Par désespoir, elle accepte d’épouser le fils d’un riche industriel qui ne pouvait pas marcher… Un mois plus tard, elle remarque…

«Tu plaisantes,» lança Élodie, les yeux grands ouverts, face à JeanMarc Dubois.

Il secoua la tête.
«Non, je ne plaisante pas. Je te laisse le temps de réfléchir. Loffre nest pas ordinaire, je peux même deviner ce que tu penses. Pèse le tout, médite je reviendrai dans une semaine.»

Élodie le vit séloigner, confuse. Les mots quil venait de prononcer se heurtaient à la logique de son cerveau.

Elle connaissait JeanMarc depuis trois ans. Il possédait une chaîne de stationsservice et quelques commerces annexes. Élodie travaillait à temps partiel comme nettoyeuse dans lune de ces stations. Il accueillait toujours le personnel avec une chaleur rare; on le considérait comme un homme bon.

Le salaire était correct, donc les postulants ne manquaient pas. Deux mois auparavant, après avoir fini son service, Élodie sétait installée sur le petit pas de la station, profitant dun instant de répit.

Soudain, la porte du service souvrit et JeanMarc apparut.
«Je peux masseoir?»
Élodie bondit.
«Bien sûr, pourquoi demander?»
«Pourquoi télancer? Assiedstoi, je ne mords pas. Cest une belle journée.»
Elle sourit, sasseya à nouveau.
«Oui, le printemps rend lair toujours agréable.»
«Parce que tout le monde en a assez de lhiver.»
«Peutêtre.»

«Jai une question: pourquoi tu nettoies? Larissa ta proposée de passer opérateur, non? Salaire meilleur, travail plus léger.»
«Jaimerais, mais mon planning ne le permet pasma fille est petite et tombe souvent malade. Quand elle va bien, le voisin veille sur elle, mais quand la fièvre revient, je dois être là. Larissa et moi échangeons nos postes quand il le faut, elle maide toujours.»

«Je vois Que se passetil avec la petite?»
«Ne demande pas Les médecins ne comprennent pas. Elle a des crises: difficultés respiratoires, panique, mille autres symptômes. Les examens sérieux sont privés. On nous dit dattendre, peutêtre quelle en sortira. Mais je ne peux pas attendre indéfiniment»

«Tiens bon, ça ira.»

Élodie le remercia. Le soir même, elle découvrit que JeanMarc lui avait glissé une prime, sans aucune explication, simplement remise en main propre.

Elle ne le revit plus, jusquau jour où il frappa à sa porte.
À la vue de lhomme, le cœur dÉlodie manqua un battement. Lorsquil exposa son nouveau projet, tout devint encore plus surréaliste.

JeanMarc avait un fils, Stanislas, presque trente ans. Depuis sept ans, il était confiné à son fauteuil à la suite dun accident. Les médecins avaient tout essayé, mais il ne remit jamais les pieds au sol. Dépression, retrait, silence complet, même avec son père.

Alors, le père eut une idée: marier son fils, réellement, pour lui redonner un but, une raison de se battre. Il nétait pas sûr que cela fonctionnerait, mais il croyait quÉlodie était la personne idéale.

«Élodie, tu seras parfaitement prise en charge. Tu auras tout ce quil faut. Ta fille recevra chaque examen, chaque traitement. Je te propose un contrat dun an. Après, tu repartiras, quoi quil arrive. Si Stanislas samélioreparfait. Sinon, je te récompenserai généreusement.»

Élodie resta sans voix, lindignation la saisissant. Comme sil lisait ses pensées, JeanMarc murmura doucement:
«Élodie, aidemoi. Cest bénéfique pour nous deux. Je ne suis même pas sûr que mon fils te touche. Et la vie sera plus simple pour toi: tu seras respectée, officiellement mariée. Imagine un mariage de convenance, pas damour. Je ne demande quune chose: ne dire à personne ce que nous avons convenu.»

«Attends, JeanMarc Et ton Stanislas, estil daccord?»
Lhomme esquissa un sourire triste.
«Il sen moque. Je lui dirai que jai des soucisdans lentreprise, dans ma santé Lessentiel, cest quil soit marié, correctement. Il ma toujours fait confiance. Ce sera un mensonge pour le bien commun.»

JeanMarc partit, et Élodie resta assise, engourdie. Son indignation brûlait, mais la franchise du père atténuait quelque peu le choc.

Et si elle réfléchissait Que ne feraitelle pas pour sa petite Solène?
Tout.

Lui aussi était père, il aimait son fils, malgré tout.

Le service dÉlodie nétait même pas fini quand le téléphone sonna:
«Élodie, vite! Solène fait une crise! Une grave!»
«Jarrive! Appelle une ambulance!»

Elle arriva au même moment que lambulance se gara devant la porte.
«Où étaistu, maman?» gronda le médecin.
«Au travail»
La crise était terrible.
«Doiton aller à lhôpital?» demanda timidement Élodie.
Le médecin, présent pour la première fois, haussa les épaules.
«À quoi cela sert? Ils ny feront rien. Ça ne ferait que troubler lenfant. Vous devez aller à la capitale, dans une bonne clinique, avec de vrais spécialistes.»

Quarante minutes plus tard, les médecins partèrent. Élodie composa le numéro de JeanMarc.
«Je suis daccord. Solène a encore eu une crise.»

Le lendemain, ils sapprêtaient à partir. JeanMarc vint les chercher, accompagné dun jeune homme au visage lisse.
«Élodie, prends uniquement lessentiel. Le reste, on lachètera.»
Elle hocha la tête.

Solène examina la voiture, grande et brillante, avec curiosité.
JeanMarc sagenouilla devant elle.
«Ça te plaît?»
«Énormément!»
«Tu veux tasseoir devant? Tu verras tout.»
«Puisje? Jai tellement envie!»

La petite regarda sa mère.
«Si la police voit, elle nous mettra une contravention,» prévint Élodie dun ton sévère.
JeanMarc éclata de rire, ouvrit la portière.
«Monte, Solène! Et si quelquun veut nous faire une amende, on les multera.»

À lapproche de la maison, langoisse dÉlodie grandissait.
«Mon Dieu, pourquoi aije accepté? Et sil est bizarre, agressif»

JeanMarc remarqua son trouble.
«Élodie, détendstoi. Une semaine avant le mariage, tu peux changer davis à tout moment. Stanislas est un homme bon, intelligent, mais quelque chose sest brisé en lui. Tu verras par toimême.»

Élodie descendit du véhicule, aida sa fille, et se figea devant la bâtisse. Ce nétait plus une simple maison, mais un véritable château. Solène, incapable de retenir son exultation, cria:
«Maman, on vit comme dans un conte de fées!»

JeanMarc éclata de rire, prit la petite dans ses bras.
«Ça te plaît?»
«Énormément!»

Jusquau mariage, Élodie ne croisa Stanislas que quelques fois, lors des dîners. Il mangeait à peine, parlait à peine. Il était présent physiquement, mais lesprit loin. Élodie le observait : il était beau, même pâle, comme sil navait pas vu le soleil depuis des lustres. Elle sentit quil portait, comme elle, une douleur invisible, et elle le remercia de ne pas évoquer le mariage à venir.

Le jour du mariage, cent personnes tourbillonnaient autour dÉlodie. La robe, livrée la veille, la fit seffondrer sur une chaise.
«Combien cela atil coûté?»
JeanMarc sourit.
«Élodie, tu es trop curieuse. Mieux vaut ne pas savoir. Regarde ce que jai dautre.»

Il sortit une petite maquette de la robe de cérémonie.
«Solène, on lessaye?»
Sa fille poussa un cri qui fit couvrir leurs oreilles. Puis le fitting: la petite princesse traversa la pièce avec dignité, rayonnante.

À un moment, Élodie se retourna et vit Stanislas dans lembrasure de la porte, observant Solène. Dans ses yeux, une ombre de sourire.

Solène sinstalla dans la pièce voisine de leur chambre. Leur chambre. Il ny a pas si longtemps, Élodie naurait jamais imaginé y finir.

JeanMarc proposa daller à la maison de campagne, mais Stanislas secoua la tête.
«Merci, papa. Nous resterons ici.»

Le lit était gigantesque. Stanislas gardait ses distances, ne bougeait pas. Élodie, qui comptait veiller toute la nuit, sendormit dun coup, comme sous un sortilège.

Une semaine passa. Le soir, ils commencèrent à parler. Stanislas savéra dune intelligence remarquable, plein desprit, passionné de livres et de sciences. Il ne chercha jamais à se rapprocher dÉlodie. Petit à petit, elle se détendit.

Une nuit, elle se réveilla en sursaut, le cœur battant.
«Quelque chose ne va pas»

Elle courut dans la chambre de sa fille. Solène était en pleine crise.
«Stanislas, aidemoi! Appelle une ambulance!»

Il arriva en un instant, saisissant le téléphone. Une minute plus tard, un JeanMarc somnolent entra.
«Je téléphone à Alexei moimême.»

Lambulance arriva rapidement. Les médecins, en blouses impeccables, équipés dappareils modernes, prirent en charge la petite. Le médecin de famille arriva ensuite, parla longuement après la crise. Élodie resta assise auprès de Solène, tandis que Stanislas tenait la main de la fillette.

«Élodie,» demanda-til dune voix douce, «atelle ces crises depuis la naissance?»
«Oui On a parcouru des hôpitaux, tout testé, rien na fonctionné. Cest pour ça que mon exmari ma conseillé de ne pas interférer»
«Laimaistu?»
«Peutêtre. Cétait il y a longtemps»
«Alors tu as accepté loffre de ton père»

Élodie leva les sourcils, surprise.
Stanislas sourit.
«Mon père croit que je ne sais rien, mais je le lis comme un livre ouvert. Javais peur de ce quil me trouverait. Et quand je tai vue jai été étonné. Tu nes pas du genre à accepter de largent pour tout. Et maintenant, tout semble se mettre en place.»

Il la regarda.
«Élodie, ne pleure pas. Nous guérirons Solène. Elle est une combattante. Elle ne sest pas brisée, contrairement à moi.»
«Pourquoi testu brisé? Tu es intelligent, beau, gentil»
Il esquissa un sourire en coin. «Soyons honnêtes: mauraistu épousée si les choses étaient différentes?»

Élodie réfléchit un instant, acquiesça.
«Oui. Aimer un homme comme toi serait plus simple que daimer les nombreux héros autoproclamés. Mais ce nest pas seulement ça. Je ne sais tout simplement pas expliquer.»

Stanislas sourit.
«Tu nas pas à expliquer. Pour une raison je te crois.»

Quelques jours plus tard, Élodie surprit Stanislas en pleine construction dun appareil.
«Cest un entraîneur,» expliquatil. «Après laccident, je devais lutiliser trois heures par jour. Jai cessé, pensant que ça navait plus dimportance. Et maintenant jai honte. Devant Solène, devant toi.»

Un coup frappé à la porte. La tête de JeanMarc apparut dans lembrasure.
«Puisje?»
«Entre, papa.»

Lhomme sarrêta, figé, devant ce que faisait son fils. Il avala, puis se tourna vers Élodie.
«Dismoi tes douleurs de laccouchement ontelles été difficiles?»
«Oui, pourquoi?»
«Le médecin a dit que la naissance a pu frotter la boîte crânienne de Solène, endommageant le nerf temporal. Extérieurement tout semble guéri, mais à lintérieur il y a une pression.»

Élodie seffondra dans une chaise.
«Ce nest pas possible Que faire maintenant?»

Des larmes coulaient sur ses joues.
«Chut, ne pleure pas,» dit JeanMarc. «Le médecin a dit que ce nest pas une condamnation. Une opération peut libérer la pression et Solène sera saine.»
«Mais cest sa tête cest dangereux»
Stanislas saisit sa main.
«Écoute ton père. Solène pourra vivre sans ces crises.»

«Combien cela coûteratil?»
JeanMarc, stupéfait, répondit:
«Ce nest plus ton problème. Tu fais partie de la famille maintenant.»

Élodie resta à lhôpital avec Solène. Lopération réussit. En deux semaines, ils devaient rentrer chez eux.

«Chez?» se demanda Élodie, désormais perdue entre deux foyers.

Stanislas lappelait chaque jour, ils parlaient longtempsde Solène, deux, de petites choses, comme sils sétaient connus depuis toujours.

Le contrat dun an approchait. Élodie essayait de ne pas penser à lavenir.

Le soir du retour, JeanMarc vint les chercher, le visage dur.
«Quelque chose sest passé?»
«Je ne sais pas comment le dire Stanislas a bu pendant deux jours.»
«Quoi? Il ne boit jamais!»
«Cest ce que je pensais. Il sentraînait depuis un mois, faisait des progrès puis il a craqué. Il dit que rien ne marche.»

Élodie entra, alluma la lumière, débarrassa la table des bouteilles.
«Tu ne bois plus.»
«Pourquoi pas?»
«Parce que je suis ta femme, et je naime pas te voir boire.»

Stanislas resta sans voix.
«Ça ne durera pas Solène est guérie. Tu nas plus de raison de rester avec un homme handicapé.»

Élodie se redressa.
«Tu pensais que jétais forte, intelligente, que tu tiendrais le coup. Javais tort?»

Il baissa la tête.
«Désolé je nai pas su gérer.»

«Je suis rentrée. On réessayera?»

Lannée sacheva. Stanislas venait à peine à marcher avec un déambulateur. Les médecins prononçaient quil pourrait bientôt courir.

Et Élodie il était temps de partir.
«Peutêtre offrir plus dargent?» demanda-til à sa femme, timide.

Au dîner, Élodie apparut, Solène sur les genoux de Stanislas, qui était dans son fauteuil.
«Papa, on a une nouvelle,» dit StanAlors, dans le silence qui suivit, ils compris tous que la vraie richesse était dêtre enfin réunis, malgré les chemins tortueux qui les avaient menés là.

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