— Papa, tu ne devrais plus venir chez nous ! À chaque fois que tu repars, maman commence à pleurer e…

Tu sais, papa, il vaut mieux que tu ne viennes plus chez nous À chaque fois que tu pars, maman se met à pleurer. Elle pleure longtemps, jusquau matin.

Je mendors, je me réveille, je me rendors encore, et elle pleure toujours. Je lui demande : « Maman, pourquoi tu pleures ? Cest à cause de papa ? »

Et elle me répond quelle ne pleure pas, quelle renifle parce quelle est enrhumée. Mais moi, je suis grande, maintenant. Je sais bien quaucun rhume ne fait pleurer comme ça, avec des sanglots dans la voix.

Ce jour-là, jétais assis avec ma fille, Camille, à une petite table au fond dun bistrot de Lyon. Je mélangeais mon café dans une tasse minuscule, la porcelaine déjà froide.

Camille, elle, navait même pas touché à sa glace, pourtant lassiette était digne dun maître pâtissier : trois boules colorées, décorées dun brin de menthe, une cerise, et le tout nappé de chocolat.

Nimporte quelle petite fille de six ans aurait succombé à ce dessert féérique. Mais pas Camille. Elle, elle avait décidé, sans doute depuis le vendredi précédent, que notre conversation serait sérieuse.

Je nai dit mot, longtemps, puis jai fini par lui demander :

Alors, quest-ce quon fait, ma chérie ? On ne se voit plus du tout ? Comment je vais vivre sans toi ?…

Camille a plissé son petit nez, celui qui lui vient de sa mère un joli bouton de pomme et ma répondu :

Non, papa. Moi non plus, je ne pourrais pas. Écoute, on fait comme ça : tu appelles maman et tu lui dis que tu viendras me chercher à lécole tous les vendredis.

On pourra se promener ensemble, sil te plaît tu veux un café ou une glace, on ira au café. Je te raconterai tout ce qui se passe, avec maman et moi.

Elle a réfléchi encore une minute, le regard un peu au loin :

Et si jamais tu veux voir maman, je la prendrai en photo chaque semaine avec mon téléphone et je te montrerai. Ça te va ?

Jai regardé ma fille, petite et sage, jai souri et jai hoché la tête :

Daccord, on fera comme ça, ma puce

Camille a poussé un soupir de soulagement, puis elle a attaqué sa glace. Mais la discussion nétait pas finie pour elle, il lui restait le plus important à dire. Alors, quand la glace colorée lui a fait une moustache au-dessus des lèvres, elle la léchée dun geste et est redevenue très sérieuse, presque adulte.

Presque une femme qui doit veiller sur son homme, même si ce papa-là venait de fêter ses vingt-huit ans. Camille, pour son anniversaire, avait dessiné une carte à la maternelle, coloriant soigneusement le grand chiffre « 28 ».

Son petit visage sest fait sévère, ses sourcils froncés :

Papa, je crois que tu devrais te remarier

Et dun air généreux, elle a menti un peu :

Tu sais tes pas si vieux, hein

Jai apprécié ce geste damour de ma fille et jai ri :

Pas « trop » vieux, tu dis hein.

Camille a poursuivi avec enthousiasme :

Non, pas trop vieux ! Regarde, loncle Jérôme, celui qui est venu voir maman deux fois déjà, il est même chauve un peu, là

Et elle a cherché du doigt sa propre tête, lissant ses cheveux. Elle a compris, au regard soudain de papa, quelle venait de dévoiler le secret de maman.

Alors elle a mis ses deux mains devant sa bouche, les yeux tout ronds, comme effrayée et embêtée.

Loncle Jérôme ? Celui qui vient souvent ? Ce serait le patron de maman, non ? Jai demandé, fort, presque pour tout le café.

Je sais pas, papa Camille était un peu perdue devant ma réaction. Peut-être. Il apporte des bonbons. Et un gâteau pour nous tous.

Et aussi Camille hésite à me confier ce détail, surtout après ma réaction des fleurs à maman.

Je posais les mains jointes à plat sur la table, pensif. Camille a senti que cétait une décision importante que je mapprêtais à prendre.

Alors la jeune fille, elle, a attendu patiemment, na rien précipité. Elle savait, ou du moins devinait, que les hommes sont souvent lents à comprendre et quils ont besoin dun petit coup de pouce.

Et qui mieux quune femme, surtout la plus précieuse pour lui, pour laider ainsi ?

Jai gardé le silence, longtemps, puis jai pris mon courage à deux mains. Jai soupiré, levé la tête et jai dit Si Camille avait été un peu plus grande, elle aurait reconnu dans ma voix celle dOthello sadressant tragiquement à Desdémone.

Mais elle ne connaissait ni Othello ni Desdémone, ni dautres grands amoureux. Elle apprenait la vie, tout simplement, en observant les gens et leurs petits bonheurs, parfois leurs malheurs futiles.

Alors jai dit :

Allez, viens Camille. Il se fait tard, je te raccompagne à la maison. Et je parlerai à ta maman.

Camille ne ma pas demandé de quoi jallais parler, elle a compris que cétait important, et elle sest dépêchée de finir sa glace.

Elle a même, dun geste audacieux, jeté sa petite cuillère sur la table, glissé de sa chaise, sest essuyé les lèvres du revers de la main, reniflé, et ma regardé droit dans les yeux :

Je suis prête. On y va

On nest pas rentrés, on a presque couru. Enfin, cest surtout moi qui courais, mais Camille, accrochée à ma main, volait derrière, telle un drapeau.

Arrivés à limmeuble, les portes de lascenseur se fermaient lentement, emmenant un voisin vers les étages supérieurs. Je lai regardée, hésitant. Camille a levé les yeux vers moi et ma demandé :

Ben alors ? On attend quoi ? On na que sept étages

Je lai prise dans mes bras et jai foncé dans lescalier.

Au bout de mes coups de sonnette impatients, sa maman a enfin ouvert. Et là, jai attaqué de suite, sans détour :

Tu ne peux pas faire ça ! Cest qui, ce Jérôme ? Moi, je taime et on a Camille

Je gardais ma fille dans mes bras, et jai serré aussi la maman. Camille nous a attrapés autour du cou, fermant les yeux, car les adultes sembrassaient

Voilà comment une petite fille a réussi à consoler deux adultes maladroits, quelle aimait tous les deux, et qui saimaient également, mais étaient trop fiers, trop blessés pour se lavouer

Dites-moi, en commentaires, ce que vous en pensez ? Mettez un like si le cœur vous en dit.

Rating
( 3 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: