Je me rappelle que la pluie tombait avec une furie ininterrompue, comme si le ciel voulait laver chaque recoin de Paris. Lasphalte brillait sous les réverbères, et de petits torrents sengoulaient dans les gouttières, entraînant feuilles, mégots et la poussière des journées passées. Dans ma berline, le chauffage ronronnait discrètement, menveloppant dune chaleur rassurante. La musique douce qui séchappait de la radio semblait me placer dans une bulle, à labri du déluge.
Cétait un mercredi aprèsmidi quelconque, je revenais du bureau après une réunion qui sétait déroulée mieux que prévu. Javais une mallette pleine de dossiers sur le siège passager et une liste de tâches qui tournait sans cesse dans ma tête. Tout cela sest arrêté dun coup lorsque, à langle de lavenue de la Bourdonnais, jai aperçu une petite silhouette recroquevillée sous la pluie.
Elle ne devait pas avoir plus de huit ans. Ses cheveux noirs collaient à son visage, et la veste quelle portait était si fine quon aurait pu la confondre avec du papier. Dans ses petites mains tremblantes, elle tenait un bouquet de fleurs fanées, enveloppé dun sac plastique déjà froissé. Ses souliers en toile étaient complètement détrempés.
Jai ralenti, puis, sans trop réfléchir, je me suis garé près du trottoir. Je suis resté là, à la regarder quelques secondes. Dautres auraient pu passer sans sarrêter, comme tant dautres, mais la façon dont elle serrait les fleurs contre son cœur, comme son unique trésor, ma retenu.
Jai coupé le moteur et ouvert la portière. Le vent glacial ma frappé aussitôt, accompagné du tambourinement incessant de la pluie. Je me suis approché.
Monsieur! criatelle au-dessus du bruit du déluge. Vous ne voudriez pas des fleurs pour votre épouse? Elles sont très jolies je les vends pas chères.
Sa voix était faible, mais elle essayait de paraître enjouée.
Jai enlevé ma veste et lai posée sur ses épaules. Elle était énorme pour son petit corps, mais au moins elle labritait.
Tiensvoir lui dis-je en lui tendant aussi mon parapluie. Tu vas tomber malade comme ça.
Elle ma regardé comme si je venais de lui offrir un diamant.
Non, monsieur ma mère dit de ne jamais accepter les choses dun inconnu.
Ta mère a raison répondisje, mais ce nest pas un cadeau. Cest un prêt pendant que tu travailles.
Elle a hésité, puis a finalement accepté le parapluie.
Combien de fleurs astu? laije demandé.
Vingt bouquets, monsieur. Mille euros le bouquet mais je peux les laisser à huit cents euros chacun, ils sont un peu abîmés par la pluie.
Jai sorti mon portefeuille et lui ai tendu deux cents euros.
Je les prends toutes.
Elle a ouvert la bouche comme pour dire quelque chose, mais aucun mot ne sest échappé.
Toutes? Mais que vastu faire de tant de fleurs?
Les distribuer répondisje. À ceux qui passent par ici. Ainsi chacun aura un jour un peu plus beau.
Un timide sourire sest dessiné sur son visage.
Ma mère ne va pas le croire.
Où est ta mère?
À la maison elle garde mon petit frère. Il est malade. Cest pourquoi je suis sortie aujourdhui, pour quelle ne se mouille pas.
Un nœud sest noué dans mon estomac.
Reste avec la veste et le parapluie. Et maintenant, cours chez toi. Ta mère doit sinquiéter.
Elle a serré les billets contre sa poitrine, a fait quelques pas, et avant de tourner au coin, elle a crié :
Merci, monsieur! Que Dieu vous bénisse!
Je lai vue séloigner, protégée désormais par mon parapluie rouge. Je suis revenu à la voiture, trempé mais avec une étrange sensation: un mélange de tristesse, de tendresse et dune légère lueur despoir.
Jai rallumé le chauffage. Le parfum des fleurs a envahi lhabitacle, et tandis que je commençais à les offrir aux passants, jai senti que quelque chose en moi avait changé, même si je ne savais pas encore exactement quoi.