Panne Générale : Quand la Technologie Faillit en France

Panne système

Clémence, tes à la maison ?

Paul, cest dimanche matin, évidemment que je suis là. Tu le sais.

Ouvre alors.

Elle fixa lœilleton trois bonnes secondes. Son frère était sur le palier, la parka ouverte, deux gros sacs posés à ses pieds et cette tête comme sil venait de perdre un pari monumental. Derrière lui, deux silhouettes : lune élancée, lautre minuscule. Clémence ferma les yeux, respira lentement, les rouvrit : rien navait bougé.

Elle tourna la clé.

Bonjour ! lança Paul, avec cet air enjôleur qui chez lui annonçait immanquablement une requête.

Non, dit-elle.

Jai encore rien dit…

Mais tu fais ce sourire-là. Donc, non.

Martin sinfiltra dans lentrée derrière son père, les yeux grands ouverts sur sa tante. Six ans, la mèche rebelle sur la tête, lacet traînant en bataille. À côté, Margaux, peluche-lapin borgne dans les bras, dévisageait Clémence avec le popotin remuant et la curiosité naïve de ses quatre ans. Aucun signe de crainte.

Clémence baissa les yeux vers le parquet : du vrai chêne blanchi, vernis mat « Scandinave » de chez Esprit Maison, posé par lartisan au bout de six semaines dattente. Le lacet de Martin était maculé de quelque chose de marron non identifié. Elle préféra ne pas savoir quoi.

Entrez, soupira-t-elle. Chaussures enlevées, sil vous plaît.

Son appartement, 8e étage de la résidence neuve « Les Jardins de Montmartre », cétait son trophée secret. Bien plus que son titre de cheffe de projet chez « Inspirations Intérieures », sa Clio hybride ou son PEL sur rémunération. Elle lavait aménagé pièce par pièce, changé trois fois le rideau du salon avant de trouver ce bleu-gris qui devenait presque ardoise le soir, chiné un canapé Esprit Maison couleur nuage, table basse en bois massif « signature craquelée » vantée par le vendeur pour son « caractère ». Au début, elle avait voulu la rendre ; aujourdhui, elle la trouvait presque vivante. Zéro objet inutile. Zéro bordel sur les rebords de fenêtre. Les crèmes Bellevie alignées dans la salle de bain, serviettes en camaïeu, cintres identiques.

Tout était à sa place, dans la paix urbaine de létage, tout juste interrompue par les frémissements du réfrigérateur Livington ou les perles de pluie sur la vitre.

Paul plaça les sacs dans le couloir. Les enfants ôtèrent docilement leurs baskets. Martin toucha le mur immaculé.

Martin…

Quoi ?

Regarde tes mains.

Il observa sa paume, puis le mur, puis sa tante, dubitatif.

Elles ont quoi, mes mains ?

Clémence inspira à fond, comme on lui avait appris lors de ses formations « Gestion du stress ». Trois secondes dair, trois de relâchement.

Paul, accouche.

Son frère fila à la cuisine, grimpa sur le tabouret du bar, croisa les mains sur le plan. Signe de défaite.

Avec Emeline, on part en maison dhôtes. Huit jours. Il Fautparler. Disons que sans distance, cest fichu.

Vous navez personne dautre ?

Maman est encore aux thermes jusquà vendredi. Les parents dEmeline sont à la campagne, restrictions à cause de la grippe. Impossible avec les petits. Clémence… Je te demande juste ça. Huit jours.

Huit…

Ou neuf. On rentre dimanche prochain.

Un bruit particuliré séchappa du salon. Le genre de son quon distingue entre mille. Un objet sur le sol.

Margaux, touche à rien ! hurla Paul vers la pièce, sans se retourner. Expérience.

Paul… Clémence chuchotait car, ça aussi, elle lavait intégré : rien nintime plus le respect quune voix basse. Je bosse de chez moi. Jai une visio hyper importante mercredi, avec trois agences différentes. Je ne sais pas moccuper denfants. Jignore ce quils mangent, ce quil faut leur dire, comment il faut les coucher.

Ils mangent tout sauf loignon. Enfin, Martin ne touche toujours pas aux tomates. Tu peux tout leur dire, ils sont mignons. Margaux sendort avec son lapin, Martin réclame une histoire, la BD est dans son sac.

Paul…

Clémence… Paul leva les yeux. Elle y lut un truc qui serra un peu, là où lon range habituellement la bienveillance ou lépuisement. Pas de la pitié. Plutôt lépuisement, celui qui nest plus discutable. Si on ne part pas, jignore ce qui adviendra de notre couple. Tu piges ? Jignore, cest tout.

Elle se tut. Dehors, un nuage fuyait lentement au-dessus du parc du côté est. Parfaitement blanc. Parfaitement calme.

Huit jours, souffla-t-elle.

Merci. Vraiment.

Ne me remercie pas trop vite. Il est probable que je tappelle dans trois heures.

Je répondrai. Emeline aussi.

Paul séclipsa en hâte, genre durgence du parent qui craint dêtre frappé dune illumination tardive. Il embrassa les enfants, glissa un mot doux sur « tata Clémence la meilleure », lâcha une feuille dinstructions manuscrite sur le plan du bar, puis disparut, quinze minutes plus tard, porte refermée.

Clémence resta un moment dans lentrée.

Martin et Margaux la regardaient.

Elle les regardait aussi.

Bon, souffla-t-elle.

Bon, confirma Martin.

Vous avez faim ?

Je veux du jus, réclama Margaux.

Quel jus ?

Orange.

Tu veux dire du jus dorange ?

Non, le orange. Qui est orange.

Clémence ouvrit le frigo. À lintérieur, deux sortes deau pétillante, des légumes croquants en boîte, un yaourt nature Bellevie, une bouteille de Bourgogne ouvert. Du jus pour enfants ? Absolument jamais. Elle navait pas songé au jus, logique, vu quelle n’avait jamais eu de raison dy penser.

On va au magasin, annonça-t-elle.

Super ! senthousiasma Martin, le plafond leur fit écho. Trois mètres sous la voute, acoustique royale.

Clémence grimaça.

Épicerie au pied de limmeuble, cinq minutes top chrono. Margaux fit choir le lapin quatre fois, Martin appuya sur tous les boutons de lascenseur (même lappel durgence) et raconta à Clémence la biographie exhaustive de « Quentin », prodige de la Grande Section, qui crache de leau deux mètres à travers les dents. Clémence sut tout sur Quentin. Beaucoup trop.

Dans le magasin, elle acheta quatre jus différents, du lait, du pain complet, des yaourts à la fraise, des coquillettes, des filets de volaille prêts à poêler, des pommes, des bananes et un paquet de biscuits à lemballage si criard que Martin y glissa dans le caddie, profitant de son inattention devant les fromages. Cette fois, elle le laissa. Un compromis assez inédit quelle ne se serait pas autorisé une semaine avant.

Premier jour sans trop de drames. Si on excepte Margaux, qui répandit le jus orange sur la table basse et Martin, qui se fit fort de se cogner volontairement contre lencadrement de porte, puis sanglota cinq bonnes minutes. Clémence lapaisa comme elle ferait avec un collègue : verre deau, assurance que ça finit toujours par passer. Mystère, ça marcha. Martin sécha ses larmes, engloutit le verre et se colla devant la tablette que Paul avait glissée dans le sac.

Le coucher fut plus épique. Ils refusèrent de dormir à neuf heures, dix heures et puis dix heures trente. À onze heures moins le quart, Clémence lut à Martin lhistoire de lours qui cherche des mûres, deux fois parce quil la redemandée. Margaux, pendant ce temps, sécroula sur le canapé, le lapin serré contre elle. Clémence la contempla vingt secondes, puis la porta délicatement dans la chambre damis. La petite était légère, chaude, comme un mini-soleil. Elle ne broncha pas.

Clémence revint à la cuisine, se servit une tisane dans une Travel Mug Livington, ouvrit son ordi. Trois jours avant la fameuse visio. Deux slides à finir et lintro à répéter.

Dans le silence de sa cuisine, Clémence sirotait son thé et trouva impossible de se concentrer.

Le matin suivant commença à six heures trente-sept. Elle sen souvient, car cest là que la notification Livington a brillé : Martin sétait levé avant tous et entreprenait de construire une forteresse avec les coussins du canapé Esprit Maison. Tout le stock sur le parquet, plaid inclus. Lui au centre, croquant dans les biscuits miraculeusement exhumés du placard du haut. Des miettes partout.

Bonjour ! claironna-t-il, visiblement ravi.

Bonjour… répondit Clémence machinalement.

Tu sais faire des pancakes ?

Des crêpes ?

Non, des pancakes tout ronds, avec du sirop dérable.

Jai pas de sirop dérable.

Dommage.

Elle fit de la bouillie de sarrasin. Martin mangerait. Margaux débarqua à huit heures, lapin et bouille chiffonnée, grimpa sur une chaise et réclama la même bouillie que Martin. Clémence se dit que cétait un bon début.

Le déluge eut lieu mardi, à quatorze heures.

Elle était sur sa présentation quand les enfants jouaient dans la salle de bains, autorisés à faire voguer des bateaux en papier découpés dans de vieilles factures dénichées par Martin dans la table de chevet. Apparemment, inoffensif. De leau, des gamins, le rêve.

Vingt minutes de calme apparent.

Cest en cherchant une carafe deau quelle remarqua la brillance sur les carreaux du couloir : la fuite sous la porte de la salle de bains.

Non… gémit-elle déjà résignée.

La baignoire débordait. Les enfants avaient oublié le robinet ouvert, « sortis voir la télé ». Le cuirassé en papier était coincé dans la bonde. Résultat : une mini piscine sur le sol.

Clémence coupa leau, observa le carnage, et saccorda dix secondes dautohypnose.

On sonna. Elle écopait encore, ses charentaises Bellevie détrempées, pardonnables seulement dans les drames domestiques.

Oui ?

Jean, du 7e étage.

Un quadragénaire, grand, frisé, pull bleu. Il tenait son téléphone avec un cliché sur écran : une tâche aquatique ornait son plafond.

Jean. Appartement 72.

Clémence. 84. Oui, je… Les enfants.

Je comprends. Il rangea son téléphone. Besoin daide ?

Elle lobserva, attendit la morale, le sermon. Rien.

Vous avez dit… « besoin daide » ?

Si vous voulez. Jai un sèche-cheveux pro et une serpillière. Vraiment efficace. Bon, la serpillière, surtout.

Derrière Clémence, Martin montra le bout de son nez.

Cest vous qui avez un plafond tout mouillé à cause de nous ? demanda-t-il.

Oui, confirma Jean, sans aigreur. Et du coup, bonne navigation, capitaine ?

Super ! Jai même fait naviguer un porte-avions !

Pas mal.

Entrez, proposa Clémence, à quoi bon défier le sort ?

Jean fit les sols en silence, donna la serpillière à Martin, ravi comme à une passation secrète de responsabilités. Margaux, postée sur le seuil, indiquait les coins à sécher, toujours juste.

Votre plafond a souffert ?

Un peu. Vieille peinture, ça tenait plus grand-chose. Ça séchera.

Je paierai les dégâts.

On verra bien. On nest pas du genre à faire des procès pour un peu deau.

Vous navez pas lair dêtre à cran, nota-t-elle, déstabilisée.

Jean réfléchit.

Franchement, ça ne sert à rien de sénerver : le plafond ne va pas sécher plus vite.

Il partit. Clémence referma derrière lui et se laissa contre la porte. Dans la cuisine, Margaux tentait darracher les derniers biscuits à Martin, qui résistait.

Clémence répartit le stock de biscuits équitablement. Silence de respect chez les enfants.

Mercredi, Clémence préparait sa visio. Enfants devant la tablette, assiettes de pommes découpées et crackers à portée sur le plan de travail. À onze heures, caméra sur le PC, micro, blazer sur le tee-shirt. Clients de Paris, Lyon, Nantes. Tout se passait bien.

À la seizième minute, la porte du bureau souvrit :

Tata Clem ! Margaux tenait la note. Martin a piqué mon lapin !

Margaux, je travaille…

Il dit quil est moche !

Il EST moche ! lance Martin du salon.

Excusez-moi, sourit Clémence à la webcam, une minute.

Pause, on met sur mute. Retour : Martin et Margaux tirent sur le pauvre lapin.

Lâchez. De suite.

Le lapin sécroule. Margaux lui saute dessus, Martin boude.

Tu peux regarder ton dessin animé sans bruit ?

Il est fini !

Mets-en un autre.

Il y a de la pub !

Clémence prend la télécommande, zappe sur le replay, et retourne à sa visio. Huit minutes de paix. Puis revoilà Martin, debout devant le bureau. Silence.

Clémence lui jette un regard de coin, en poursuivant sa démonstration PowerPoint.

Jai envie de faire pipi, dit-il pour tous les participants.

Le client de Lyon éclate de rire. Tout le monde suit. Clémence rougit, chose qui ne lui était pas arrivée depuis quinze ans.

Tu sais où cest, Martin.

Je voulais juste te le dire.

Vas-y…

Présensation foutue côté standing mais ressuscitée côté humain. Lun a trois enfants et comprend tout, lautre veut en savoir plus sur la collection. Future réunion programmée.

Clémence ferme son ordinateur. Elle nest pas fâchée. Bizarre. Elle fait même des sandwichs au fromage, Margaux en mange la moitié, trop occupée à papoter avec le lapin.

À seize heures, ça sonne.

Jai trouvé la bonde pour la baignoire, annonce Jean, sachet à la main.

Vous êtes allé exprès en magasin ?

Jy allais pour la baguette.

Entrez…

Martin, fan, salue le retour du sauveur des plafonds dévastés.

Tu sais jouer au Jenga ? Papa en a mis une boîte dans le sac.

Je suis un champion.

Et voilà les voilà tous autour de la table basse, Jean prenant le jeu très au sérieux, Margaux encourageant le lapin, Clémence feignant de cuisiner, mais observant la scène.

Fais attention, explique Jean, la pièce à gauche senlève mieux.

Tes sûr ?

Les tours cachent toujours un secret. Faut juste bien chercher.

Et dans la vie aussi ? questionne brusquement Martin, lucidité soudaine de six ans.

Jean hésite.

Ça sen approche, répond-il.

Tous dînent ensemble, Jean découpe le pain, Clémence hausse un sourcil devant cette prise dinitiative, mais il découpe droit, effectivement. Ils discutent, Clémence apprend quil est ingénieur en structure chez un gros cabinet darchitectes. Spécialité jugée ennuyeuse, dit-il. Mais tout dépend de langle.

Les enfants au lit avant vingt-et-une heures, Jean sen va.

Merci, vraiment… chuchote Clémence. Pour lundi aussi.

Il la regarde, yeux un peu plus doux.

Vous vous débrouillez très bien, pour une novice.

Comment le savez-vous ?

Parce quon dirait que vous transportez un vase en cristal dans chaque geste.

Pour la première fois, Clémence rit sans façons.

Il sen va. Elle reste dans le couloir, fixant le petit manteau bleu à boutons nounours de Margaux, la veste de Martin, sa propre parka un peu à lécart.

Jeudi, vendredi, routine. Moins dappréhension. Bouillie du matin synonyme de rituel. Margaux aime dessiner à côté sur le carnet offert par Clémence, collectionne les dessins de familles lapin. Chaque membre a son nom.

Ça, cest maman Lapin, là cest papa Lapin, ça cest Bébé Bouton.

Pourquoi Bouton ?

Il est rond.

Logique.

Vendredi soir, retour de Jean avec un jeu de société vintage sur les villes du monde. Cartes abîmées. Les enfants, incultes en villes, adorent.

Doù ça vient ?

Du grenier de mon enfance. Jai gardé ça sans vraiment savoir pourquoi.

Heureusement.

Ils jouent sur le parquet, Margaux sendort contre Clémence. Jean le remarque. Ne dit rien.

Samedi, sortie au parc. Idée de Jean. Martin traverse une flaque deau, Clémence désespère pour les baskets, mais Martin reste de marbre.

Pourquoi tes pas fâchée ?

Bah, ça va sécher, non ?

Tu parles comme Jean, tu sais.

Il est bien, Jean. Tata Clem, cest ton ami ?

Mon voisin.

Cest pareil ?

Pas exactement.

Pourquoi ?

Clémence ne sait pas répondre. Derrière eux, Jean porte Margaux sur les épaules, explique les feuillages comme à un auditoire captif.

Dimanche soir, coup de fil.

Alors, ils vont bien ? demande Paul.

Vivants. Martin a traversé la Seine. Margaux a dessiné quarante-sept lapins.

Tu assures.

Et vous ?

Hésitation.

Beaucoup mieux… Merci, Clem.

Cest ça qui compte.

Deuxième semaine, routine trouvée. Clémence sait maintenant que Martin déteste la tomate mais adore la soupe de tomate si on ne dit rien. Que Margaux a besoin que la fenêtre soit entrouverte pour dormir. Quà 19h30 ils deviennent grognons, signe quil ne sert à rien de négocier les dents. Connaissances minuscules mais nouvelles.

Jean vient tous les soirs. Parfois avec une baguette, parfois sans. Parle de son boulot, de ses lectures étonnamment variées pour un spécialiste des bétons armés. Elle aussi lit un peu, sans trop de temps.

Vous lisez quoi ?

Que des catalogues, ces dernières années…

Cest pas de la lecture.

Je sais.

Je peux vous prêter quelque chose ?

Faites donc.

Il apporte un roman dune autrice japonaise. Histoire dune fille qui range les affaires de sa mère décédée et découvre combien elle lignorait. Clémence lit une demi-heure le soir, cest le meilleur moment de la journée.

Jeudi, Martin lui demande de montrer son bureau.

Tu travailles où, en fait ?

Ici, dans le coin bureau.

Il sarrête, scrute lordi, les classeurs, un mini-cactus.

Tu es heureuse, alors ?

Comment ça ?

Ton boulot.

Jaime bien, enfin, je crois.

Papa dit quil faut travailler heureux. Sinon, cest nul.

Il est sage, ton papa.

Tata Clem… Pourquoi tu vis seule ?

Comme ça, cest tout.

Tas jamais voulu avoir quelquun ?

Jétais bien. Javais mes repères.

Tétais bien ?

Elle hésite.

Oui. Je létais.

Le dernier jour arrive sans prévenir. Paul débarque à 13 h, Emeline à son bras, lair apaisée. Elle serre les enfants en pleurant presque, Margaux saccroche à elle avec la force de la nostalgie.

Mais, Clémence, merci, je naurais jamais…

Merci, pas besoin. Ils ont été… des enfants. Cest bien.

Les enfants pleurent un peu au départ, Martin serre la main de Clémence très sérieusement, puis, émotion flash, lenlacer sans prévenir avant de rejoindre son père.

Silence dans lentrée.

Pas de manteau denfant. Juste la parka de Clémence, solitaire.

Dans la pièce principale, le coussin du canapé défoncé là où Martin sasseyait. Par terre, un dessin oublié : famille lapin, papa, maman, Bébé Bouton, à côté, personnage aux cheveux jaunes, signé dune écriture hésitante : « tata Clem ».

Elle emporte le dessin à la cuisine. Théière, eau filtrée, mug préféré. Tout est en place, rangé, nickel. Comme elle aime.

Elle pense attendre que le soulagement la submerge. Celui daprès les voyages chez la famille, après les potes bruyants, après tout ce qui fracasse ses habitudes nettes.

Rien.

Juste le dessin et un silence très différent. Comme après la fin dun concert, quand il ny a plus de notes, juste toi, et tu ne sais pas si cest bien ou mal, seulement que ce nest plus pareil.

Assise à la cuisine, elle songe à Martin qui lui parlait du bonheur, à Margaux endormie contre elle, sur son parquet Esprit Maison et à sa propre main au-dessus de la petite. À son bureau, à présent transformé par la simple visite dun enfant.

À Jean. Sa façon de découper le pain, son calme qui ressemblait à de larmature invisible. Son soutien sans attente ni exigence, juste là.

Et elle sémerveille davoir passé neuf nuits sans refaire une seule insomnie liée au boulot. Étrange. Langoisse du taf, dhabitude, était son bruit de fond.

À dix-huit heures, elle se lève, enfile son pull favori bleu nuit, attrape son téléphone, le repose, puis le reprend.

Non, descend lascenseur, sonne au 72.

Jean ouvre tout de suite, visage attentif.

Ils sont partis, dit-elle.

Jai entendu la porte, oui.

Cest calme.

Sans doute.

Vous venez boire un thé ? Il va être tiède, je relance la bouilloire.

Pause.

Avec plaisir.

Dans la cuisine, Jean sassied sur le tabouret qui avait accueilli Paul au jour 1. Tout fait écho, différemment.

Ce soir, je nai plus rien à faire. Et je ne sais pas quoi en penser.

Tant mieux ou pas ?

Je ne sais pas. Cest surtout… bizarre.

On shabitue au bizarre.

Le nouveau bizarre ?

Dabord, seule, cétait bizarre, puis habituel, et puis, bizarre autrement.

Vous parlez comme un vétéran.

Il sourit.

Marié six ans divorcé depuis trois. Ce nétait pas violent, juste inévitable. Deux gentils, pas faits pour être ensemble. Le plus étrange, après, cest le silence, vraiment. Il change de texture selon quon est seul ou à deux.

Clémence pensait au passé :

Jai toujours cru que le silence, cétait la liberté, que la solitude était un choix.

Cen est un. Mais parfois, on change davis.

Donc, vous lavez fait ?

Disons que jy travaille. Avoir pour voisin deux mômes qui mettent limmeuble sous eau, cest radical.

Elle rit, et cette fois, cest une vraie joie.

Jean…

Oui ?

Pause offerte, propice à la diversion, au demi-tour. Elle ne le fait pas.

Je vous aime bien. Je pense que vous devriez le savoir.

Ça tombe bien. Jy pensais aussi.

Depuis quand ?

Depuis le jour où vous mavez demandé pourquoi jétais si calme. On ne me la jamais demandé.

Cest loufoque, pour aimer quelquun.

Jaime le loufoque.

Ils bavardent, oublient lheure. De la vue depuis leurs étages, des enfants déjà au loin mais tout près, du dessin sur la table, des histoires de tasses à peine vidées. Il sen va, lui prend la main.

Bonne nuit, Clémence.

Bonne nuit.

Une autre nuit. Un autre silence. Celui-là, chaleureux.

Elle pose le dessin de Margaux sur létagère, contre le vase. Famille lapin la fixe. « tata Clem » aussi.

Un an passe.

Lappartement a changé, en nuances. Sur du bas de la bibliothèque traînent des albums colorés, souvenirs du dernier séjour des neveux. Sur la fenêtre, aux côtés du vieux cactus, trois pots irréguliers, Margaux ayant eu la main lourde pour arroser. Deux manteaux à lentrée : le sien bleu nuit, lautre gris, bien masculin.

Sur la table du salon, le catalogue des structures de Jean. À côté, tasse de café, roman avec signet.

Clémence contemple le parc, devenu doré sous lautomne.

Son ventre sarrondit, doucement, cinq mois déjà lhabitude de cette métamorphose vient à pas de velours, fierté tranquille daccueillir limprévisible.

Jean entre.

Ils arrivent, Paul vient denvoyer un SMS.

Donc, ils seront là sous peu.

Martin ta appelée ?

Trois fois. Il veut savoir sil peut regarder la tablette, ou si on va directement au parc.

Les deux !

Cest ce que jai dit.

Jean met la bouilloire à chauffer, la regarde.

Ça va ?

Oui. Les jambes tirent un peu, cest tout.

Assieds-toi.

Je tiens debout.

Clémence…

Jobéis… Elle sinstalle sur le canapé. Tu sais, il y a un an, jour pour jour, ils repartaient. Je me revois, teapot à la main, à attendre que le silence redevienne doux.

Et alors ?

Il ne la jamais été.

Tu vois ! Tu es venue.

Tu attendais ?

Disons que jespérais.

On sonne, crescendo denfant façon déflagration au portier. Enthousiasme version Martin.

Cest Martin, constate Clémence.

Qui dautre.

Va ouvrir, je suis embourbée !

Jean va ouvrir.

Tata Clem ! hurle Martin. On est là ! On va au parc ? Y a des feuilles ? Et ton ventre, il a grossi ?

Martin…, soupire Paul. Laisse-nous entrer dabord.

Jsuis déjà dedans.

Margaux, plus posée, scanne la pièce, repère Clémence, sapproche, lembrasse fort.

Tata Clem, mon lapin est là ?

Rangé sur létagère.

Je savais quil y était.

Hall joyeux : Paul tape sur lépaule de Jean, Emeline discute trajets, Martin course la bibli, et revient avec la BD de lours et des mûres.

Tu las gardée ! Tu la liras au petit bébé ?

Oui.

Alors, parfait. Il opine, rassuré.

Jean, parc ?

Il y a toutes les feuilles que tu veux.

Après le thé, tranche Clémence. Ensuite parc.

Tu dis toujours ça.

Je continuerai.

Daccord, conclut Martin, regard droit, genre de maturité enfantine qui ne suse jamais vraiment. Tata Clem, tes heureuse maintenant ?

Dans cette ambiance de discussions, lécho dEmeline qui éclate de rire, Margaux qui vérifie que le lapin lattend, théière, Paris bruitant derrière la fenêtre, automne doré, bébé devenu réel au creux de son ventre, Clémence sourit.

Oui, dit-elle. Oui, je suis heureuse.

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