Pas encore, murmure doucement Élodie en fixant lévier rempli deau savonneuse.
L’horloge de la cuisine marque impitoyablement «1h15». Lappartement s’est immobilisé. De lautre côté du mur, la petite Camille dort paisiblement. Dans la chambre à coucher, François doit déjà somnoler. La lampe, sous son abat-jour satiné, projette un halo jaune sur la table où traîne une tasse de tisane à la camomille, refroidie et solitaire.
La sonnerie de linterphone déchire la nuit, nette comme une lame. Longue, insistante, marquée de ces brefs silences où, au fond de soi, naît un «allez, sil te plaît, une autre fois».
Du fond de la chambre, elle perçoit la voix endormie mais sans équivoque de François :
Cest encore lui ?
Élodie sessuie les mains sur sa robe de chambre, réprime un bâillement celui quelle voulait transformer en message «je dors, monde, laisse-moi tranquille» et marche vers la porte dentrée. En chemin, un mélange de sentiments la traverse : agacement, un peu de honte pour cet agacement. Et cette fatigue, lourde comme une couette humide.
À travers le judas, la silhouette familière : large dépaules, vêtu dun blouson en cuir usé et dune casquette enfoncée sur larrière. Son beau-père, Gérard Lefèvre, toujours à moitié tourné, appuyé au mur dune main, tenant contre son flanc de lautre une grosse boîte en carton.
À ses pieds, un sac de courses à logo vert. Élodie sait déjà quil contient ses sempiternelles galettes. Toujours les mêmes.
Elle déverrouille.
Chérie ! Gérard rayonne, comme si on était en plein midi. Vous ne dormez pas ? Tant mieux. Je passe juste deux minutes, pas plus.
Bonsoir Gérard, répond Élodie en forçant un sourire. Il est très tard
Oh mais la nuit est jeune ! balaie-t-il dun geste. Et moi aussi, tant que mes jambes marchent. Tu me laisses entrer ? Jai un trésor.
Il soulève sa boîte. Sur le couvercle, une vieille étiquette : «Bobine Super 8». En coin, un gribouillis : «1978. Nouvel An. Maison». La boîte sent la poussière, les vieux placards, la vie davant, que na connue Élodie que par les albums photos.
Je lai retrouvée, tu imagines ! Gérard se faufile déjà dans lentrée sans attendre linvitation. Chez le voisin, sur la plus haute étagère. Je lui ai dit : «Cest à moi ça !» Il na pas voulu croire, puis a reconnu lécriture. Cétait celle dAnne.
Le nom dAnne, la femme de Gérard, décédée il y a dix ans, résonne dans le couloir étroit comme un fantôme.
François apparaît, entrouvrant les yeux à cause de la lumière, en t-shirt défraîchi et pantalon de survêtement.
Papa Il est plus dune heure du matin.
Justement ! Gérard sanime. Lheure idéale pour se souvenir. Toi, tu râles À ton âge, je commençais à peine à sortir danser à cette heure-ci.
Élodie, chaque parole enjouée résonne dans sa tête comme une migraine naissante. Mais au fond, elle pense : «Il est seul. Là-bas, il fait noir. Il doit avoir peur»
Allons à la cuisine, souffle-t-elle en étouffant un soupir. Mais doucement, Camille dort.
Bien sûr, en silence, promet solennellement Gérard en retirant sa veste. Comme une souris.
Une souris, pense Élodie, qui sonne comme une alarme incendie.
***
Dans la cuisine, Gérard sinstalle toujours sur la même chaise, celle contre le radiateur. «Mon dos craint les courants dair», explique-t-il. Élodie lui pose machinalement une tasse, lui verse du thé, geste nocturne devenu réflexe.
François, encore ensommeillé, prend place face à son père et désigne la boîte.
Cest quoi ?
Notre cinéma maison, proclame Gérard. Une vieille bobine, toujours vivante. Ta mère, toi tout petit. Le sapin, les salades, et la trogne de tatie Lucienne, avec son nez il éclate de rire. Bref, lhistoire.
Élodie sassied sur le côté, la tête au creux de la main. Lhorloge égrène les minutes : «1h27», «1h28» Gérard, lui, semble tout juste se lancer.
Je me souviens comme on a ouvert la porte, commence-t-il, passionné. Passé minuit, les Delmas débarquent, couverts de neige. «Entrez ! Chez nous, cest toujours ouvert !» Anne avait dit alors il cherche, se concentre : «La nuit, il faut laisser la porte ouverte pour ceux qui en ont vraiment besoin.»
Élodie acquiesce. Les mots saccrochent.
Papa, François se frotte les paupières. On la regarde, cette bobine ? Cest pour ça, non ?
Oui, oui, sanime Gérard. Mais jai plus le projecteur. Je pensais que peut-être ici ?
Un projecteur Super 8 dans une deux-pièces au troisième ? sexclame Élodie, épuisée. Entre le piano à queue et la minoterie, sans doute.
Gérard ne relève pas lironie, comme si souvent.
Pas grave, philosophe-t-il. On trouvera bien. Ou alors on la fait numériser. Toi, François, tu ty connais. Et en attendant, je raconte !
Et il raconte. Lachat du premier appareil, les vacances à Saint-Malo, le rire dAnne sous la neige. Les phrases coulent comme un thé infini. Dans sa voix, rien de la nuit. Il parle à ses souvenirs, pas à lhorloge.
Élodie écoute à moitié, bercée par une rengaine muette : «Lever à sept, Camille à déposer à la crèche, dossier à finir, les paupières lourdes»
***
Un bruissement la fait sursauter.
Dans lencadrement de la porte, la petite silhouette en pyjama étoilé. Camille frotte ses yeux, ses cheveux hirsutes.
Maman chuchote-t-elle, trébuchant sur le seuil.
Camille, pourquoi tu es réveillée ? Élodie bondit, la prend dans ses bras avant quelle ne tombe.
Jai soif, souffle la fillette. Et puis jai encore rêvé de papi.
À lévocation du mot «papi», Gérard se redresse de fierté :
Voilà, bombe-t-il le torse. Les enfants sentent le lien.
Camille le regarde, encore à moitié dans le monde des songes.
Tu me rends visite toutes les nuits, décrit-elle sérieusement. Tu fais que toquer, encore et encore. Mais je ne peux pas fermer la porte, la poignée est brûlante.
Le ventre dÉlodie se contracte de froid. François fronce les sourcils.
Cest quoi ces cauchemars ? demande-t-il, inquiet.
Pas des cauchemars, assure Gérard. Lâme dun enfant cherche son grand-père.
«Ou bien le silence», pense Élodie, mais dit seulement :
Camille, retourne te coucher, papi viendra euh une autre fois.
La nuit ? interroge la fillette.
Leurs regards se croisent avec Gérard. Il a lair sincèrement désarçonné, presque enfantin.
Il peut venir le jour aussi, Camille, rassure Élodie tout bas. Cest même mieux.
Camille sanglote et sagrippe au cou de sa mère.
Élodie la recouche, veillant à ce quelle ne reparte pas. Dans la cuisine, Gérard a repris son récit, mais plus doucement et pourtant, toujours trop vif pour cette heure là.
Elle borde sa fille, effleure sa tête, et se dit : «Cest à chaque fois pareil. Son juste dix minutes fait une heure au couteau galettes, thé, yeux lourds, et nos habitudes qui craquent.»
Lhorloge du couloir tictaque. Les aiguilles sapprochent de deux heures. Élodie respire lentement. Sa patience, comme un réveil, est en bout de course
***
Et encore une heure du matin, râlait Élodie la semaine davant au téléphone. Pas de gêne, pas de scrupule ! On dirait que jouvre un salon de thé non-stop.
Claire, son amie restée de la fac, écoute et glousse sans malice.
Élodie Morel, dit-elle, tragique, toutes mes condoléances. Ton appart colonisé par lesprit nocturne du troisième âge !
Très drôle, soupire Élodie. Honnêtement, je narrive même plus à mendormir, jai toujours cette angoisse sil débarque encore cette nuit ? Et il revient à chaque fois ! Une heure, une heure et demie, toujours le même «juste dix minutes».
On dirait un niveau de jeu, samuse Claire. Ton mode nuit «hardcore» : debout, va faire bouillir la bouilloire, écoute lépisode. Gagne une galette.
Élodie esquisse un sourire.
Ce sont toujours les mêmes galettes, soupire-t-elle. Genre bretonnes, le packaging vert. Je nen peux plus.
Cest devenu un totem ! philosophe Claire. Fais-lui un réveil spécial invité.
Comment ça ?
Appelle-le toi, à une heure du matin.
Cruelle ! sindigne Élodie.
Pardon, je plaisante. Mais sérieusement, fixe des limites. Sinon, il croit vraiment que ça te va. Si tu ouvres, cest que cest normal.
Il est seul, Claire murmure Élodie. Il a perdu sa femme, François est fils unique. Comment lui dire : «Gérard, ne venez pas la nuit» ? Il a le cœur fragile, la tension, et tous ces souvenirs
Toi aussi, tu as un cœur, rappelle Claire. Sans parler dune enfant, et dun boulot. Les limites, cest pas égoïste, cest vital. Cest même parfois salutaire pour tout le monde.
Élodie se tait. Le mot «limite» gratte. Elle sest toujours dit quune bonne belle-fille, ça supporte
***
La première visite nocturne de Gérard date de six mois après le décès de son épouse.
À lépoque, Élodie croyait à «une exception». À un chagrin qui se partage mieux la nuit, quand la journée est trop pleine, trop sonore.
Ils étaient couchés. La chambre plongée dans lombre, et le silence presque sommeil, quand la porte dentrée vibre brutalement.
Qui vient à cette heure ? bondit Élodie.
La sonnerie est insistante, presque désespérée. François se lève, enfilant un pantalon à la hâte :
Il a dû se passer quelque chose.
Lorsquils ouvrent, Gérard se tient là, froissé, sans manteau, vieux pull et nu-tête. Les yeux brillent.
Désolé souffle-t-il, déjà sur le seuil. Je ne pouvais pas rester tout seul. Cest trop vide.
Lodeur de tabac froid émane de lui, ainsi que celle du dehors. Dans les mains, le sac marronnier de galettes.
Papa, quest-ce qui se passe ? sinquiète François. Un problème ?
Non, balaye Gérard, mais son regard trahit autre chose. Je voulais juste vous voir.
La gorge dÉlodie se dénoue. Elle revoit les funérailles dAnne, Gérard secouant sa casquette, la détresse à découvert.
Ils offrent un siège en cuisine, servent le thé. Il ne raconte rien ce soir-là, si ce nest, par bribes :
Elle adorait prendre le thé la nuit
Ses mains tremblent quand il brise une galette.
Aujourdhui jen ai revu au supermarché, confie-t-il. On sest connus justement là, elle et moi, à ce rayon. Jai saisi la boîte et elle aussi. On sest battus pour la même. Elle a dit : «Prenez-la, je fais attention à ma ligne.» Et moi, je me suis dit quil fallait lépouser.
Élodie, ce soir-là, néprouvait pas dagacement mais de la compassion.
Passez quand vous voulez, Gérard, dit-elle, raccompagnant, à laube. On est là.
Une phrase qui sest avérée littérale. Gérard est revenu quand il en avait besoin. Mais son besoin tombait toujours après minuit.
Après la première fois, il y eut une deuxième, une semaine plus tard. Puis une troisième. Puis, Élodie ne se rappela pas quand fut la dernière «vraie» pause entre deux visites nocturnes.
***
Quand Élodie tente den parler avec François, il hausse les épaules.
Tu sais, il a toujours été un oiseau de nuit raconte-t-il. Il travaillait, lisait, bricolait jusque tard. Quand jétais gosse, il pouvait bouquiner dans la cuisine à deux heures du matin.
Oui, mais cétait chez lui, rectifie doucement Élodie. Maintenant, cest chez nous.
Cette maison, cest comme une extension pour lui, se défend François. Il est sûrement triste, seul. Surtout la nuit.
Moi aussi, j’ai peur, avoue Élodie. Parce que je ne dors pas assez. Parce que Camille se réveille. Parce que je sursaute à chaque coup de sonnette.
François baisse la tête. Il y a entre eux un non-dit, une gêne mêlée dindulgence. Le «mais cest ton père» plane, inamovible.
Un soir, Élodie na plus la force et ne se lève pas.
Elle reste au lit, faisant mine de dormir. François va ouvrir, la porte grince, puis se referme. Pas dagitation, juste des murmures.
Une demi-heure, puis elle entend un chuchotement étrange. La curiosité supplante la fatigue. Elle entrouvre la porte, avance vers la cuisine.
Gérard est seul à table François a filé se coucher. Devant lui, une pile de vieilles photos. La lumière de la lampe découpe une petite scène.
Anne, regarde-toi souffle-t-il en caressant les tirages. Tu disais que je taimerais moins si tu prenais du poids jétais idiot de me taire. Jaurais dû te dire que tu étais
Il retourne la photo.
François, à l’époque, toujours enrhumé. Ici, notre vieille télé. Tu te rappelles, Anne ? On regardait des films la nuit. Comme quand Delmas est arrivé à une heure, et on la gardé jusquà trois. Tu avais dit : «Quils viennent tant quils peuvent. On fermera la porte après nous.»
Il sadresse à elle, à lui-même, aux murs. Une supplication. «Sil vous plaît, laissez au moins une maison ouverte pour moi la nuit.»
Élodie, figée sur le seuil, sent tout se serrer en elle. Il nest pas un monstre. Un adulte perdu dans la nuit peuplée de fantômes.
Mais sa compassion ne fait pas disparaître lirritation. Ni lamertume supplémentaire.
***
Un soir, elle choisit den rire.
Cest un début dété, à la nuit douce, la fenêtre entrouverte. Comme à laccoutumée, la sonnette retentit. Élodie, au lieu de grommeler, enfile par-dessus son pyjama un kimono fleuri reçu de Claire, puis pose son masque de nuit décoratif sur le front.
Une vraie star de cinéma, note François, mi-amusé.
Eh oui, soupire Élodie. Ce soir, spécial «Soirée chez Gérard Lafèvre».
Elle ouvre la porte théâtralement.
Bonsoir et bienvenue à notre séance exclusive : thé, galettes et insomnie non-stop !
Gérard éclate.
Sacrée génération ! sémerveille-t-il. Avec de lhumour ! Je croyais que vous étiez déjà des vieux coucher à dix, lever à six.
En cuisine, elle sort ostensiblement une boîte de café, donne un petit coup sur le minuteur du four.
On devrait instaurer la tradition, dit-elle : «Minuit à litalienne». Thé, galettes, mandolines sauf quà six, le réveil sonne toujours !
Bah, Gérard sourit. Cest tout ce qui fait les souvenirs ! Quand jétais gosse, on prenait les trains de nuit, tu te rappelles, François ? Le thé dans les compartiments, les gens complices. Les meilleures discussions sont nocturnes.
Et là, il dit :
Il y a des portes, dans la vie, qu’il faudrait toujours laisser ouvertes. On ne sait jamais à qui ça rendra service.
La phrase colle à Élodie comme un givre.
«Mais parfois, ceux qui entrent oublient quil y a aussi des humains à lintérieur», pense-t-elle. Mais elle rétorque seulement :
Et il y a des fenêtres quil vaut mieux fermer, pour ne pas attraper froid.
Gérard, comme souvent, ne capte pas. Il égraine anecdotes et souvenirs, sans voir la lassitude et lagacement grandir chez sa belle-fille.
***
Un soir, Élodie ne rouvre pas.
Camille est fiévreuse, Élodie à bout. Elle pose enfin sa fille et sassied. Et là comme programmé la sonnerie résonne.
Pas maintenant souffle-t-elle.
François est dastreinte. Elle et Camille, seules. Élodie ne bouge pas. La sonnerie revient, puis cesse.
Elle compte jusquà cent, puis deux cents. Son cœur bat dans sa gorge. «Voilà, lui souffle sa mauvaise conscience, tu ne lui as pas ouvert une fois. Rien nest arrivé.»
Au matin, sortant les poubelles, elle aperçoit un sac à galettes devant la porte, humide de rosée. Une petite note enfantine : «Vous dormez. Je nai pas voulu réveiller. G.»
Et cest tout. Ni reproche, ni plainte. Juste ce paquet.
Élodie ressent à la fois la culpabilité et la colère : «Pourquoi je me sens fautive de vouloir juste dormir ?»
***
Après une nuit de plus, lappartement est comme une serviette mouillée : lourd, frissant.
Camille a pris froid, plusieurs échappées pieds nus à la cuisine alors que Gérard lançait une blague. Elle tousse toute la nuit, Élodie a le teint dun panda le matin, carbure au café au bureau.
Ce soir-là, de retour, elle pose la casserole sur le feu, regarde François et, soudain, sent tout céder en elle.
Je nen peux plus, articule-t-elle sans le regarder.
Comment ça ? François branche la bouilloire.
Je ne peux pas vivre à son rythme. Notre appart’, ce nest pas un thé de garde ! On a une enfant, un boulot. Je veux me sentir chez moi.
François va ouvrir la bouche, prêt à lancer le sempiternel «mais cest», mais Élodie larrête dun geste.
Non, attends. Jai entendu «cest ton père», «il est seul», «cest dur». Et moi, alors ? Je suis épouse, mère, jai aussi un corps, des nerfs, et des limites. Et personne ne me demande comment je vais.
François se tait.
Essayons comme ça, elle mordille sa lèvre. Quand il vient, ce soir, on en parle, tous les trois. Sérieusement. Jai besoin de la nuit. Sans sonnette.
Tu veux lui interdire de venir ? hésite François.
Je veux, répond Élodie, quil vienne le jour. Ou avant vingt-deux heures. Je ne lexclus pas, je lexclus seulement de nos nuits.
François soupire.
Il va peut-être mal le prendre.
Et moi, je suis déjà blessée, dit doucement Élodie. Par vous deux. Un an que je fais semblant Mes «ok» sont des abdications devant des habitudes qui ne sont pas les miennes.
Les mots, prononcés à haute voix, lui semblent limpides. Il baisse les yeux.
Daccord, concède-t-il. Ce soir on essaie. Je serai là.
***
En voyant la boîte de films Super 8 dans les bras de Gérard ce soir-là, tout prend son sens.
«Noëls en famille 1979», peut-on lire sur la boîte. Gérard, veste sur la chaise, pose le coffret sur la table dun air triomphal.
Vous vous rendez compte ? Cest toute une vie !
Peut-on dabord discuter ? propose timidement Élodie, pendant que François prépare le thé.
À propos de quoi ? Gérard feint la plaisanterie.
Des nuits, répond Élodie, grave. Les vôtres, les nôtres.
Gérard cesse de sourire.
Jécoute, répond-il, prudent.
Vous venez souvent très tard, commence-t-elle, douce mais ferme. Pour vous, la nuit est vivante de souvenirs. Pour nous, cest le sommeil. Demain travail, crèche, tout ça. Se réveiller ainsi constamment cest dur.
Gérard fronce les sourcils.
Jembête ? Sa voix fléchit.
François intervient :
Papa, on taime. Cest pas ça. Mais la nuit, cest compliqué. Surtout pour Élodie. Et pour Camille.
Élodie confirme dun hochement.
Je redoute chaque appel après vingt-deux heures, avoue-t-elle. Jen ai les palpitations. Camille aussi Elle rêve toutes les nuits quon frappe et que la poignée brûle.
Gérard oscille du regard entre eux et la boîte.
Je croyais il ralentit. Cétait comme avant. Avec Anne, la nuit, les portes toujours ouvertes
Et nous, la nuit, on a besoin de les fermer, dit-elle, calme mais décidée. Pas parce quon ne vous aime pas. Parce quon saime aussi, et on aime notre fille.
Silence.
Gérard baisse les yeux sur ses mains qui tremblotent.
Donc vous ne voulez plus que je vienne ?
Si ! sempresse Élodie. Mais pas à une heure du matin. Passez en journée, en soirée, avant vingt-deux heures. Prévenez. On sorganise, on achète votre thé préféré, on prépare.
François ajoute :
Papa, on taccueille vraiment avec joie, mais plus quand on nen peut plus de fatigue.
Gérard met du temps à répondre. Puis sadoucit :
Je ne pensais pas faire autant de mal. Je croyais que si je ne dormais pas, les autres non plus
Élodie sent un nœud se défaire en elle.
Il nest pas mauvais. Juste malmené par le temps. Depuis quAnne nest plus là, la notion dheure sest arrêtée aussi.
Alors, sourit-elle, apaisante. Jai très envie de voir cette bobine. Mais pas la nuit. Samedi après-midi, tous ensemble : vous, nous, Camille. Thé, galettes, et comme un réveillon.
Gérard regarde la boîte, puis elle.
Et si j la nuit, je me sens
Appelez si ça ne va pas, concède Élodie. On répondra. Mais seulement en cas durgence. Pour la tisane, cest le jour.
François acquiesce.
Papa, je veux que nos moments soient vrais, pas volés à la fatigue. Là, je técoute à peine tant je dors debout.
Gérard esquisse un sourire triste.
Vieux fou Je croyais qu«à peine dix minutes», ce nétait pas grave.
Ces «dix minutes» sont devenues lannée entière, souligne Élodie.
Il accepte :
Bon On regardera la bobine samedi. Je vais y aller.
Je vous raccompagne, propose-t-elle.
Dans lentrée, il traîne à reprendre sa veste.
Élodie, dit-il avant de partir, si jamais jappelle tard
Je penserai que ça ne va pas. Jaurai peur. Mais je nouvrirai pas à chaque fois. Jai mes limites.
Il hoche la tête. Dans son regard, peut-être un nouveau respect.
***
Le samedi promis arrive.
Sur la table trône un antique projecteur, miraculeusement dégoté par une connaissance de François. Le salon se transforme en salle de cinéma improvisée rideaux tirés, grand drap tendu en écran.
Gérard, fébrile, sest assis tout près. Il serre la boîte de films sur ses genoux. Camille, nichée sur les genoux de sa maman, tripote son lapin en peluche. François bataille avec les branchements.
Enfin, le projecteur ronronne, la lumière fend la pénombre : les images prennent vie.
Une jeune femme en robe fleurie un sourire soleil dans la pièce. Près delle, Gérard jeune, pas une ride, et ses mains sur ses épaules. Entre eux, un tout jeune François, joufflu, confiant.
À lécran, la table de Noël, mandarines, sardines, guirlandes. On voit une pancarte à la porte : «Notre maison, toujours ouverte. Même la nuit. Pour les nôtres».
Élodie sent cette formule la percuter de plein fouet.
Gérard étouffe un sanglot.
Cest elle qui avait écrit ça, murmure-t-il. Anne. Elle voulait que tout le monde sache.
Sur la bobine, Anne, riant, ouvre la porte à quelquun dinvisible, lance un «Entrez donc !». Lumière, rires, chahut. Un plan sur lhorloge : «1h05». Un mot griffonné : «Ici, portes toujours ouvertes.»
Gérard craque, pleure sans bruit, les épaules secouées.
Camille salourdit dans les bras dÉlodie. La fillette, bercée, sest rendormie, sa main glissée autour du cou de sa mère.
Le projecteur susurre les images Anne essuie la vaisselle, Gérard lembrasse sur la joue, le petit François tourne autour du sapin.
Élodie comprend. Les visites nocturnes nétaient pas seulement une habitude. Cétait la tentative désespérée de ranimer cette époque où les portes nétaient ouvertes que pour la joie, pas pour grignoter les frontières.
***
Le projecteur sarrête, la pièce baigne dans la pénombre douce. Camille, endormie sur lépaule de sa mère.
Gérard sessuie le visage.
Pardonnez-moi, lâche-t-il. Je croyais faire du bien. Que si je venais la nuit, je nétais plus seul
Élodie répond calmement :
Vous nêtes jamais seul. Même sans visites nocturnes. Mais ouvrons les portes le jour, maintenant.
Quelques jours plus tard, Élodie va au supermarché. Elle achète non seulement un paquet de galettes, mais aussi un joli thermos argenté au décor noir de montagnes : «Garde la chaleur 8h» précise létiquette.
Elle emballe le thermos, les galettes, y joint un trousseau avec un petit porte-clé.
Sur une carte, elle écrit : «Gérard Lefèvre, vous êtes toujours le bienvenu. Surtout le matin. Un thermos pour avoir du chaud partout. Un double de la clé, pour entrer quand vous êtes attendu. Merci dappeler avant. Avec affection, Élodie, François, Camille».
Elle téléphone à Gérard un midi sa première initiative de la sorte.
Bonjour Gérard, ose-t-elle. Demain, on prend le thé ensemble. Le matin ! Passez, quand vous voulez, avant midi.
Il rit, sincèrement soulagé.
Cest une invitation officielle ?
Cest une nouvelle tradition, répond-elle. Sans veillées blanches.
Le lendemain Gérard arrive à dix heures pile. Il prévient : «Jarrive, soyez prêts». Sur le pas de la porte, il tient un bouquet de marguerites.
Cest pour toi, Élodie, dit-il, ému. Pour ta patience.
Et sous le bras, un ours en peluche coiffé dun bonnet de nuit.
Pour notre Camille, ajoute-t-il. Un veilleur de rêves, pour que papi ne vienne lui parler que dans les histoires.
Élodie sourit, pour de bon.
Entrez donc, dit-elle. Le thé est prêt.
Le soleil dessine des carrés sur la table. Le thé est brûlant, les galettes croustillantes. Camille, bien réveillée, enlace lours. François raconte ses nouveaux projets, Gérard réplique dune blague sur un train de nuit raté.
Cest toujours le même Gérard, avec ses anecdotes. Mais le temps a changé. Le matin plutôt que la nuit. Une visite attendue, pas effractée.
Le soir, en bordant Camille, Élodie entend :
Maman, je nai pas rêvé de papi cette nuit.
Et alors ? Élodie demande.
Cest bien, répond la fillette, pensive. Jai juste dormi. Et ce matin, il était vrai.
Élodie sourit dans lombre.
Que ça reste comme ça souffle-t-elle.
Quand lhorloge marque «1h15», lappartement sommeille. Pas de sonnette. Élodie se réveille naturellement, parce quelle a dormi. Pas à cause dune manie étrangère.
Elle réalise quelle sait, désormais, exprimer ses limites sans éclat, sans honte, simplement. Et le monde na pas basculé pour autant. Gérard na pas disparu. Il vient juste à dautres heures.
Cest leur petite victoire. À elle, à eux tous, qui vivent sous ce toit.