— Papa, je te présente ma future épouse, et ta belle-fille : c’est Varvara ! — s’exclama Boris, rayo…

Papa, je te présente ma future épouse, et ta belle-fille, Églantine ! Armand rayonnait de bonheur.
Qui donc ? sétonna le professeur, docteur ès sciences, Marc Delacroix. Si cest une plaisanterie, elle est de mauvais goût !
Lhomme détaillait avec dégoût les ongles épais et mal entretenus de « la belle-fille ». Il avait limpression que cette jeune femme ignorait tout de leau et du savon. Comment expliquer autrement la saleté incrustée sous ses ongles ?
« Mon Dieu Comme je suis soulagé que ma Claire nait pas vécu assez longtemps pour voir ce scandale ! Nous avions pourtant fait de notre mieux pour donner à ce garçon la meilleure éducation » pensa-t-il avec amertume.
Ce nest pas une blague ! rétorqua Armand dun ton de défi. Églantine va rester chez nous, et dans trois mois nous nous marions. Si tu refuses de participer à mon mariage, je me passerai de toi !
Bonjour ! sourit Églantine, traversant la maison dun pas assuré pour aller à la cuisine. Voilà des chaussons, de la confiture de framboise, des cèpes séchés la jeune femme énumérait les produits quelle sortait dun vieux sac élimé.
Marc Delacroix se sentit mal en voyant Églantine tacher la nappe brodée main dun filet de confiture.
Armand ! Tu perds la tête ! Si tu fais cela pour me provoquer, tu vas trop loin Cest cruel ! De quel village as-tu ramené cette ignorante ? Je ne veux pas delle chez moi ! suppliait le professeur, au bord de la crise.
Jaime Églantine. Ma femme a pleinement le droit de vivre chez moi ! ricana le jeune homme.
Marc comprit que son fils cherchait à le narguer. Préférant ne pas continuer la dispute, il se réfugia dans sa chambre, amer.
Depuis quelque temps, sa relation avec Armand avait changé. Après la mort de sa mère, le garçon était devenu incontrôlable. Il avait quitté la fac, répondait à son père avec insolence, menait une vie de plaisirs sans lendemain.
Marc espérait que son fils évoluerait, redeviendrait celui quil avait connu, raisonnable et bienveillant. Mais chaque jour, Armand séloignait. Aujourdhui encore, il ramenait cette fille de la campagne, sachant que son père napprouverait jamais ce choix, il lavait fait exprès
Peu après, Armand épousa Églantine. Marc refusa dassister à la cérémonie, incapable daccepter cette belle-fille qui lui déplaisait profondément. Il ressentait une colère sourde, repensant à Claire, brillante maîtresse de maison, épouse et mère, remplacée par cette jeune paysanne illettrée incapable de sexprimer.
Églantine semblait ignorer lindifférence glaciale de Marc, singéniant à lui plaire mais ne réussissant quà lagacer davantage. Lhomme narrivait pas à lui reconnaître la moindre qualité, uniquement parce quelle était ignorante et sans finesse
Après quelques mois dans le rôle du mari modèle, Armand recommença à boire et sortir tard. Le père entendait les disputes des jeunes et sen réjouissait presque, espérant quÉglantine partirait enfin.
Monsieur Delacroix ! sexclama un jour sa belle-fille, en pleurs. Armand demande le divorce, il me met dehors et je suis enceinte !
Tu nes pas sans abri Retourne dans ton village. Le fait que tu attendes un enfant ne tautorise pas à rester ici après le divorce. Désolé, mais je ninterviendrai pas dans vos histoires, déclara lhomme, soulagé à lidée de se débarrasser enfin de sa belle-fille envahissante.
Églantine fondit en larmes et alla faire ses valises. Elle ne comprenait pas pourquoi son beau-père lavait détestée dès le début, pourquoi Armand lavait simplement traitée comme une distraction avant de la jeter. Après tout, elle aussi avait une âme et des sentiments
***
Huit ans passèrent Marc Delacroix vivait dans une maison de retraite. Le vieil homme avait beaucoup décliné ces dernières années. De façon prévisible, Armand en avait profité : il avait rapidement placé son père pour éviter tout tracas.
Le vieillard sétait résigné à son sort, sachant quil navait pas le choix. Au cours de sa longue vie, il avait appris à des milliers de personnes à aimer, respecter et prendre soin des autres. Il recevait encore des lettres de gratitude de ses anciens élèves Pourtant, il navait pas su élever son propre fils pour quil devienne un homme.
Marc, tu as de la visite, annonça son voisin de chambre en revenant dune promenade.
Qui ? Armand ? demanda le vieil homme, sachant au fond de lui que cétait impossible. Son fils ne viendrait jamais, il le détestait trop
Je nen sais rien. Laide-soignante ma crié de tappeler. Quattends-tu ? Va vite voir ! plaisanta le voisin.
Marc prit sa canne, et sortit lentement de la petite chambre étouffante. En descendant lescalier, il aperçut de loin une silhouette quil reconnut aussitôt, malgré les années.
Bonjour, Églantine lança-t-il dune voix faible, la tête basse. Il se sentait toujours coupable envers cette femme, sincère et simple, quil navait pas su défendre huit ans plus tôt
Monsieur Delacroix ? sétonna la femme aux joues roses. Vous avez beaucoup changé Vous êtes malade ?
Un peu répondit-il tristement. Comment as-tu trouvé lendroit ?
Armand me la dit. Vous savez, il refuse complètement de voir son fils. Mais le petit demande sans cesse à voir son père ou son grand-père Antoine na pas choisi votre querelle. Il manque cruellement de famille. Nous sommes seuls tous les deux, expliqua Églantine dune voix tremblante. Désolée, peut-être que jai eu tort de venir
Attends ! interrompit le vieil homme. Il a quel âge, Antoine maintenant ? Je me souviens de la dernière photo, il navait que trois ans.
Il est là, dehors, tu veux que je le fasse entrer ? demanda timidement Églantine.
Bien sûr, ma fille, appelle-le ! sillumina Marc.
Un petit garçon roux entra dans le hall, la copie conforme dArmand en version miniature. Antoine sapprocha de son grand-père quil navait jamais vu.
Bonjour, mon petit. Que tu as grandi sanglota le vieil homme en serrant son petit-fils contre lui.
Ils discutèrent longtemps, se promenant sous les arbres dautomne du parc de la maison de retraite. Églantine parla de sa vie difficile, du décès précoce de sa mère et du courage quil lui avait fallu pour élever seule un enfant.
Pardonne-moi, Églantine Jai été injuste avec toi. Je me croyais intelligent et cultivé, mais jai compris trop tard quil faut juger les gens sur leur sincérité et leur bonté, pas sur leur savoir ou leur éducation, avoua le vieil homme.
Monsieur Delacroix, nous avons une proposition dit Églantine, nerveuse, en hésitant. Venez vivre avec nous ! Vous êtes seul, nous aussi Nous avons si besoin dune présence familiale.
Grand-père, viens ! On ira pêcher ensemble, ramasser des champignons dans la forêt Chez nous à la campagne, cest magnifique et il y a plein de place dans la maison ! supplia Antoine en gardant la main de son grand-père.
Allons-y ! sourit Marc Delacroix. Jai raté léducation de mon fils, mais peut-être que je pourrai te donner tout ce que je nai pas su offrir à Armand. Et puis, je nai jamais vécu à la campagne. Qui sait, je vais peut-être adorer !
Tu vas adorer ! sexclama le petit Antoine en riant.

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