La sonnette vibra, mais le son en devint un écho flou, pulsant dans les murs dun appartement qui semblait flotter quelque part entre la brume et le réel. Sans saluer, repoussant son fils qui paraissait soudain minuscule, la belle-mère, Madame Germaine Lefort, pénétra dans la demeure, comme soufflée par une tempête invisible.
Allez, ma chère belle-fille, confesse-moi donc tous ces secrets que tu gardes pour toi, souffla-t-elle, les yeux brillants dune malice presque surnaturelle.
Maman ? Quest-ce qui se passe, maman ?… balbutia son fils, Augustin, qui flottait quelque part entre la cuisine et le couloir.
Plus tôt ce soir-là, Augustin était rentré dun bureau qui se dissolvait à chaque pas. Son épouse, Delphine, lavait prévenu au petit matin quelle rentrerait tard ; une inspection surprise de la direction, disait-elle, comme si cela avait du sens dans ce rêve. En entrant dans la cuisine, il trouva le réfrigérateur vide, comme un coffre sans fond. Il soupira, fit bouillir de leau, se tartina des tranches de baguette de fromage fondu, et sinstalla devant un téléviseur éternellement couvert de statiques.
Après avoir zappé entre des chaînes qui narrivaient quà moitié, atterrissant sur une boxe lunaire, la paix fut à nouveau brisée par la cloche, le retour de la tempête. Germaine simposa, balayant Augustin de son chemin.
Augustin, faut que tu mécoutes maintenant ! Cest Simone qui ma tout raconté
Mais quest-ce quil y a, maman ? interrogea le fils, en suspens.
Figure-toi que ta chère Delphine possède une autre adresse ! Oui, une mignonne petite résidence à Montreuil quelle loue en secret, et les euros, elle se les garde
Maman, pourquoi tu écoutes encore cette Simone ? Elle na que des commérages à raconter à tout le quartier, et toi tu gobes tout.
Oh, jsais bien que Simone aime grossir le trait, mais là, cest véridique ! La nièce de la voisine de Simone loge justement dans lappartement de Delphine.
La petite vient de se marier, alors elle et son époux louent chez Delphine, paient neuf cents euros par mois pas cher et ça fait déjà deux ans quelle loue, tu savais ça ?! Tes pas le premier, Augustin.
Sacré retournement marmonna Augustin, comme dans une brume. Elle ne men a jamais parlé
Eh bien, tu lui demanderas quand elle rentrera. Cest évident : elle prépare son parachute doré. Bientôt elle te plaquera, te laissera nu comme un vers, plaisanta Germaine, la voix cinglante.
Delphine rentra plus tard, les heures flottant dans le couloir, portée par lodeur abstraite dun pot-au-feu que Germaine sétait sentie obligée de préparer, comme pour occuper lattente. À table, deux paires dyeux perçants attendaient Delphine.
Germaine lança la première flèche :
Dis-moi, ma chérie, quels secrets caches-tu donc à ton Augustin ?
Mais aucun, pourquoi ? répliqua Delphine, désorientée.
Aucun ? Et lappart à Montreuil, rue Berthelot, numéro quinze ? Tu comptes nous jouer la grande innocente ?
Quel rapport avec mon appartement et mon mari ? demanda Delphine, les contours de son visage se brouillant légèrement.
Tu encaisses le loyer en douce, Delphine ! Tu caches les sous à Augustin ! insista Germaine.
Cest vrai, Delphine souffla Augustin tout bas. Doù sort cet appartement ? Pourquoi tu ne mas jamais dit que tu louais ? Et tu fais quoi de cet argent ?
Cest lappartement de tante Henriette, la cousine à ma mère. À moi, elle était comme une deuxième grand-mère, mais tu sais, je ne sais plus trop doù viennent tous ces liens de famille.
Henriette est partie il y a trois ans. Je ten ai parlé, Augustin Tu avais dit que ça me ferait des soirées de moins à aller lui rendre visite.
Et quand jai demandé ton aide pour lenterrement, tu mas dit que tu croulais sous les dossiers
Mais pourquoi elle la légué à toi ?! questionna la belle-mère, telle une juge dans un tribunal onirique.
Sans doute parce que jétais la seule à jamais franchir le pas de sa porte. Voilà.
Mais pourquoi ne rien avoir dit à Augustin ?
En quoi son avis changeait à laffaire ?… Ma famille, mon héritage
Cest ton mari, tout de même ! soffusqua Germaine.
Et alors ?
Tu te moques, Delphine ? Largent de lalocation devrait revenir au ménage, pas à tes caprices ! tonna la belle-mère.
Jutilise ce que je gagne comme je le souhaite. Cest mon héritage, mon bien, cest la loi et la justice, répondit Delphine calmement.
Mais lan dernier, jai refait la Citroën, jy ai mis mes primes Et toi tu gardais tout dans ton coin ? Je ne te croyais pas capable de ça, répliqua Augustin, la voix se perdant comme une fumée.
Cest ta voiture, Augustin. Tu roules avec, pas moi. Quand je te demande dêtre déposée quelque part, tes toujours soi-disant pressé. Trois fois que tu mas emmenée : au marché de Noël, à mon boulot parce que tavais oublié tes clés, puis aux urgences quand je me suis foulé la cheville. Dis-moi pourquoi je paierais pour une bagnole dont je ne profite pas ?
Tu as combien sur le compte, alors ? Tas accumulé un pactole ? demanda Germaine, les yeux miroitant comme des pièces dargent.
Oh, il y a de quoi, mais loin du million. Puis, Augustin, noublie pas : tu as deux filles en fac. Quand les as-tu aidées financièrement, dis-moi ?
Bah Elles bossent, non ?…
Elles étudient ET elles travaillent ! Mais si elles doivent bosser pour se nourrir, elles ne pourront pas étudier…
Mais pourquoi ne rien mavoir dit pour lhéritage dès le début ?
Parce que je maintenais la paix. Et surtout javais un exemple bien vivant devant moi : ta mère et la fameuse histoire de lappartement dOcéane
Ah ! Quoi, moi ? Quinsinues-tu ?
Un an entier à harceler Océane : À quoi bon garder ton F2 ? Vendons-le, on achète une maison de campagne, vive les barbecues !… Résultat ? Vendu lappart, acheté la maison au nom de qui ? Germaine Lefort. Et Océane, elle nose plus y aller sans demander la permission. Par contre, elle a le droit de creuser vos plates-bandes au printemps…
Mais tes sans gêne, Delphine ! hurla la belle-mère. Tu penses quà toi !
Je ne fais que suivre ton exemple, Germaine, répondit Delphine, posée.
Augustin, tas entendu ? Elle ose me manquer de respect !
Je ne dis que la vérité ! Vous découvrez mon héritage et vous déboulez direct ? Pourquoi, Germaine, dis-moi ?
Il fallait bien que jen parle à Augustin !
Voilà, cest fait. Et après ?
Eh bien, je demande que tu verses tes revenus locatifs à la famille, normal !
Mais ils vont à la famille, à MA façon. Pas pour la Citroën, ni pour rénover votre villa de campagne !
On aurait pu en discuter ensemble sur la meilleure façon dutiliser cet argent
Mais vous croyez quà quarante-six ans, je ne sais pas gérer mes finances ?
Il ne sagit pas que de soi sexclama la belle-mère.
Vous pensez à vous ! Voilà aussi pourquoi je nai rien dit sur lhéritage : pour dépenser selon MA vue et pour mes enfants.
Un bocal de purée de petits pois trembla sur la table. Tout se mit à tanguer doucement.
Désormais, il en sera toujours ainsi. Oubliez que cet héritage a jamais existé, Germaine, dit Delphine dune voix calme mais assurée.
Tu dépenseras tout, toute seule, alors ?
Toute seule, oui.
Et Augustin, pas un sou ?
Si jen ai envie, il aura sa part. Jai dit : tout pour la famille la mienne.
Et moi, je nen fais pas partie ?
Ma famille, Germaine, cest Augustin, nos filles et moi. Tous les autres sont de la famille élargie.
Et rien, malgré les tentatives acharnées de Germaine, ne put lui faire obtenir la moindre part de ce trésor vaporeux. Mais elle sacharna, cherchant mille astuces pour, disait-elle, récupérer son dû, dans un Paris où les secrets tournaient, ivres, sur le carrousel endormi des héritages. Mais Delphine nétait pas de celles quon berne, pas cette fois. Dans ce rêve étrange, elle sarrêta là où elle avait choisi, et tout le reste se dissipa comme une chanson douce au petit matin brumeux.