Panne totale du système

Bug système

Claire, tu es chez toi ?

Pierre, je suis toujours chez moi le dimanche matin. Tu le sais bien.

Alors ouvre-moi.

Elle observa par le judas pendant trois bonnes secondes. Son frère, manteau ouvert, deux grands sacs à ses pieds, affichait la tête de quelquun qui a perdu un pari important. Derrière lui, deux silhouettes : lune grande, lautre petite. Claire ferma les yeux, rouvrit. Les silhouettes étaient toujours là.

Elle fit tourner la clé dans la serrure.

Bonjour, fit Pierre avec ce sourire quelle connaissait depuis lenfance, celui du type sur le point de demander une faveur.

Non, répondit-elle.

Mais je nai encore rien dit.

Tu souris comme ça. Donc non.

Théo se faufila devant son père, levant les yeux vers sa tante. Six ans, une épi de cheveux sur le sommet du crâne et un lacet traînant sur le parquet. À côté de lui, Lucie serrait un lapin en peluche, une oreille manquante, et regardait Claire avec ce calme curieux des petites filles de quatre ans : aucun effroi dans son regard.

Claire baissa les yeux vers son parquet : chêne clair, posé trois mois auparavant, après six semaines dattente pour lartisan. Le lacet de Théo était taché de marron. Elle préféra ne pas demander de détails.

Entrez, dit-elle. Enlevez vos chaussures, tout de suite.

Au huitième étage de la résidence neuve « Couronne du Nord », cet appartement était ce que Claire considérait comme son vrai accomplissement. Ni son poste de responsable commerciale chez « Ambiances Intérieures », ni sa voiture, ni son compte en banque : son appartement. Cent quatre mètres carrés, trois mètres sous plafond, baies vitrées face au parc municipal. Elle avait mis deux ans à tout meubler, à choisir rideaux sur rideaux jusquà trouver ce bleu grisé qui devenait presque gris argent le soir venu. Le canapé du catalogue « Estelle », large, gris, à dossier haut. La table basse en bois massif, fêlée, que le vendeur disait « avoir du caractère », au début elle voulait la rendre, puis elle lavait adoptée. Pas de bibelots, aucun objet sur les rebords. Cosmétique « Belle Vie » alignée dans la salle de bains, draps coordonnés, cintres en bois identiques.

Cétait son univers, ordonné pièce par pièce. Le vrai silence du 8e, seulement troublé par le ronron du réfrigérateur « Livingston » dans la cuisine ou la pluie battant contre la vitre.

Pierre déposa les sacs dans lentrée. Les enfants ôtèrent leurs chaussures. Théo toucha illico le mur blanc.

Théo

Oui ?

Les mains.

Il examina ses paumes, puis le mur, puis sa tante.

Quest-ce quelles ont, mes mains ?

Claire inspira profondément, comme au stage de gestion du stress : trois temps pour inspirer, trois pour expirer.

Pierre, explique, vite.

Son frère gagna la cuisine, sassit au tabouret de la table haute, mains croisées sur le plan.

Nous partons huit jours en centre de remise en forme. Avec Sophie. On a besoin de parler, vraiment. Mais avec les petits cest impossible.

Il ny a pas dautres solutions ?

Maman est en cure jusquà vendredi, tu sais. Les parents de Sophie sont à la campagne, or il y a une épidémie ; impossible damener les enfants. Claire je te demande juste ces huit jours.

Huit jours

Enfin, huit ou neuf. On rentre dimanche prochain.

Un bruit de chute, venu du salon.

Lucie, touche rien ! cria Pierre, sans lever les yeux, habitué.

Pierre, fit Claire très calmement car la voix basse fonctionne mieux, on lui avait enseigné au travail je télétravaille. Jai une grosse présentation client mercredi, avec trois villes connectées. Je ne sais pas gérer de petits. Je ne sais pas ce quils mangent, ce quon leur dit, comment on les couche.

Ils mangent tout, sauf des oignons. Théo naime pas les tomates. Tu peux tout leur dire, ils sont faciles. Lucie sendort avec son lapin, Théo veut quon lui lise une histoire, le livre est dans le sac.

Pierre

Claire Il releva les yeux, et elle y lut quelque chose qui la serra, très légèrement. Pas de la pitié. Autre chose, cette fatigue contre laquelle on ne discute plus. Si on ne part pas maintenant, je ne sais pas ce que va devenir notre couple. Je ne sais vraiment pas.

Dehors, un nuage blanc glissait au-dessus du parc, paisible, immobile.

Huit jours, fit-elle enfin.

Merci.

Ne me remercie pas davance. Je ne promets pas de ne pas tappeler dans trois heures.

On restera joignables. Sophie aussi.

Pierre partit vite. Trop vite, comme sil craignait quon le retienne. Il embrassa les enfants, glissa un mot sur la « meilleure des tantes », laissa sur le bar une feuille dinstructions écrite de sa grosse écriture nerveuse, et, quinze minutes plus tard, la porte se referma sur lui.

Claire resta dans lentrée.

Théo et Lucie la fixaient.

Elle les dévisagea.

Bon, fit-elle.

Bon, répondit Théo.

Vous avez faim ?

Je veux du jus, déclara Lucie.

Quel jus ?

Le orange.

Orange donc orange ?

Oui, le jus orange.

Claire ouvrit le frigo. Deux bouteilles deau gazeuse, un Tupperware de crudités, des yaourts « Belle Vie » nature, une bouteille de vin blanc entamée. Pas de jus pour enfants. Elle ny avait jamais pensé elle navait simplement jamais eu de raison dy penser.

On va au supermarché, décida-t-elle.

Oui ! sécria Théo, sa voix résonnant dans les hauteurs du plafond.

Claire grimaça.

Le magasin était juste en bas, cinq minutes à pied. Durant ce bref trajet, Lucie laissa tomber son lapin quatre fois, Théo appuya sur tous les boutons de lascenseur même lappel du gardien et narra à Claire, avec force détails, les prouesses de Paul, un camarade qui crache sur deux mètres. Claire en savait désormais plus sur Paul qu’elle ne laurait souhaité.

Au supermarché, elle prit quatre jus différents, du lait, du pain, des yaourts à la fraise, des pâtes, des escalopes de poulet sous vide, des pommes, des bananes, et un paquet de biscuits flashy que Théo glissa tout seul dans le panier alors quelle fixait la section fromages. Elle ne le remit pas en rayon. Petite capitulation quelle naurait jamais tolérée une semaine avant.

Le premier jour passa. Lucie renversa le jus orange sur la table basse, Théo se heurta en courant à lembrasure de la porte et pleura cinq minutes. Claire, démunie, lui donna un verre deau et lui promit que ça passerait son conseil habituel aux adultes. Curieusement, cela marcha. Théo sécha ses larmes et fila regarder un dessin animé sur la tablette que Pierre avait pensée à mettre dans le sac.

Impossible de les coucher à neuf heures, ni à dix, ni à dix heures trente. À dix heures trente, Claire lut à Théo une histoire dours et de framboises, deux fois, car il la voulut à nouveau. Lucie dormait déjà sur le canapé, le lapin serré contre elle. Claire la regarda vingt secondes, puis la transporta prudemment dans le lit déplié de la chambre damis. Légère et chaude comme un soleil miniature, la petite ne se réveilla pas.

Claire regagna la cuisine, se servit une tisane dans la tasse thermos « Livingston » et ouvrit son ordinateur. Plus que trois jours avant la présentation. Deux slides à finir, une introduction à travailler.

Elle sirotait son thé dans le calme, incapable de se concentrer.

Le lendemain, le réveil sonna à 6h37, elle sen souvint précisément. Elle passa devant le salon en voyant le chaos : Théo avait construit une forteresse de coussins « Estelle » et campait là, les quatre coussins par terre, un plaid, et le paquet de biscuits retrouvé sur la deuxième étagère du placard la moitié répandue sur le sol.

Bonjour ! lança-t-il joyeusement.

Bonjour, répondit-elle.

Tu sais faire des crêpes « pancakes » ?

Des crêpes épaisses ?

Oui, rondes, avec du sirop dérable.

Je nai pas de sirop dérable.

Dommage.

Elle fit du porridge. Théo mangea sans protester. Lucie, réveillée à huit heures, lapin en main, grimpa sur sa chaise, demanda :

Je veux la même bouillie que Théo.

Claire se dit que cétait plutôt bien parti.

Linondation survint mardi, à quatorze heures.

Elle travaillait sur sa présentation. Les enfants jouaient dans la baignoire : danciens reçus, transformés en bateaux, voguant sur leau. Cela paraissait sans risque. Leau ne sortait pas de la salle de bains, les enfants étaient calmes.

Au bout de vingt minutes, le calme prit fin.

Claire remarqua lodeur deau humide, le filet scintillant qui glissait sous la porte de la salle de bains, vers les carreaux du couloir.

Non fit-elle, dune voix déjà résignée.

Le robinet était grand ouvert. À force de jouer, les enfants étaient sortis « voir la télé », relate Théo. Le porte-avions sétait coincé dans la bonde. Leau débordait depuis dix minutes.

Claire coupa leau, observa les flaques. Ferma les yeux, consciente de lirréparable.

La sonnette retentit vingt minutes plus tard. Elle tordait encore la serpillière, maudissant ses chaussons « Belle Vie » détrempés.

Qui est-ce ?

Le voisin du septième.

Devant la porte, un homme dune quarantaine dannées, grand, décoiffé, jean et pull bleu marine. Il tenait un téléphone avec, à lécran, une photo dun plafond maculé.

Je mappelle Antoine. Appartement 72.

Claire. 84. Je sais ce qui sest passé. Les enfants.

Je comprends. Il rangea le téléphone. Besoin daide ?

Elle le scruta, sattendant aux remontrances, aux menaces dappeler le syndic ou dexiger remboursement. Claire était rodée à ce genre de dialogue, cétait même sa spécialité.

Vous dites aider ?

Daprès le bruit, il y a encore de leau chez vous. Jai un bon balai-éponge, et un vieux décapeur thermique aussi, si besoin.

Théo passa la tête derrière elle.

Tes le voisin du dessous ? Cest nous qui avons fait mouillé chez toi ?

Cest vous, répondit Antoine, sans animosité. Les bateaux flottaient bien au moins ?

Super ! Javais même un porte-avions !

Ça, cest sérieux.

Entrez, proposa Claire, inutile de rester sur le palier.

Le reste de lheure lui échappa. Antoine sactiva, épousseta, laissa Théo manipuler la serpillière. Lucie surveillait depuis le seuil, indiquait les coins humides : toujours juste.

Le plafond, un dégât ? sinquiéta Claire une fois fini.

Un peu. La peinture était vieillotte. Ça sèchera.

Je paierai les retouches.

On verra bien. Il haussa les épaules, pas en menace, plutôt en fataliste. Ça ira. Vous gardez les petits depuis longtemps ?

Deuxième jour.

Les vôtres ?

Nièce, neveu. Je non, je nai pas denfant.

Il hocha la tête, regardant Théo, déjà passé à autre chose.

Un conseil : achetez des bouchons de vidange à la quincaillerie, et le robinet, toujours fermé.

Je le retiens.

Bonne chance à vous. Si besoin, je suis là, au septième. Nhésitez pas.

Pourquoi vous restez calme ?

Antoine réfléchit.

À quoi bon crier ? Ce nest pas le plafond qui séchera plus vite.

Il séclipsa. Claire referma la porte, sy adossa. Le soleil disparaissait derrière les toits. Lucie et Théo se disputaient, toujours, pour la fin du paquet de biscuits. Claire sépara en deux portions, sans mot.

Les enfants la regardèrent soudain comme une cheffe respectée.

Le lendemain, mercredi, tout fut sous contrôle. Dessins animés, planches de pommes, crackers pour occuper. Elle se connecta pour sa présentation : ordinateur, oreillette, blazer sur T-shirt. Sept interlocuteurs de trois villes : Lyon, Marseille, Lille.

Les quinze premières minutes filèrent sans problème. Claire détailla la nouvelle collection « Estelle », répondit aux questions.

Seizième minute : la porte du bureau souvrit.

Tata Claire ! La voix de Lucie portait sans micro. Théo veut mon lapin !

Lucie, je travaille.

Mais il dit quil est moche !

Il est moche ! répliqua Théo depuis le salon.

Pardon, dit Claire sur Teams, un instant. Elle mit la réunion en pause, traversa le salon : Théo tirait le lapin par loreille, Lucie par le ventre, chacun sa cause. Relâchez. Ils relâchèrent. Lucie empocha lanimal.

Théo, tu regardes un dessin animé sans bruit ?

Il est fini.

Mets un autre.

Lequel ?

Le suivant.

Ya de la pub.

Claire lui lança un regard. Il capitula. Télécommande, chaîne pour enfants. Elle retourna au bureau.

Huit minutes passèrent. Cette fois, Théo entra calmement.

Il faut que jaille aux toilettes, annonça-t-il bien dans la caméra.

Le directeur de la succursale de Lyon éclata de rire. Les autres suivirent. Claire rougit, chose rare depuis quinze ans.

Théo, tu sais où cest

Oui, je voulais juste te prévenir.

Il sortit. Elle reprit. Ambiance désormais décontractée : un partenaire avoua lui-même trois enfants à la maison, laccord fut conclu.

Claire ferma lordinateur et resta, un moment, posée.

Elle réalisa quelle nétait même pas énervée.

Sandwiches pour les enfants, compliments de Théo, Lucie dévorant une demi-tranche car le lapin passait dabord.

À seize heures, la sonnette.

Jai acheté un bouchon de vidange, fit Antoine, tendant un petit emballage plastique.

Cest gentil.

Il fallait du pain, autant faire les deux.

Entrez.

Il retira ses chaussures, Théo surgit en criant :

Cest le monsieur qui a aidé !

Lui-même, acquiesça Antoine.

Tu sais jouer au Jenga ? Papa en a mis une dans le sac.

Jy joue, bien sûr.

Alors, on y va !

Voilà comment Antoine sinstalla au salon, devant la tour de bois, Théo dun côté, Lucie de lautre. Elle, Claire, fit semblant de cuisiner mais observait tout.

Attention, Théo : tu vois, sur le côté gauche, pousse doucement

Tes fort, toi.

Les tours ont toujours une faiblesse à trouver.

Tu crois que cest pareil, la vie ? demanda Théo, déjà philosophe.

Antoine attendit.

Oui, cest un peu pareil, la vie.

Ils dînèrent tous ensemble. Antoine découpa même le pain, car Claire, visiblement, allait labîmer.

Vous habitez ici depuis quand ?

Trois ans. Vous, un an, cest ça ?

Oui.

Je vous ai vue emménager.

Observateur.

Par hasard. Je partais bosser.

Dans quoi ?

Je suis ingénieur structures, chez un architecte. Boulot très peu glamour.

Pourquoi ?

On ne me demande jamais si cest joli, juste si ça tient debout.

Mais cest plus important.

Il la fixa, surpris de ce jugement.

Cest vrai, murmura-t-il.

Les enfants dormaient à neuf heures, sans crise. Antoine but son thé, salua, se leva.

Bonne nuit.

Merci pour tout, et surtout pour votre calme lautre jour.

Il la regarda un peu plus longtemps que prévu.

Vous vous en sortez très bien, pour une première.

Qui vous dit que cest la première ?

À votre tête, on voit la peur de briser une porcelaine.

Claire rit, sans politesse.

Il partit. Elle resta debout, face au portemanteau, parmi des manteaux denfants, le sien un peu à lécart.

Jeudi et vendredi, les journées se déroulèrent autrement. Elle ne sursautait plus au moindre bruit. Rituel du petit-déjeuner, les jus, tout devenait familier. Lucie aimait dessiner à côté delle, en silence, famille de lapins pauvres en oreilles mais riches en prénoms.

Voici la mère lapin, expliquait Lucie en dessinant. Et le père, le petit cest Bouton.

Pourquoi Bouton ?

Parce quil est petit et rond.

Logique, souriait Claire.

Vendredi soir, Antoine revint, boite de jeu rétro sous le bras : « Capitales du monde », récupérée de son enfance, coins usés. Les enfants ne connaissaient aucun des noms, mais séclataient.

Doù ça vient ?

Un choix denfance, pour un souvenir.

Au salon, assis par terre, Lucie sendormit dans le bras de Claire, qui mit du temps avant de remarquer quelle la serrait avec tendresse. Antoine sen aperçut, nen fit rien.

Le samedi, ils allèrent au parc, idée dAntoine, acceptée facilement : cétait celui que Claire voyait de ses fenêtres. Théo traversa une flaque malgré linterdiction, trempa ses chaussures et ses chaussettes, et s’en fichait.

Tu ten fiches pour tes chaussures ?

Ça sèchera.

Tu ressembles à Antoine

Il est cool. Tata Claire, cest ton copain ?

Cest mon voisin.

Pareil ?

Non.

Pourquoi ?

Pas de réponse évidente. Derrière, Antoine portait Lucie sur les épaules, lui parlant darbres comme à une grande.

Le dimanche soir, Pierre appela : voix différente, plus claire.

Comment vont-ils ?

Vivants. Théo a pataugé, Lucie a dessiné les quarante-sept lapins.

Pierre éclata de rire.

Tu gères.

Pas mal. Et vous ?

Petite pause.

Beaucoup mieux. Merci.

Je suis contente.

La deuxième semaine fut plus douce. Claire savait que Théo naimait pas les tomates, mais mangeait la soupe tomate sans rechigner, du moment que le secret était gardé. Quil fallait entrouvrir la fenêtre pour Lucie avant la nuit. Savoir que vers 19h30 commençaient les têtes de mauvaise humeur, et quil valait mieux plier sans discuter.

Antoine venait chaque soir. Parfois avec un jeu, parfois juste avec ses histoires. Ils discutaient sur la cuisine, leurs lectures, des livres. Lui lisait beaucoup, plus quon ne laurait cru pour son métier. Elle aussi, mais en avait perdu lhabitude.

Que lisez-vous en ce moment ?

Rien, que des dossiers professionnels ces derniers mois.

Ça ne compte pas.

Je sais.

Je peux vous prêter quelque chose ?

Allez-y.

Il amena un roman japonais, histoire dune femme devant les affaires de sa mère disparue. Chaque soir, en demi-heure de calme, Claire lisait cétait devenu le meilleur moment de la journée.

Un jour, Théo demanda à visiter « là où tu bosses ».

Cest ici, le bureau.

Je sais. Montre-moi.

Il observa la pièce, lordinateur, le cactus sur lappui.

Tes heureuse, toi ?

Dans quel sens ?

Avec ton travail.

Oui jaime ce que je fais.

Papa dit quil faut travailler pour être heureux, sinon à quoi bon.

Il a raison.

Tata Claire, pourquoi tu vis toute seule ?

Parce que cest ainsi et ça mallait bien.

Ça tallait ?

Elle hésita.

Oui, ça mallait.

Le dernier jour arriva trop vite. Pierre rentra dimanche à midi, Sophie laccompagnait, plus sereine quavant. Elle étreignit les enfants de longues minutes, Lucie lagrippa. Sophie remercia Claire, qui répondit que ce nétait pas la peine.

Ils ont été sages ?

Ils ont été des enfants. Cest normal.

Sophie cligna un peu des yeux, surprise par cette évidence.

Le départ dura : Lucie pleura, Claire la consola en promettant de prochaines visites. Théo dit au revoir par une franche poignée de main, puis, pris délan, la serra fort avant de courir retrouver son père.

La porte se ferma.

Claire resta dans lentrée.

Le petit manteau bleu de Lucie avait disparu du vestiaire. Restait son manteau, désormais seul.

Un calme neuf enveloppait lappartement.

Elle passa dans le salon. Un coussin froissé sur le canapé, vestige du dernier dessin-animé du matin. Par la table basse, un dessin oublié : famille lapins, mère, père, petit Bouton, et à part, un personnage aux cheveux blonds, maladroitement écrit « tata claire ».

Elle le prit, le garda longtemps.

Puis fit chauffer de leau, sortit sa tasse préférée. Tout était à sa place, propre, silencieux tel quelle aimait.

Elle attendit lapaisement quelle ressentait habituellement après les événements bruyants, les retours des réunions ou visites familiales : le soulagement de retrouver son rythme.

Il ne vint pas.

Seul le dessin dans ses mains et un silence neuf, frémissant, ni vraiment paisible ni troublé, se tenaient là comme une suspension après la musique.

Elle sirota son thé, regarda le parc, réfléchit.

Elle pensa à Théo et sa question sur le bonheur. À Lucie endormie sous son bras. À la façon dont le bureau lui semblait changé, maintenant.

Elle pensa à Antoine.

À ses tranches de pain régulières. À son calme, qui n’était pas indifférence mais solidité. À sa façon de venir chaque soir, sans rien demander en retour, juste dêtre là.

Elle nota aussi quil y avait dix jours quelle ne sétait pas réveillée en pensant au boulot.

À dix-huit heures, elle se leva, shabilla de son pull bleu nuit préféré, hésita avec son téléphone, le reposa, le reprit.

Au lieu de lappeler, elle descendit au septième, sonna à la porte 72.

Antoine ouvrit vite, la regarda attentivement.

Ils sont partis, souffla Claire.

Jai entendu claquer la porte.

Cest calme.

Oui.

Un thé ? Je viens den faire, il a sûrement refroidi mais je vais en refaire.

Il hésita un court instant.

Volontiers.

Ils remontèrent. Claire relança la bouilloire. Antoine sassit à la place de Pierre, le premier soir. Un autre visage, une autre époque.

Vous savez, avoua-t-elle, aujourdhui, je nai aucune obligation pour la première fois en dix jours. Et je ne sais pas quoi en faire.

Cest bien ou ?

Ni bien ni mal. Juste bizarre.

On shabitue à la nouveauté, dit-il.

Ça veut dire quoi, la « nouveauté » ?

Dabord, être seule cétait nouveau. Puis cest devenu lhabitude. Puis autre chose survient.

Vous parlez comme quelquun qui connaît ça.

Antoine la regarda.

Jai été marié six ans. Plus depuis trois ans.

Désolée.

Pas besoin. On nétait pas faits pour rester. Le plus dur na pas été la rupture, mais le silence ensuite. On découvre que le silence avec, et le silence sans, cest différent.

Claire regardait sa tasse.

Jai toujours cru que le silence, cétait la liberté, que la solitude, un vrai choix.

Parfois, on revoit ses choix.

Vous, vous les revoyez ?

Jessaye. Avec de laide des enfants qui font des bêtises chez les voisins.

Claire rit, vraiment.

Antoine

Oui ?

Vous me plaisez. Je voulais que vous le sachiez.

Il ne bronchait pas.

Ça tombe bien. Vous me plaisez aussi. Jy pense depuis la question sur mon calme. Personne ne mavait jamais demandé ça.

Motif étrange.

Jai de drôles de raisons.

Ils parlèrent tard, jusquà onze heures. Son travail, le sien, la vue du huitième, celle du septième, les enfants, le dessin du lapin blond. Ni hâte, ni gêne.

Alors quil partait, il lui serra la main, longuement.

Bonne nuit, Claire.

Bonne nuit.

Elle referma la porte, sappuya dessus. Cette fois, le silence était devenu chaleureux.

Elle alla déposer le dessin de Lucie sur létagère, juste contre le vase. La famille lapin la regardait de petits yeux, et tata Claire avec ses cheveux blonds aussi.

Un an passa.

Lappartement avait un peu changé. En bas de létagère, des albums jeunesse, restés du dernier passage des enfants. Trois nouveaux pots sajoutaient au cactus du bureau ; lun deux penchait, sûrement dû à Lucie, trop arrosé. Deux manteaux désormais au vestiaire : le sien, bleu nuit, un autre, gris homme.

Au salon, sur la table basse « Estelle » à fente, un catalogue dAntoine, page plans techniques, une tasse à moitié vide, un livre.

Claire allait à la fenêtre, scrutant le parc dautomne. Rouge, brun, indiscipliné elle ladorait en cette saison.

Son ventre était arrondi maintenant : cinq mois. Elle shabituait, chaque jour un peu plus, à cette évidence dabord inconcevable, maintenant essentielle.

La porte souvrit.

Ils arrivent, dit Antoine, passant dans la cuisine. Pierre ma texté : ils sont en route.

Ils seront là dans une demi-heure.

Théo a appelé ?

Trois fois. Il veut savoir sil peut regarder les dessins animés ou sil faut aller au parc.

Les deux.

Je lui ai répondu ça.

Antoine mit leau à chauffer, la regarda.

Ça va ?

Oui jai un peu mal aux jambes, mais tout va bien.

Assieds-toi.

Je suis debout.

Claire.

Cest bon, jy vais. Elle sinstalla sur le canapé. Tu sais, je repensais : il y a pile un an, un dimanche, ils repartaient. Et jattendais que la solitude redevienne douce.

Alors ?

Rien. (Petit sourire.) Toi, tu attendais quoi ?

Il réfléchit.

Plus une attente. Plutôt un espoir.

On sonna. Appuyé, pressé : façon enfant.

Cest Théo.

Cest bien lui.

Ouvre, je me lève difficilement.

Antoine ouvrit la porte.

Tata Claire ! cria Théo avant même le battant ouvert. On est là ! On va au parc ? Ya des feuilles ? Tas grossi du ventre ?

Théo, laisse les gens entrer, râla Pierre derrière.

Jsuis déjà entré.

Lucie entra à pas feutrés, chercha Claire du regard, alla la serrer fort, silencieusement, puis la relâcha.

Tata Claire, mon lapin il est ici ?

Oui. Dans la chambre damis, sur létagère.

Daccord. Je savais quil était là.

Brouhaha : Sophie parle de la route, Pierre embrasse Antoine, Théo traverse lappartement et revient avec le livre de lours.

Tata Claire, tas gardé notre livre !

Bien sûr.

Tu le liras au bébé ?

Je le lirai.

Bien. Il approuva tout à fait, de ce sérieux net quil navait pas perdu en un an. Antoine, on va au parc ? Ya des feuilles ?

Beaucoup.

Alors allons-y !

Dabord un thé, trancha Claire. Puis le parc.

Tu dis toujours ça.

Et je continuerai !

Daccord, accepta Théo. (Regard appuyé.) Tata Claire, maintenant tes heureuse ?

Dans lappartement, bruits, rires, Sophie, Lucie à la chambre, la bouilloire, la ville, lautomne, et le bébé bougeant doucement dans son ventre.

Claire observa Théo.

Oui, dit-elle.

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