Panne du système

Bug du système

Camille, tu es chez toi ?

Thomas, tu sais bien que je suis toujours chez moi le dimanche matin.

Alors ouvre-moi la porte.

Elle jeta un œil dans le judas pendant trois longues secondes. Son frère se tenait là, dans le couloir de limmeuble, manteau ouvert, deux gros sacs posés à ses pieds et lair de quelquun qui venait de perdre un pari important. Deux silhouettes se dessinaient derrière lui une plus grande, une plus petite. Camille ferma brièvement les yeux, les rouvrit. Les silhouettes étaient toujours là.

Elle ouvrit la porte.

Bonjour, dit Thomas avec le sourire quelle reconnaissait depuis lenfance, le sourire de celui qui va te demander un service.

Non, répondit-elle.

Je nai encore rien dit.

Tu souris comme ça. Donc non.

Mathieu se faufila entre les jambes de son père, plantant son regard sur sa tante. Il avait six ans, une mèche rebelle sur la tête et un lacet traînant sur le parquet flambant neuf. À côté, Lou tenait contre elle un lapin en peluche à une oreille, et la scrutait dun air doux, cette curiosité paisible propre aux enfants de quatre ans, sans la moindre crainte.

Camille fixa le parquet. Chêne clair, finition Nordique de chez Estelle, posé trois mois auparavant par un artisan quelle avait attendu six semaines. Le lacet de Mathieu était tâché de chose marron. Elle préféra ne pas creuser.

Entrez, mais débarrassez-vous tout de suite de vos chaussures.

Lappartement, au huitième étage de la résidence « Couronne Nord », cétait son accomplissement à elle. Pas son poste de responsable commerciale chez CréaDéco, ni la Renault au parking, ni son solde bien au chaud chez BNP. Non, cétait cette surface de cent-quatre mètres carrés, plafond à trois mètres, grandes baies vitrées donnant sur le parc. Deux ans à choisir meubles et rideaux, à changer les lampes, à sélectionner la nuance parfaite de bleu-gris qui devenait presque gris à la nuit tombée. Son canapé Estelle, large, gris, à dossier haut. Sa table basse en bois massif, fendue dun trait que le vendeur appelait « caractère du bois », et quelle avait dabord voulu rapporter avant de finir par sy attacher. Aucun superflu. Aucune babiole aux rebords des fenêtres. Cosmétique BelleVie impeccablement alignée dans la salle de bains, serviettes assorties, mêmes cintres en bois dans les armoires.

Cétait la vie quelle sétait construite consciemment. Tout à sa place. Le silence un vrai silence de ville, où lon nentend que le ronron du lave-vaisselle Livinton dans la cuisine et parfois la pluie contre la vitre.

Thomas posa les sacs dans lentrée. Les enfants enlevèrent leurs chaussures. Mathieu effleura immédiatement le mur blanc.

Mathieu, gronda Camille.

Quoi ?

Tes mains.

Il observa sa paume, puis le mur, puis de nouveau sa tante.

Quoi mes mains ?

Camille inspira profondément. Trois secondes dinspiration, trois dexpiration, lexercice phare de la gestion du stress selon son dernier séminaire.

Thomas, dit-elle, explique vite.

Son frère sinstalla sur un tabouret de bar dans la cuisine et croisa les bras. Geste de reddition.

On part avec Chloé en thalasso. Huit jours. Il faut vraiment quon parle… Sil te plaît. Avec les enfants, cest impossible.

Tu nas pas dautres solutions ?

Maman est en cure jusquà vendredi prochain. Tu le sais. Les parents de Chloé sont coincés à la campagne, un foyer COVID, impossible damener les enfants. Camille, je ten supplie, juste huit jours.

Huit jours…

Ou neuf. On revient dimanche prochain.

Un bruit séleva du salon. Discret mais sans équivoque. Quelque chose était tombé.

Lou, ne touche à rien ! cria Thomas sans même tourner la tête, dun ton rôdé.

Thomas, articula Camille tout bas elle savait quon se fait mieux entendre en murmurant , je travaille dici. Mercredi jai une présentation en ligne pour des clients sur trois villes. Je ne sais rien faire avec des enfants. Je ne sais pas ce quils mangent, quoi leur dire, comment les coucher.

Ils mangent tout sauf les oignons. Enfin, Mathieu refuse les tomates. Tu peux tout leur dire, ils ne sont pas difficiles. Lou sendort avec son lapin, et pour Mathieu il faut juste lui lire une histoire, elle est dans son sac.

Thomas…

Camille… Son frère leva les yeux, et elle y lut quelque chose qui serra un peu sa poitrine. Pas de la pitié autre chose. Une fatigue contre laquelle on ne lutte plus. Si on ne part pas, je ne sais pas ce qui arrivera à notre couple. Vraiment, je ne sais pas.

Elle se tut. Dehors, au-dessus du parc, un nuage défilait, très blanc, très calme.

Huit jours, finit-elle par dire.

Merci.

Ne me remercie pas trop vite. Je ne promets pas de ne pas tappeler dans trois heures.

On sera joignable. Chloé aussi.

Thomas partit vite. Trop vite, comme quelquun qui craint dêtre rappelé. Il embrassa les enfants sur la tête, glissa une dernière vanne sur « tata Camille, la plus cool », laissa sur le bar une feuille dinstructions griffonnée à la va-vite, et quinze minutes plus tard, il avait déjà passé la porte.

Camille resta dans lentrée.

Mathieu et Lou la fixaient.

Elle les observait en retour.

Bon, dit-elle.

Bon, confirma Mathieu.

Vous avez faim ?

Je veux du jus ! lança Lou.

Quel genre ?

Orange.

Jus dorange ?

Non. Orange. Le orange.

Camille ouvrit son frigo. À lintérieur : deux eaux gazeuses, un tupperware de légumes coupés, un yaourt nature BelleVie, une bouteille entamée de blanc. Pas de jus pour enfant. Elle navait jamais pensé à ce genre de détail, elle navait jamais eu à y penser.

On va faire un saut à Carrefour, annonça-t-elle.

Youpi ! cria Mathieu avec un tel allant que lécho rebondit au plafond. Trois mètres de hauteur, excellente acoustique.

Camille grimaça.

Carrefour était juste à côté, cinq minutes à pied. Pendant ces cinq minutes, Lou laissa tomber son lapin quatre fois, Mathieu testa tous les boutons de lascenseur (y compris lappel du gardien) et raconta à Camille lépopée détaillée dun copain de classe, Lucas, capable de cracher entre ses dents à deux mètres de distance. Camille sut tout sur Lucas, plus quelle ne laurait jamais voulu.

Chez Carrefour, elle acheta quatre jus différents, du lait, du pain, des yaourts à la fraise, des pâtes, des nuggets de poulet, des pommes, des bananes, et un paquet de biscuits flashy que Mathieu glissa tout seul dans le caddie pendant quelle se penchait sur les fromages. Elle ne remit pas les biscuits en rayon. Petit capitulation quelle ne se serait jamais permise une semaine plus tôt.

La première journée fut relativement calme si on oublie que Lou a renversé le jus orange sur la table basse et que Mathieu sest pris lencadrement de porte en courant, hurlant pendant cinq minutes. Camille, pas très habituée, lui a tendu un verre deau et a dit que ça passerait son conseil dadulte universel, qui a curieusement fonctionné.

Ils ont refusé daller dormir à neuf, à dix et dix heures trente. À dix heures et demie, Camille a lu deux fois le livre de lours qui cherche des framboises à Mathieu, car il la demandée deux fois. Lou dormait déjà, recroquevillée sur le canapé, serrant son lapin. Camille la regarda vingt secondes avant de la porter délicatement jusquà la chambre damis. La petite était légère et chaude, comme un Soleil miniature. Elle ne se réveilla pas.

Camille retourna dans la cuisine, se prépara une tisane dans sa mug Livinton, ouvrit son ordi. Trois jours avant la présentation. Deux slides à finir, un discours à répéter.

Elle était assise là, dans la quiétude de sa cuisine, buvant son thé, incapable de se concentrer.

Le deuxième jour commença à 6h37 précises, elle sen souviendra toujours : elle a regardé son portable Livinton pile au moment où le vacarme a retenti dans le salon.

Mathieu sétait levé dabord, avait entrepris de bâtir une forteresse avec tous les coussins du canapé Estelle. Les quatre coussins à terre, le plaid aussi, et lui, assis triomphalement au centre, mangeant les biscuits quil avait trouvés va savoir comment sur la deuxième étagère de la cuisine. Des miettes partout.

Bonjour ! lança-t-il, parfaitement en forme.

Bonjour, souffla Camille.

Tu sais faire des crêpes américaines ?

Des pancakes ?

Oui, mais il faut du sirop dérable.

Je nen ai pas.

Cest dommage.

Elle fit de la bouillie de sarrasin. Mathieu mangea sans histoire. Lou se réveilla à huit, arriva avec son lapin et une tête chiffonnée, grimpa sur la chaise et déclara :

Je veux la même bouillie que Mathieu.

Camille se dit quelle nétait pas si nulle.

Linondation eut lieu mardi, à quatorze heures.

Camille était à son bureau, à corriger ses slides. Les enfants jouaient dans la salle de bains, elle les avait autorisés à naviguer des bateaux en papier faits de vieilles factures dégottées par Mathieu. Ça paraissait tranquille. Leau, les enfants, le silence.

Vingt minutes plus tard, il ny avait plus de silence.

Elle percuta le souci doucement dabord en finissant sa slide, puis en allant prendre de leau, remarquant soudain le filet humide qui sétendait sur le carrelage depuis sous la porte de la salle de bain.

Non fit-elle, dun ton quon ne prend que quand cest déjà trop tard.

Le robinet était grand ouvert. Les enfants sétaient lassés et, selon Mathieu, « étaient allés regarder la télé ». Le plus grand bateau avait coincé la bonde, leau débordait depuis dix bonnes minutes.

Elle ferma le robinet. Regarda la flaque. Ferma les yeux.

On sonna vingt minutes plus tard. Elle ramassait leau à léponge, maudissant ses chaussons en laine BelleVie, sûrement fichus.

Oui ?

Je suis le voisin den dessous. Septième étage.

Cétait un homme dune quarantaine dannées, grand, un peu ébouriffé, jean de maison et pull bleu nuit. Il avait un visage calme, et montrait son téléphone : une photo dun plafond mouillé, une tache sétendant depuis la suspension.

Je mappelle Antoine. Appartement soixante-douze.

Camille. Quatre-vingt-quatre. Je sais ce qui sest passé. Les enfants.

Je comprends. Il rangea son téléphone. Besoin daide ?

Camille le fixa, attendit. Dhabitude, à ce moment-là, on sort le grand jeu : gestionnaire, assurance, « cest inadmissible »… Elle sy préparait, cest son métier après tout.

Vous avez dit « aider » ? demanda-t-elle.

Vu le bruit, vous avez encore de leau partout. Jai un super balai-éponge et un sèche-cheveux puissant à la maison.

Mathieu pointa son nez derrière elle.

Tes le voisin den bas ? demanda-t-il, très curieux. Cest à cause de nous que ça fuit ?

Oui, reconnut Antoine. Mais il ne le dit pas méchamment. Il incline la tête : Les bateaux marchaient bien ?

Super ! Javais un porte-avions !

Sérieux.

Entrez, coupa Camille, autant ne pas le laisser dans le couloir.

Elle se souvient mal de lheure suivante. Antoine essuya leau méthodiquement, sans commentaire, sans stress, en laissant Mathieu manipuler léponge comme une mission importante. Lou surveillait du seuil, lapin contre elle, désignant les flaques restantes, toujours à bon escient.

Votre plafond a pris cher ? demanda Camille quand ce fut fini.

Un peu. De toute façon, il fallait le repeindre. La tache séchera.

Je paierai le dégât.

On verra. Il haussa les épaules, sans agressivité, juste fatalisme à la française. Depuis quand, les enfants ?

Deux jours.

Les vôtres ?

Neveu et nièce. Je Non, jai pas denfant.

Il hocha la tête. Regard vers Mathieu, déjà happé par la télécommande.

Daccord. Mon conseil : achetez vite une sécurité bonde chez Bricomarché. Et fermez le robinet.

Je retiens.

Bonne chance ! Il raccrocha sa serpillière, se retourna sur le pas de la porte : Si besoin, septième. Appelez, sans complexe.

Comment faites-vous pour rester calme ? demanda-t-elle sans réfléchir.

Antoine réfléchit une seconde.

Quest-ce que vous voulez que je fasse ? Hurler ? Mon plafond va pas sécher plus vite, non ?

Il sen alla. Camille sadossa à la porte. Dehors, le soleil commençait à descendre. Dans la cuisine, Lou réclamait la moitié du dernier biscuit, Mathieu protestait.

Camille coupa le biscuit en deux. En silence.

Les deux enfants la regardèrent, impressionnés.

Le mercredi matin, elle se prépara pour sa présentation. Les enfants devant un dessin animé, table de la cuisine garnie de pommes découpées et de crackers, tout sous contrôle.

Présentation à onze heures. Camille au bureau, ordi, casque, veste de tailleur par-dessus un tee-shirt. Sept clients en visio de Paris, Lyon, Marseille. Directeur régional, deux partenaires parisiens.

Tout roule quinze minutes. Elle balade les clients à travers la nouvelle gamme Estelle, politique tarifaire, deux questions.

À la seizième minute, la porte du bureau souvre.

Tata Camille ! La voix de Lou aurait sans doute atteint le septième étage. Mathieu a pris mon lapin !

Lou, dit doucement Camille, je travaille.

Il est moche, son lapin !

Il est moche ! confirma Mathieu depuis le salon.

Excusez-moi, sourit Camille à lécran, petite urgence.

Pause. Elle sort : Mathieu tire loreille, Lou tient le corps, tirant chacun de son côté.

Relâchez le lapin, dit Camille.

Ils sexécutent. Lou récupère lobjet, le serre contre elle.

Mathieu, tu peux regarder ton dessin animé en silence ?

Il est fini.

Mets-en un autre.

Lequel ?

Celui qui vient.

Y a de la pub.

Regard. Il finit par prendre la télécommande, elle met une chaîne de dessins animés. Retour au bureau.

Huit minutes paisibles Puis on frappe. Cette fois, Mathieu rentre seul, et reste debout, silencieux.

Camille, sans rompre son discours, jette un œil.

Faut que jaille aux toilettes, annonce-t-il dans le micro.

Le directeur de Lyon éclate de rire. Les autres suivent. Camille rougit, cest tout nouveau, elle navait jamais rougi depuis longtemps.

Mathieu, tu sais où cest.

Oui. Je voulais juste tinformer.

Vas-y, sil te plaît.

Il file. Camille reprend. Ambiance pro fichue mais contact humain soudainement meilleur : le partenaire de Paris avoue trois enfants, comprend parfaitement. Le client marseillais sintéresse à la gamme Estelle ; rendez-vous pris.

Camille ferme lordi. Reste assise un instant.

Puis réalise quelle nest pas en colère. Cest étrange. Elle pensait lêtre.

Elle prépare des tartines au fromage. Mathieu adore. Lou grignote en discutant sérieusement avec son lapin.

À seize heures, on sonne.

Je vous ai trouvé une sécurité baignoire, annonce Antoine, brandissant un petit sachet contenant un bouchon en caoutchouc.

Vous êtes repassé exprès ?

Jallais acheter du pain, autant passer.

Entrez.

Elle navait pas prévu, mais il enleva ses chaussures, Mathieu jaillit du salon en hurlant :

Hé, tes le monsieur de leau !

Oui, sourit Antoine.

Ça y est, tas séché ? Tas plus de tache ?

Presque. Encore deux jours.

Super. Tu sais jouer à la Jenga ? Papa la mise dans le sac.

Bien sûr.

Viens voir !

Voilà comment Antoine se retrouve à jouer à la Jenga sur la table basse Estelle, entre Mathieu et Lou. Lou ne comprend pas les règles, mais elle veut participer : elle place son lapin en mascotte à côté de la tour. Antoine joue sérieusement, appliqué, une attitude qui impressionne les enfants.

Camille, à la cuisine, prétend préparer le dîner alors quen vrai elle regarde.

Doucement, conseille Antoine à Mathieu, prends la pièce tout à gauche. Elle sort plus facilement.

Ten sais quoi ?

Les tours, cest toujours pareil. Il y a un point faible, il faut juste le trouver.

Dans la vie aussi ? demande Mathieu, profond tout à coup.

Antoine hésite.

Oui, à peu près.

Ils dînent tous ensemble. Antoine aide à cuire les escalopes, tranche le pain, voyant que Camille le coupe de travers. Légèrement intrusif, mais le pain est nickel.

Vous habitez ici depuis longtemps ? demande Camille.

Trois ans. Vous, je vous ai vue emménager lan dernier, avec tout le mobilier.

Vous êtes observateur.

Je partais bosser à ce moment-là.

Vous faites quoi ?

Ingénieur structures. Charpente et béton. Rien de très sexy.

Ah bon ? Pourquoi ?

Personne ne te félicite pour la beauté des poutres. Juste, si ça tient, cest assez.

Mais cest le plus important, non ?

Son regard change, un instant.

Oui, sans doute.

Les enfants sendorment à neuf heures, sans histoires. Antoine finit sa tisane, la remercie, se lève.

Bonne nuit, dit-il dans lentrée.

Bonne nuit. Merci pour tout à lautre jour.

Il la fixe un peu plus longuement.

Vous vous en sortez bien, lance-t-il. Pour une première fois.

Comment vous savez ?

Si ce nétait pas, vous nauriez pas lair de porter un vase en verre, en craignant de le laisser tomber.

Elle éclate de rire, vraiment.

Il sen va. Elle reste dans lentrée. Le petit manteau bleu de Lou pend encore, à côté de la veste de Mathieu. Son propre manteau à part, comme étranger.

Jeudi et vendredi senchaînent différemment. Un truc a bougé. Camille ne sursaute plus aux bruits. Les rituels du matin deviennent familiers. Lou aime sinstaller à côté delle pendant le travail, à dessiner des familles de lapins dans un carnet offert par Camille. Chacun a un nom.

Cest la maman lapin, explique Lou. Là, le papa. Et le petit, il sappelle Bouton.

Pourquoi ?

Parce quil est rond !

Logique.

Vendredi, Antoine repointe son nez avec un vieux jeu de société, « Capitales du monde », boîte abîmée, très ex-RDA. Les enfants ne connaissent aucune ville, mais y jouent avec passion.

Ça vient doù ?

Mon enfance. Je lai pris lors du dernier déménagement, sans savoir pourquoi.

Bonne pioche.

Ils finissent par terre, faute de place. Lou sendort contre Camille, qui ne saperçoit même pas quelle la tient dun bras.

Antoine le remarque. Il ne dit rien.

Samedi, ils sortent au parc, à linitiative dAntoine. Camille accepte. Mathieu trouve une flaque, traverse, évidemment. Elle porte ses chaussures dans un sac en rentrant, avec les chaussettes trempées, sans protester.

Tu nes pas contrarié ? demande-t-elle.

Pourquoi ?

Tes chaussures, enfin.

On sen fiche. Ça sèche.

Tu parles comme Antoine.

Antoine est trop bien. Dis, tata Camille, cest ton copain ?

Cest mon voisin.

Cest pareil ?

Non.

Pourquoi ?

Elle ne trouve pas la réponse. Derrière, Antoine porte Lou sur son dos et lui explique la différence entre les arbres, Lou est sérieuse comme à lécole.

Le soir, Thomas téléphone. Sa voix est changée, plus légère.

Comment ça va ?

Vivants, répond Camille. Mathieu sest baigné dans une flaque. Lou a dessiné quarante-sept lapins.

Thomas éclate de rire.

Tu gères.

Pas trop mal. Et vous ?

Silence.

Beaucoup mieux. Merci.

Tant mieux.

La deuxième semaine est plus facile. Camille sait que Mathieu ne mange pas de tomates, mais le potage, oui. Que Lou veut sa fenêtre entrouverte. Que la fatigue à 19h30 se gère mieux en capitulant gentiment. Petits savoirs gagnés sans mode demploi.

Antoine passe chaque soir. Parfois avec quelque chose, parfois pas. Ils discutent de tout. Il lit beaucoup, cest inattendu pour un ingénieur. Elle lisait aussi, mais plus trop.

Vous lisez quoi ? demande-t-il.

Rien, à part des docs de boulot.

Ça ne compte pas.

Je sais…

Vous voulez que je vous prête un roman ?

Pourquoi pas.

Il ramène un roman dune auteure japonaise dont elle na jamais entendu parler, sur une fille qui trie lappartement de sa mère décédée et réalise tout ce quelle ignorait. Camille le lit chaque soir, trente minutes après le coucher des enfants. Un luxe.

Le jeudi de la deuxième semaine, Mathieu demande à voir son « bureau ».

Où tu bosses ?

Ici, dans la pièce.

Montre.

Elle lui montre : ordi portable, catalogues Estelle, cactus.

Tes heureuse ?

Comment ça ?

Tu trouves le bonheur au travail ?

Je Oui, jaime ce que je fais.

Papa dit : « il faut aimer son job sinon ça ne sert à rien ».

Il a raison.

Ouais. Dis, tata Camille, pourquoi tu vis toute seule ?

Comme ça.

Tas jamais voulu être avec quelquun ?

Jétais habituée. Jaimais bien.

Tu aimais ?

Elle se tait.

Oui.

Le dernier jour arrive subitement. Thomas débarque le dimanche à 13h, suivi de Chloé, apaisée. Elle serre ses enfants longuement, Lou sagrippe et ne lâche pas tout de suite.

Camille, dit Chloé, je ne sais pas comment te remercier.

Il ne faut pas.

Ils ont été sages ?

Ils ont été des enfants. Cest normal.

Chloé a lair surprise, comme si une autre réponse était attendue.

On fait les sacs en une heure. Lou pleure un peu, Camille la réconforte, promet que la porte reste ouverte. Mathieu, très sérieux, serre la main de sa tante comme un adulte, cest ridicule et touchant à la fois. Puis il la prend dans ses bras, très vite, et file.

La porte claque.

Camille, debout dans lentrée, contemple le cintre nu : plus de manteau denfant. Son propre manteau, seul.

Silence total.

Au salon, un coussin du canapé est froissé Mathieu était posé là le matin. Sur le sol, près de la table basse, un petit dessin que Lou a oublié. Famille de lapins : papa, maman, petit Bouton. Un personnage aux cheveux dorés sur le côté. Inscrit en lettres enfantines : « tata Camille ».

Elle prend le dessin, le garde un moment.

Puis file en cuisine, met la bouilloire en route, verse dans sa tasse préférée. Tout est sa place, nickel, calme. Juste comme elle aime.

Elle attend de sentir ce soulagement daprès cousinades, après séminaires, tout événement bordélique. Ce répit retrouvé.

Mais il ny a que le dessin dans ses mains et ce silence différent. Pas la paix, mais un moment suspendu, comme à larrêt dune musique. On ne sait pas si cest bien ou pas, on constate juste que quelque chose a changé.

Elle boit son thé, regarde le parc. Réfléchit.

À Mathieu qui lui demandait si elle était heureuse. À Lou, endormie contre elle le vendredi sur le parquet, et dont elle navait pas enlevé le bras. À son bureau, différent depuis le passage de Mathieu.

À Antoine.

À sa manie de couper le pain, à son calme qui ressemblait à un pilier. Au fait quil venait chaque soir sans jamais rien attendre. Juste là, présent.

Elle réalise quelle na pas eu dangoisse de travail depuis dix jours. Chose inédite depuis cinq ans.

À dix-huit heures, elle se lève, sarrange, enfile son pull bleu nuit préféré. Prend son téléphone le repose. Le reprend.

Finalement, elle descend en ascenseur, sonne à la soixante-douze.

Antoine ouvre presque aussitôt. Il na pas lair surpris, juste attentif.

Ils sont partis, glisse Camille.

Jai entendu la porte.

Cest calme, maintenant.

Jimagine.

Vous voulez monter boire un thé ? Jai fait chauffer, je remets de leau.

Il hésite un dixième de seconde.

Jaimerais beaucoup.

Ascenseur. Il sassoit sur le tabouret de bar où Thomas était le premier jour. Conversation totalement différente.

Vous savez, commence-t-elle, ce soir pour la première fois, je nai plus aucune obligation. Et je ne sais pas quoi en penser

Cest bien ou pas ?

Je ne sais pas. Je ne suis pas habituée.

On shabitue à tout, même au changement.

Ça veut dire quoi, « nouveau inhabituel » ?

Au début, être seule, cétait étrange. Puis vous vous êtes habituée. Puis, il faut se réadapter.

On sent que vous avez déjà vécu ça

Il lève les yeux :

Jai été marié. Six ans. Trois ans seul.

Désolée.

Il ne faut pas. Cétait nécessaire. On était de belles personnes, pas pour la même vie. Un temps. Le plus difficile, ce nest pas la séparation. Cest le silence, ensuite. On découvre quil y a différents silences, selon si on partage ou non.

Camille regarde sa tasse.

Pour moi le silence, cétait la liberté. La solitude, un choix.

Ça peut lêtre. Mais parfois, on décide autrement.

Vous lavez décidé ?

Je suis en train. Grâce aux enfants des voisins qui font des inondations.

Elle rit. Vraiment.

Antoine.

Oui ?

Vous

Cest un de ces moments quelle connaît par cœur, où changer de sujet est possible, détourner, se replier poliment.
Mais elle sélance :
Vous me plaisez. Je voulais que vous le sachiez.

Il la regarde.

Tant mieux, lance-t-il doucement. Parce que vous aussi.

Depuis quand ?

Depuis que vous mavez demandé pourquoi je restais calme. Personne ne lavait jamais demandé.

Cest un drôle de critère.

Jai des critères bizarres.

Ils boivent du thé, parlent jusque tard. De son travail à elle, du sien, du panorama du 7e étage, des enfants, du dessin des lapins. Il ne se presse pas, elle non plus.

En partant, il lui prend la main, une seconde.

Bonne nuit, Camille.

Bonne nuit.

Elle sadosse à la porte. Cette fois, le silence est différent : chaud, doux.

Elle va ramasser le dessin de Lou sur le tapis, le pose sur létagère près dun vase. Les petits lapins la regardent. Et tata Camille aux cheveux jaunes, un peu de travers mais bien reconnaissable.

Un an passe.

Lappartement a changé, mais subtilement. Sur létagère du bas, des livres aux jaquettes criardes, pour enfants, laissés par Mathieu ou Lou. Sur le rebord de la fenêtre, aux côtés du cactus, trois pots de plus un penche, trop deau (Lou, certainement). Dans lentrée, deux manteaux : le sien, bleu nuit ; un autre, gris.

Sur la table basse, un catalogue darchitecture dAntoine, ouvert, à côté dun mug à demi vide et dun livre avec marque-page.

Camille regarde, debout, par la fenêtre. Le parc automnal, roussi, irrégulier, elle ladore ainsi.

Le ventre rond est visible, encore discret. Cinq mois. Elle shabitue, chaque jour un peu plus, à lidée que limprobable devient ordinaire, principal, évident.

La porte souvre.

Ils arrivent, annonce Antoine, rejoignant la cuisine. Thomas a écrit, ils sont en voiture.

Ils seront là dans une demi-heure.

Mathieu ta appelée ?

Trois fois. Il veut savoir sil aura le droit à des dessins animés ou sil doit aller au parc.

Les deux, non ?

Je lui ai dit pareil.

Antoine lance la bouilloire, la regarde.

Comment tu te sens ?

Bien. Un peu fatiguée dans les jambes, cest tout.

Assieds-toi !

Je suis bien debout.

Camille

Ok, je massois.

Elle sinstalle sur le canapé. Tu sais, je pensais ce matin : il y a un an, exactement ce dimanche, ils repartaient. Je restais seule avec ma tasse de thé, à attendre que le silence me fasse du bien.

Et alors ?

Il ne ma pas soulagée.

Javais entendu la porte, ce jour-là.

Tu espérais que je vienne ?

Il réfléchit.

Je crois que oui.

On sonne. Fort, pressé façon enfants surexcités.

Cest Mathieu, lance Camille.

Pas de doute.

Ouvre, je peine à me lever.

Antoine savance.

Tata Camille ! tonne la voix de Mathieu bien avant que la porte soit ouverte. On est là ! Tu viens au parc ? Les feuilles sont tombées ? Ton ventre a grossi ?

Mathieu, laisse-nous dabord poser les valises, proteste Thomas.

Moi, je suis déjà dedans !

Lou, discrète, scanne la pièce, repère Camille, vient la serrer dans ses bras, fort, sans un mot. Puis sécarte, sérieux regard.

Tata Camille, tu as mon lapin ?

Oui, sur létagère de la chambre.

Je savais quil serait là.

Le hall semplit de bruit. Thomas embrasse Antoine, Chloé parle à Camille de la route, Mathieu cavale partout, bruits divers. Il réapparaît avec lalbum de lours et des framboises.

Tu las gardé !

Je vais le lire au petit ?

Oui.

Parfait. Il acquiesce, ravi. Antoine, on va au parc ? Y a des feuilles ?

Il y en a.

On y va alors !

Dabord, le thé, tranche Camille.

Tu dis toujours ça.

Et je continuerai.

Bon, concède Mathieu. Puis, très direct, comme toujours : Tata Camille, tes heureuse maintenant ?

Il y a du bruit, du rire, Lou qui cherche son lapin, le sifflement de la bouilloire, la rumeur douce du parc dehors, et ce petit mouvement en elle, pas encore familier.

Camille regarde Mathieu.

Oui, répond-elle.

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