein jour, pour la première fois delle-même.

Bonjour, Monsieur Morel, dit-elle. Demain, cest thé du matin. Venez quand vous voulez, avant midi.

Il eut un petit rire soulagé.

Cest une invitation officielle ?

Cest une tentative de créer une nouvelle tradition : sans nuit blanche, dit-elle.

Le lendemain, Robert arriva pile à dix heures. Il avait prévenu : « Jarrive, préparez-vous ! » À la porte chemise impeccable, bouquet de marguerites à la main.

Pour toi, Camille Pour ta patience.

Sous son bras, une peluche ours coiffée dun bonnet de nuit.

Pour Élodie Un gardien de nuit, pour lui raconter des histoires en sommeil, pas pour frapper à la porte.

Camille sourit, vraiment.

Entrez, le thé est prêt.

Le soleil formait des rectangles sur la table. Le thé fumait, le biscuit croustillait, Élodie câlinait son nounours, Sylvain partageait avec son père à propos dun nouveau projet. Et Robert dun vieux train de nuit pris par erreur.

Cétait toujours Robert. Les mêmes blagues. Mais pas la même heure. Le matin remplaçait la nuit. La visite était attendue, non subie.

Le soir, endormant sa fille, Camille lentendit :

Maman, papi nest pas venu dans mes rêves cette nuit.

Et alors ? chuchota-t-elle.

Cest bien Jai juste dormi. Le matin, il était pour de vrai.

Camille esquissa un sourire dans lombre.

Pourvu que ça continue, souffla-t-elle.

Cette nuit-là, à 1h15, la maison resta silencieuse. Aucun appel. Camille se réveilla violemment reposée, pas hantée.

Elle avait appris à parler de ses limites sans hurler, sans honte. Le monde ne sétait pas effondré. Robert navait pas disparu. Il avait juste abandonné lhabitude dentrer toujours à lheure des ombres.

Cétait déjà une petite victoire pour chacun dans lappartement.

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