Pardonne-moi, mon fils.
Cest lhistoire dune famille que lon qualifierait ici de fragilisée. Une mère élève seule son fils, sans père depuis quil avait à peine un an le divorce, la solitude. Aujourdhui, le garçon a quatorze ans et elle en a trente-quatre, comptable dans une petite mairie de province.
La dernière année fut un véritable cauchemar. Jusquen cinquième, son fils avait encore de bonnes notes, mais ensuite, les difficultés saccumulèrent. Rien que des moyennes basses, parfois même des avertissements. Tout ce quelle souhaitait maintenant, cétait que Julien termine au moins le collège, décroche un CAP ou un BEP, quelque chose pour son avenir.
Les convocations au collège senchaînaient. La professeure principale ne mâchait pas ses mots, la réprimandait devant une assemblée denseignants, chacun ajoutant sa remarque sur les écarts ou le manque de travail de Julien. Effondrée, énervée, elle rentrait chez elle, démunie face à son impuissance. Julien écoutait ses reproches en silence, sombre, distant. Il ne faisait ni ses devoirs, ni ne laidait à la maison.
Ce soir-là, elle retrouva encore le salon sens dessus dessous. Pour la énième fois, avant de partir ce matin, elle avait pourtant insisté : « Tu rentres du collège, tu ranges un peu, daccord ?! »
Elle mit de leau à chauffer pour son thé, puis se mit à ranger machinalement, lasse. En passant un chiffon sur le meuble du séjour, son regard fut attiré par un détail frappant : la grande coupe en cristal ce beau cadeau de ses amies pour ses trente ans, unique objet de prix de lappartement avait disparu. Elle resta figée. Laurait-il emportée ? Vendue ? Les idées les plus sombres tournaient dans sa tête.
Récemment, elle lavait vu traîner avec des garçons qui ne lui inspiraient aucune confiance. À sa question, « Qui sont ces copains ? », Julien avait murmuré un vague « des potes », lair fermé, presque défiant. « Mauvaise fréquentation », murmura-t-elle, le cœur serré. Mon Dieu, ont-ils pu lui demander ça ? Lui forcer la main ? Son Julien nétait pas comme ça Et sil fumait ? Si cétait pire ? Prise de panique, elle dévala lescalier, sortit dans la cour. Dehors, la nuit tombait, les passants pressaient le pas sous les réverbères.
Épuisée, elle remonta chez elle. « Je suis responsable, personne dautre. Je le fais vivre dans une ambiance impossible depuis des mois. Matin, réveil sec, et puis je crie, je râle tout le temps Pauvre enfant, tu nas pas eu la mère quil taurait fallu » Elle sanglota longuement, puis se remit à ranger de fond en comble : rester immobile était impossible.
En nettoyant derrière le frigo, elle découvrit un vieux journal. En tirant dessus, un cliquetis de verre se fit entendre : cétait les débris de la coupe en cristal, enveloppés dans du papier… « Il la cassée Il la juste cassée ! » pensa-t-elle soudain, et se remit à pleurer, mais cette fois de soulagement. Il ne lavait ni volée, ni vendue, juste cachée après sa maladresse. Et maintenant, le pauvre gosse ne rentrait pas, la peur au ventre ! Elle se figea encore « Mais non, il nest pas idiot » Elle revisualisa la colère quelle aurait eue face à la coupe brisée Elle soupira lourdement et sattela à préparer le dîner, mit la table avec soin, dressa joliment les serviettes, disposa les assiettes dans une ambiance chaleureuse.
Julien rentra vers minuit. Il franchit le seuil et resta planté là, muet dans lencadrement de la porte. Elle se précipita vers lui : « Julien ! Où étais-tu passé ? J’étais morte dinquiétude. Tu as froid ? » Elle lui prit les mains glacées, les serra dans les siennes, lembrassa sur la joue puis dit avec douceur : « Va te laver les mains, jai préparé ton plat préféré. » Sans comprendre, il partit se laver.
Il se dirigea ensuite vers la cuisine, et elle lança, « Jai dressé la table dans la salle à manger. » Il pénétra alors dans la pièce, illuminée, rangée, tellement accueillante. Il sassit prudemment. « Mange, mon fils », entendit-il la voix tendre de sa mère il avait oublié depuis quand elle parlait ainsi. Il sassit, tête basse, sans toucher à rien.
Julien, quest-ce qui ne va pas ?
Il leva la tête, la voix tremblante :
Jai cassé la coupe en cristal.
Je sais, répondit-elle doucement. Ce nest rien. Tout finit par se casser un jour.
Soudain, penché sur la table, Julien éclata en sanglots. Elle sapprocha, lenlaça doucement, et ils pleurèrent ensemble, en silence. Une fois calmé, elle lui murmura :
Pardonne-moi, mon fils. Je crie, je perds patience. Cest dur, tu sais Tu crois que je ne remarque pas que tu nas pas les mêmes vêtements que tes camarades ? Je suis épuisée, débordée de travail, jen ramène même à la maison Pardonne-moi, jamais plus je ne te blesserai ainsi.
Ils dînèrent dans le silence, doucement réconciliés. Ils allèrent se coucher sans un mot. Le lendemain matin, elle neut pas besoin de le réveiller, il se leva de lui-même. En le quittant sur le pas de la porte, cette fois elle ne dit pas : « Fais attention à toi », mais lembrassa sur la joue et murmura : « À ce soir ! »
Quand elle rentra le soir, le sol était lavé, et Julien avait préparé le dîner des pommes de terre sautées.
Depuis ce jour, elle sétait interdit tout commentaire sur les notes ou le collège. Si ses propres passages à lécole étaient une épreuve, comment devait-il vivre ça, lui, chaque jour ? Quand il évoqua un soir lidée de continuer jusquen Terminale après la troisième, elle ne montra rien de ses doutes. Elle jeta un coup dœil en cachette à son carnet aucune mauvaise note.
Mais le moment le plus fort de sa vie resta ce soir où, dînant côte à côte, elle sortit ses factures à classer. Julien vint sasseoir à côté delle : « Je taide à faire les comptes, maman ? » Une heure plus tard, elle sentit sa tête peser sur son épaule.
Elle resta immobile, émue. Petit, il sendormait si souvent contre elle ainsi Elle comprit alors quelle avait retrouvé son fils.