Pardonne-moi, mon fils.
Cest lhistoire de notre petite famille quon qualifierait ici de modeste. Maman élève son fils toute seule, séparée depuis quil avait à peine un an. Maintenant, mon fils, Guillaume, a 14 ans, moi, jen ai 34, et je travaille comme comptable dans un modeste service communal à Nantes.
Cette dernière année a été un enfer. Jusquen cinquième, Guillaume avait de bons résultats en classe. Mais ensuite, les notes ont commencé à chuter. De pire en pire. Je me raccrochais désespérément à lidée quil termine au moins le collège et décroche un CAP, nimporte lequel !
Les convocations au collège se succédaient. Au moindre faux pas, la prof principale ne se gênait pas pour me réprimander devant tout le conseil. Les autres professeurs en rajoutaient, racontant le moindre écart ou le manque de travail de Guillaume. Je repartais démoralisée, agacée, limpression dêtre impuissante à arranger quoi que ce soit. Mes reproches et sermons, il les écoutait en silence, le visage fermé. Il ne faisait toujours pas ses devoirs, ni même maider à la maison.
Aujourdhui encore, en rentrant, je découvre que la chambre nest toujours pas rangée, malgré mes instructions strictes ce matin : En rentrant, tu ranges lappartement ! Jai mis la bouilloire sur le feu et, à contrecœur, je me suis lancée dans le rangement.
En essuyant la poussière, jai soudain remarqué labsence du seul objet de valeur de la maison : un vase en cristal, offert autrefois par mes amies pour mon anniversaire (je naurais jamais pu me lacheter moi-même). Il avait disparu. Mon cœur sest arrêté : Guillaume la-t-il emporté ? Vendu ?
Des pensées terrifiantes me traversaient lesprit. Il traînait récemment avec des garçons peu recommandables. À ma question Qui sont ces garçons ?, il avait marmonné sans me regarder, le visage fermé : Cest pas tes affaires Un mauvais pressentiment : et sil était sous mauvaise influence ? Peut-être lont-ils entraîné là-dedans ! Est-ce quil fume ? Ou pire ? Prise de panique, jai dévalé les escaliers. Dehors, la nuit était tombée, les passants se faisaient rares sur le trottoir.
Je suis remontée, langoisse métreignant. Cest ma faute ! Totalement ma faute ! À la maison, il ne supporte plus rien. Je le réveille à grands cris chaque matin, chaque soir, je ménerve, je crie. Mon pauvre fils, quelle mère tu as tirée ! Jai pleuré, longtemps, puis, ne pouvant plus tenir assise, jai rangé le salon à fond.
En nettoyant derrière le frigo, jai trouvé un vieux journal. En tirant dessus, un bruit de verre brisé. Jai découvert des éclats du vase, soigneusement enveloppés dans du papier journal
Il la cassé Il la juste cassé ! Ma gorge sest nouée mais, cette fois, mes larmes étaient de soulagement. Il ne lavait ni emporté ni vendu il avait eu peur de ma réaction et lavait caché. Le pauvre, il nosait même pas rentrer à la maison ! Mais en y réfléchissant, comment réagirais-je si je découvrais ce désastre en rentrant ? Jai soupiré profondément et jai préparé le dîner, dressé la table, mis de jolis sets de table, disposé les assiettes.
Guillaume est rentré vers onze heures et demie. Il est resté planté dans lentrée, sans mot dire. Je me suis précipitée vers lui : Guillaume, où tu étais si longtemps ? Je tai tellement attendu, tu as dû avoir froid Jai pris ses mains gelées dans les miennes, je lai réchauffé, embrassé sur la joue : Allez, va te laver les mains, je tai préparé ton plat préféré. Perplexe, il est allé se laver les mains.
Quand il a franchi le seuil de la cuisine, jai ajouté doucement : Cest dans le salon que jai dressé la table. Il a poussé la porte, tout était particulièrement propre, net, accueillant. Guillaume sest assis prudemment. Mange, mon chéri ! Le ton affectueux de ma voix la surpris ; il navait plus lhabitude de ces mots. Il sest assis, tête basse, sans rien toucher.
Quest-ce que tu attends, mon chéri ?
Il a levé la tête, la voix tremblante :
Jai cassé le vase, maman
Je le sais, mon fils, répondis-je. Ce nest rien, tout finit toujours par se casser un jour.
Soudain, il a éclaté en sanglots, la tête penchée sur la table. Je me suis approchée, je lai pris dans mes bras et, moi aussi, jai pleuré doucement. Lorsquil sest calmé, je lui ai murmuré :
Pardonne-moi, mon fils. Je crie, je memporte. Cest difficile pour moi, tu sais. Tu crois que je ne vois pas que tes vêtements ne sont pas aussi beaux que ceux de tes copains ? Je suis fatiguée, le travail ne sarrête jamais, tu vois bien que jen ramène même à la maison Pardonne-moi, je ne veux plus jamais te blesser.
Nous avons dîné en silence ce soir-là. Le calme était revenu. Le lendemain matin, je nai pas eu à le réveiller. Il sest levé tout seul. En partant pour le collège, je lai accompagné jusquà la porte, et pour la première fois, au lieu de mon habituel Fais attention, je lai embrassé sur la joue en disant simplement : À ce soir !
Le soir, en rentrant, jai trouvé le sol lavé, et Guillaume avait fait le dîner il avait préparé des pommes de terre sautées.
Depuis ce jour, je me suis juré de ne plus jamais aborder le sujet de lécole, ni des notes avec lui. Si ces visites au collège me sont insupportables, alors que doit-il en être pour lui ?
Lorsquil a annoncé quil voulait passer en seconde après la troisième, je nai rien laissé paraître de mes doutes. Un jour, en cachette, jai regardé son carnet de correspondance il ny avait plus aucun zéro.
Mais le souvenir le plus marquant reste ce soir-là : après dîner, alors que jéparpillais des factures sur la table, il sest installé à côté de moi, me proposant de maider dans mes comptes. Après une heure de calcul, jai senti quil glissait doucement sa tête sur mon épaule.
Je nai pas bougé. Petit, il sasseyait déjà souvent à côté de moi, et, fatigué, venait mettre sa tête sur mon bras, sy endormait parfois. Là, jai compris que javais retrouvé mon fils.