Pardonne-moi, mon fils.
Cest lhistoire dune famille que beaucoup qualifieraient ici de modeste. Une mère élève seule son fils, sans mari : elle a divorcé alors que son fils navait même pas un an. Maintenant, il a 14 ans, elle en a 34, et elle travaille comme comptable dans une petite administration à Angers.
Depuis un an, la vie lui devenait insupportable. Si son fils, Hugo, avait eu de bonnes notes jusque vers la cinquième, tout avait commencé à dérailler ensuite, les mauvaises notes senchaînaient. Elle ne voulait quune chose : quil termine le collège et apprenne un vrai métier !
Les convocations au collège étaient devenues monnaie courante. Lors des entretiens, la professeure principale ne mâchait pas ses mots, exprimant devant tous les enseignants combien Hugo avait du mal, et chacun y allait de ses reproches. Rentrée chez elle, abattue et irritée, elle se sentait impuissante à changer quoi que ce soit. Elle sermonnait son fils qui lécoutait, silencieux, boudeur. Mais rien ne changeait, ni à lécole ni à la maison.
Ce soir-là, encore une fois, elle rentre du travail et trouve la chambre en désordre. Pourtant, le matin même, elle avait été catégorique : « Dès ton retour du collège, tu ranges la maison ! »
Après avoir mis la bouilloire sur le feu, elle se mit à ranger, sans conviction. En époussetant, elle saperçut soudain que le vase en cristal nétait plus là ce vase unique offert par ses amies pour son anniversaire (quelle naurait jamais pu soffrir elle-même), la seule vraie valeur du foyer. Elle sarrêta, glacée. Avait-il emporté le vase ? Lavait-il vendu ?
Des pensées noires lui assiègent lesprit. Il y a peu, elle la vu traîner avec des garçons du quartier qui ne lui inspiraient aucune confiance. À sa question : « Ce sont qui, ces garçons ? », Hugo avait marmonné vaguement, lair de dire « ce nest pas tes affaires ! » Une inquiétude sourde la saisit. « Quelle mauvaise influence ! » pensa-t-elle. Peut-être quon lavait forcé. Ça ne pouvait pas venir de lui ! Ou alors… fumait-il ? Ou autre chose?
Désemparée, elle descend précipitamment dans la rue. Il faisait déjà nuit, les rues dAngers étaient presque désertes. Elle remonta, rongée par langoisse : « Je suis responsable Je nai rien su faire pour lui ! Jai tout rendu insupportable à la maison : même pour le réveiller le matin, je crie. Et le soir, je ménerve encore Pauvre Hugo, quelle mère tu as eue ! » Elle sassied, submergée par les larmes. Puis, ne pouvant rester sans rien faire, elle se remit à faire le ménage méthodiquement.
En passant derrière le réfrigérateur, elle trouva un vieux journal. En tirant dessus, elle entendit un tintement. Elle découvrit, enveloppés dans le papier, les morceaux du vase de cristal brisé…
« Il la cassé il la cassé », pensa-t-elle soudain, des larmes de soulagement coulant sur son visage. Il navait rien emporté, il navait rien vendu, il avait juste voulu cacher la bêtise. Et maintenant, sans doute, le pauvre garçon nosait pas rentrer à la maison, terrifié. Mais non, ce nétait pas un imbécile ! Elle simagina découvrant le vase cassé, puis sa propre colère Elle soupira longuement et se mit à préparer le dîner, dressant la table avec soin, posant les serviettes, les assiettes, comme pour une petite fête.
Hugo finit par rentrer près de minuit. Dun pas hésitant, il resta figé sur le seuil. Elle sélança vers lui: « Mon Hugo ! Mais où étais-tu si longtemps ? Je tai tant attendu Tu es glacé ! » Elle réchauffa ses mains gelées dans les siennes, lembrassa sur la joue et murmura : « Va vite te laver les mains, je tai préparé ton plat préféré. » Sans comprendre, il obéit.
Lorsquil arriva dans la salle à manger, elle lui dit : « Jai dressé la table dans le salon. » Il entra, trouva la pièce étrangement impeccable, sassit timidement à sa place. La voix chaleureuse de sa mère résonna: « Mange, mon chéri ! » Il ne se souvenait plus de la dernière fois où elle lui avait parlé ainsi. Il baissa la tête, sans toucher à rien.
Pourquoi tu ne manges pas, mon chéri ?
Il releva la tête, la voix tremblante :
Jai cassé le vase.
Je sais, mon grand, répondit-elle. Ce nest pas grave. Tout finit toujours par se casser un jour.
Alors, penché sur la table, Hugo fondit en larmes. Elle lenlaça par les épaules et pleura doucement avec lui. Lorsquil se fut calmé, elle dit :
Pardonne-moi, mon fils. Je crie trop, je me mets en colère. Cest difficile pour moi, tu sais. Tu crois que je ne vois pas que tu nas pas les mêmes habits neufs que tes camarades ? Je suis épuisée, jai tellement de travail, jen ramène même à la maison Pardonne-moi, je ne veux plus jamais te blesser !
Ils soupèrent en silence, puis allèrent se coucher calmement. Le lendemain, il neut pas besoin dêtre réveillé il se leva tout seul. Et pour la première fois, en le laissant partir au collège, elle ne lui lança pas un « fais attention ! », mais lembrassa sur la joue :« À ce soir ! »
Le soir, en rentrant du travail, elle trouva la maison propre. Son fils avait préparé le dîner : des pommes de terre sautées.
Dès lors, elle se promit de ne plus évoquer ni lécole ni les notes avec lui. Si la moindre visite au collège lui était pesante, combien devait-elle lêtre pour lui !
Quand il annonça quil voulait passer en seconde après la troisième, elle ne montra pas ses doutes. Un jour, en cachette, elle jeta un œil à son carnet: aucune note éliminatoire.
Mais le plus beau des souvenirs fut ce soir où, après le dîner, elle étalait ses factures sur la table. Hugo sassit à côté delle: « Je vais taider à calculer. » Après une heure, il posa sa tête sur son épaule.
Elle simmobilisa. Petit, il venait souvent contre elle, posait sa tête dans sa main et finissait par sendormir ainsi. Elle comprit quelle avait retrouvé son fils.
On comprend alors quil nexiste pas de vase plus précieux que ce lien entre une mère et son enfant, et que lindulgence, comme la tendresse, peut réparer bien des cœurs brisés.