— Papa, tu te souviens de Nadine Alexandrovna Martinenco ? Il est trop tard pour aujourd’hui, mais d…

Cher journal,

Aujourdhui encore, tout a commencé par un coup de fil étrange à mon père. « Papa, tu te souviens de Nadine Alexandre Martineau ? Cest tard ce soir, mais viens donc demain chez moi. Je veux te présenter mon petit frère, et donc ton fils. Voilà. À demain. »

Le matin, un garçon dormait juste devant ma porte. Cela ma mise dans lembarras : que faisait un enfant, assoupi dans les couloirs de mon immeuble si tôt ? Professeure depuis dix ans, impossible pour moi dignorer cela. Je me suis penchée, secouant délicatement son épaule si frêle :

Hé, jeune homme, réveille-toi !

Hein ? Il s’est redressé, un peu maladroitement.

Qui es-tu ? Pourquoi dors-tu ici ?

Je ne dors pas vraiment. Cest juste Votre paillasson est moelleux, alors je me suis assis et cest venu tout seul a-t-il bredouillé.

Voilà à peine six mois que jai emménagé ici, dans ce quartier du 19ᵉ de Paris. Jy ai acheté un petit appartement, après mon divorce. Je ne connaissais presque personne, mais il était clair que ce garçon nhabitait pas limmeuble.

Il devait avoir dix ou onze ans. Son pull était usé, mais propre. Il se tortillait sur place, comme sil hésitait.

Je compris, un peu honteuse, quil avait sans doute un besoin pressant.

File aux toilettes, mais vite, je vais être en retard à lécole lui ai-je dit, lui ouvrant mon appartement.

Il me lança un regard à la fois méfiant et lumineux avec ses yeux bleu clair, presque transparents.

« Un bleu si rare, » ai-je pensé malgré moi. Pendant quil se lavait les mains à la salle de bain, jai improvisé quelques tartines au jambon.

Tiens, mange un peu avant de repartir.

Merci madame ! lançait-il déjà depuis le seuil Sans vous, je ne sais pas comment jaurais fait. Maintenant, je peux attendre tranquillement.

Et tu attends qui ? ai-je demandé.

Ma grand-mère, Antoinette Pierret. Elle habite à côté. Vous la connaissez ?

Jai croisé Antoinette, mais… elle a été hospitalisée, il y a deux jours. En rentrant du boulot je lai vue partir, sur une civière.

Où est-elle ? Il paniqua soudain.

Hier, elle était à lhôpital Saint-Louis. Cest sûrement là-bas quils lont emmenée.

Daccord Et vous, comment vous appelez-vous ? osa-t-il enfin minterroger.

Irène Lefebvre lâchai-je tandis que je me dépêchais de partir.

La journée fut rythmée par les difficultés scolaires classes surchargées, réunions interminables mais impossible de ne plus penser à ce petit garçon.

« Voilà mon instinct maternel jamais assouvi qui se réveille », soupirai-je. Je n’avais pas d’enfants. Cest dailleurs la cause de mon divorce. Javais laissé filer mon ex sans drame il partait refaire sa vie avec une femme qui lui offrirait enfin une fille.

À la pause, j’ai appelé lhôpital. Le diagnostic pour la grand-mère voisine était sombre : AVC, 78 ans, et peu despoir.

Le soir, en rentrant il était encore là, assis sur le rebord de la fenêtre du palier.

Je vous attendais ! Il était soulagé. On refuse de me laisser voir mamie, elle ne sortira pas tout de suite.

Et toi, comment tu tappelles ?

Frédéric, dit-il. Frédéric et pas Fred.

Il était propre et rassasié je me permis alors de linterroger franchement :

Tu as fugué ? Tes parents doivent sinquiéter ?

Je nai pas de parents, je vis chez ma tante.

Elle doit se faire un sang dencre ? minquiétai-je.

Non Je lui ai dit que jallais chez mamie. Mais elle ne sait pas que mamie est à lhôpital. Je ne veux plus vivre chez eux. Ma tante est gentille, presque toujours sobre, mais mon oncle, tous les soirs il boit, il devient méchant Ils ont déjà quatre enfants, bientôt cinq. Et moi, en plus Ça fait beaucoup. Ils disent quils vont menvoyer en foyer. Mais je ne veux pas Je dérange pas trop, hein ? Maman disait que jétais trop remuant et que javais ses yeux Maman nest plus là depuis deux ans.

Elle sappelait comment, ta maman ?

Nadine Alexandre Martineau. Elle était secrétaire dun directeur dusine chimique, je crois.

Et ton papa ? Jai retenu mon souffle.

Jen ai jamais eu. Maman disait toujours que jétais né sans père. Il baissa la tête.

Machinalement, je fus secouée. Ces yeux dun bleu limpide je ne les avais vus quune fois ailleurs. Chez mon père, cet homme si secret qui dirigea longtemps une grande usine recherchée

Je retins mon souffle. Une histoire aussi banale quun roman : le patron, la secrétaire. Savait-il seulement que son employée avait donné naissance à un fils ? Avait-il remarqué sa disparition de son secrétariat ?

Elle, à lévidence, avait aimé au point dy donner le prénom de mon père à leur fils secret

Fille unique, jai souvent rêvé petite dun frère aujourdhui ce rêve se réalisait brusquement.

Sors vite macheter une baguette à lépicerie, sil te plaît ai-je demandé à Frédéric.

Dès quil descendit, j’ai appelé mon père.

Papa, tu te souviens bien de Nadine Alexandre Martineau ? Demain, viens chez moi. Faut que je te présente ton fils et mon petit frère. À demain, cest important.

Je tai préparé le canapé dans le salon, prends une douche, installe-toi. ai-je dit à Frédéric quand il est revenu.

Je ne savais pas encore ce qui allait advenir. Mais une chose était claire: il nirait ni chez ses anciens « tuteurs », ni à la DDASS. Jamais.

Papa est arrivé tôt le lendemain. Le samedi, normalement, je dors, mais pas cette fois javais passé la nuit à ruminer.

Jaimais mon père, il avait toujours été là, présent, solide comme un roc. Cest lui qui ma encouragée à faire NormalSup, alors que ma mère hurlait que ce nétait bon que pour les ratés. Dailleurs, elle ne sest jamais crue paysanne, elle Même mon mariage, cest lui qui la béni, puis soutenue dans le divorce.

Assis impeccable, chemise repassée, chaussures cirées, parfum discret solide, sûr de lui, papa.

Que me prépares-tu ? On dirait que tu mannonces un lointain frère secret Jen dors même plus, tu sais, murmura-t-il en entrant.

Chut, papa, il dort encore, Je lai emmené à la cuisine. Un café ? Tu dois être affamé.

Le petit-déjeuner devint alors une confession.

Cest étrange, répondit-il. Oui, jai eu comme secrétaire une Nadine Martineau brillante, belle, amoureuse de moi, je crois. Jaurais dû résister mais bon, il y a peu dhommes vraiment fidèles, tu le sais. Mais ta mère, jamais, je naurais pensé la quitter, jamais.

Nadine, un jour, ma demandé, mine de rien, si je voulais un fils. Jai plaisanté : jai déjà une fille, pour un fils, il est trop tard.

Sa mère est tombée malade ; elle a pris un long congé à la campagne. Après, elle est revenue, toute épanouie, un an après. Je lai taquinée sur un éventuel mariage, elle a dit oui, quelle avait même un fils, que son « mari » était gentil, que leur contrat était précaire, mais quelle gardait son nom de jeune fille.

Les années ont passé. Elle nest jamais revenue vers moi autrement que de façon professionnelle. Puis il y a trois ans, elle est tombée malade. Sa mort ma été annoncée via le secrétariat, pour le dossier des aides sociales de la boîte.

Elle était si jeune Mais enfin, tu me parles dun fils Pour moi, elle était mariée, acheva-t-il.

Le garçon, en se levant, vint nous saluer poliment. Tout à coup, la ressemblance était criante même regard, même port de tête.

On fait connaissance ? proposa papa, tendant une main légèrement tremblante.

Frédéric Lefebvre Martineau, répondit le petit, innocent, posant sa main dans celle de mon père.

Leurs sourcils se haussèrent de concert.

Que de Frédéric aujourdhui ! ai-je souri, émue.

Le petit alla se débarbouiller ; papa, blême, me regarda de biais.

Mais ce nest pas possible. Il me ressemble comme deux gouttes deau ! Mais elle avait dit avoir un mari

C’était un mensonge. Elle est partie accoucher loin de toi. Tu nas quà vérifier au service paye les traces de son congé maternité Frédéric assure navoir jamais eu de père tu comprends, jamais.

Papa hésitait encore :

Nadine était fille unique Doù sortent la « tante » et la « grand-mère » ?

Du couloir, Frédéric répondit :

La « tante » Valérie, cest juste une cousine éloignée. Elles sont venues à Paris quand ma mère nallait plus bien. La « mamie » Antoinette, cest sa mère à elle. Quand maman est partie, elles mont pris, pas par amour, mais parce quil fallait bien que jaille quelque part Dailleurs, elles touchaient des sous pour moi. Mon oncle râlait toujours que ce n’était pas assez.

Et vous savez Votre photo trônait sur la coiffeuse de maman. Je pensais que cétait un acteur célèbre. Mais elle me disait que plus tard, elle mexpliquerait tout.

Je préparai un bol de chocolat à Frédéric avant de lenvoyer voir un film au MK2 Bastille, à deux pas.

Alors, papa, tu as encore des doutes ? soufflai-je.

Peut-être plus Mais il faudra prouver la filiation par un test ADN. Un juge sen chargera, soupira-t-il.

Bien sûr, ce fut le drame familial, hypertension soudaine, crise cardiaque prétextée chez ma belle-mère, Lucie, lépouse de papa.

Mais elle partit vite se reposer à Biarritz et ne daigna voir Frédéric que plus tard, par curiosité. Elle le trouva charmant, mais refusa den avoir la garde. Une invitation à déjeuner, daccord, mais pas la vie quotidienne ! La santé, les nerfs, que voulez-vous

Personne ne la força. De toute façon, papa passait un temps fou avec Frédéric. Ils allaient ensemble chez le marchand de journaux, se reconnaissaient en rejetant la semoule, et partageaient la même passion pour les chats.

Malheureusement, Lucie étant allergique aux chats, Frédéric nen avait jamais eu, lui qui rêvait dun compagnon à quatre pattes.

Ils avaient tous les deux aussi ce léger zozotement, insoupçonnable mais bien réel. Sans parler de cette ressemblance frappante

Deux mois après, la Justice ayant tranché, papa déclara :

Cest officiel, tu es mon fils, et voilà ton nouvel état-civil. Tu as toujours été mon fils, je ne le savais juste pas. Pardonne-moi si tu le peux Je nexige rien. Dis-moi papa, ou comme tu veux, mais sache que tu nes plus seul. Tu as ta sœur Irène, et moi, désormais.

Javais deviné tout de suite , souffla Frédéric. « Dès la première fois que je tai vu. »

Incroyable, comme les enfants sont perspicaces sourit papa, le serrant fort.

Jai surpris une larme lui traverser les yeux, mais il se reprit presque aussitôt. Depuis, Frédéric vit avec moi, va parfois voir Lucie, et reçoit la visite quotidienne de notre père retrouvé.

Nous avons également adopté un chat. Un vieux monsieur distribuait des chatons sur le parvis de lIntermarché ; Frédéric a insisté pour choisir le plus malingre. Il la appelé Félix. Ce jour-là, il était, je crois, le garçon le plus heureux de tout Paris.

P.S.
Papa a érigé une stèle de marbre blanc sur la tombe de Nadine. Frédéric et lui viennent souvent y déposer des fleurs.

Un jour, alors quils venaient encore de fleurir la tombe, Frédéric confia:

Tu sais, papa, la veille de sa mort, maman ma dit de ne jamais trop pleurer. Quelle ne disparaîtrait pas complètement, juste quelle passerait dans un autre monde, mais quelle continuerait à veiller sur moi Et, tu sais, maintenant je crois que cest elle qui a fait en sorte que tu et Irène me retrouviez. Jen suis sûr ! Tu me crois, papa ?

Bien sûr que je te crois, lui répondit papa.

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