13 mars
Aujourdhui, jai besoin décrire. Tout remonte à lépoque où jai épousé Nadège, par pure provocation. Cétait une réaction à ma rupture avec mon grand amour. Je voulais prouver à Marie oui, mon ex, celle qui a fait tourner ma tête pendant presque deux ans que je nétais pas anéanti par son abandon.
Marie et moi étions ensemble depuis presque deux ans. Jen étais fou ; jaurais décroché la lune pour elle. Je croyais que les fiançailles approchaient. Mais Marie nétait jamais pressée :
Pourquoi se marier tout de suite ? Je nai pas fini la fac. Toi, à ton agence, cest pas la gloire. Pas de vraie voiture, pas dappart à toi. Élodie, ta sœur, cest ma copine, mais jai pas envie de la croiser chaque matin dans la cuisine. Si seulement tu navais pas vendu la maison, on aurait vécu là
Ses mots me blessaient parfois, mais il y avait du vrai dans ce quelle disait. Avec Élodie, on partageait lappartement de nos parents décédés, et je débutais à peine dans lentreprise familiale que javais dû reprendre avant même davoir mon diplôme. On a vendu la maison dun commun accord priorité au commerce. Avec les dettes qui sétaient accumulées en attendant la succession, la vente était la seule issue. Élodie entamait sa troisième année à la fac, moi jétais en dernière année.
Marie, elle, vivait sous laile de ses parents et prônait linstant présent. Mais quand on devient chef de famille brutalement, tout change. Je maccrochais à lidée que, bientôt, tout sarrangerait : la voiture, la maison, un vrai jardin.
Rien nannonçait la suite. Ce jour-là, jattendais Marie devant le cinéma, comme convenu. Elle avait insisté pour ne pas venir la chercher : elle détestait pourtant les transports. Jétais étonné et là je la vois descendre dune voiture luxueuse.
Désolée, on ne peut plus être ensemble. Je me marie, elle me tend un livre puis monte dans la voiture.
Je suis resté planté, hébété. Trois jours dabsence de Paris, et tout était bouleversé
Élodie a tout de suite lu la nouvelle sur mon visage :
Tu sais, hein ? acquiescement muet de ma part.
Un riche a débarqué vingt-cinq du mois, cest le mariage. Elle a même voulu que je sois son témoin ! Jai refusé, elle ta trahi. Élodie a éclaté en sanglots.
Calme-toi, je lui ai caressé les cheveux comme à une petite sœur. Que tout lui réussisse et à nous encore plus.
Je me suis isolé une journée entière. Élodie frappait à la porte :
Sors, viens au moins manger. Jai fait des crêpes.
Mais le soir, jai jailli, les yeux fiévreux :
Prépare-toi, ai-je ordonné à Élodie.
Quest-ce que tu fais ?
Je me marie avec la première venue qui acceptera, ai-je lancé.
Tu ne peux pas, a insisté Élodie. Tu joues pas quavec ta vie
Peine perdue.
Viens pas, je le ferai seul.
Dans le parc Montsouris, il y avait foule. La première fille éclata de rire. La suivante ma pris pour un fou. Et la troisième, après mavoir dévisagé, a dit oui.
Comment tappelles-tu, princesse ?
Nadège, a-t-elle répondu.
Il faut fêter nos fiançailles, jai entraîné ma nouvelle conquête et ma sœur au café du coin.
On sest retrouvés face à un silence gênant. Élodie ne savait que dire. Moi, jétais envahi par un désir de revanche. Je savais déjà : mon mariage aurait lieu le même jour que celui de Marie, le vingt-cinq.
Il doit y avoir une sacrée raison pour cette demande, non ? rompit Nadège. Si cest un coup de tête, pas de souci, je men vais.
Non, tu as donné ta parole. Demain, dépôt du dossier à la mairie et rencontre avec tes parents.
Et on se tutoie ? dun clin dœil, jai négocié la transition.
Durant le mois qui a précédé la cérémonie, on sest vus tous les jours, à discuter, apprendre à se connaître.
Tu mexpliques pourquoi tout ça ? osa Nadège un soir.
Chacun a ses secrets, ai-je éludé.
Tant quils ne gâchent pas la vie
Et toi, pourquoi tu as accepté ?
Jai imaginé une princesse quon marie au premier venu par décret du roi. Les contes se terminent bien, non ? Jai voulu voir si cétait vrai.
La vérité, cest que tout nétait pas si simple. Nadège avait eu son lot de déceptions amoureuses, perdu quelques économies. Mais elle savait désormais ce quelle voulait : un homme intelligent, autonome, capable daller au bout de ses choix. Chez moi, elle vit cette détermination et une vraie capacité à agir. Si javais été seul avec des copains, elle serait passée son chemin.
Et dis-moi, cest quoi comme princesse, toi ? Cléopâtre ou Grenouille ?
Embrasse, tu sauras, elle sest moquée gentiment.
Mais il ny eut ni baiser ni rien de plus.
Jai tout organisé pour la noce. Nadège navait quà choisir parmi mes propositions, même la robe et le voile, jai voulu men charger. Tu seras la plus belle, que je répétais.
À la mairie du XIIe, juste avant la cérémonie, nous sommes tombés sur Marie et son fiancé. Jai forcé le sourire :
Je te félicite, lui ai-je dit en lembrassant sur la joue. Sois heureuse avec ton portefeuille ambulant !
Ne fais pas de scène ! rétorqua-t-elle, tendue.
Marie a ouvertement jaugé Nadège : grande, élégante, avec un maintien royal. Marie, à côté delle, semblait terne. La jalousie la rongeait visiblement. Elle navait pas trouvé ce quelle espérait.
Je suis revenu vers Nadège :
Tout va bien, jai menti.
Tu peux encore tarrêter, a-t-elle murmuré.
Non, on joue la partie jusquau bout.
Mais au moment de croiser le regard triste de Nadège, devenue mon épouse, jai compris lampleur de ma folie.
Je vais te rendre heureuse, ai-je promis en croyant à mes mots.
Le quotidien sest installé. Élodie et Nadège sont rapidement devenues complices. Élodie sest adoucie, et Nadège, avec finesse, a pris les rênes de la maison, tout en gérant finances et comptes : une vraie experte, diplômée en économie et fiscalité, qui mit vite de lordre. Six mois plus tard, un deuxième magasin ouvrait. Puis, on a lancé des équipes de rénovation d’intérieur. Les profits ont explosé.
Nadège sest révélée une stratège, la Vasilisa la Sage de notre famille. Elle me laissait croire que mes idées étaient miennes. Tout aurait dû être parfait, mais il manquait ce vertige amoureux quavait déclenché Marie : tout était cadré, calme, trop prévisible. Une routine, pensai-je, qui menglue lentement. Je ne laime pas, ai-je fini par me dire.
Grâce à Nadège, on a passé encore un cap : promotion de maisons clé en main. La première fut la nôtre, une superbe villa en région parisienne.
Plus notre succès grandissait, plus je pensais à Marie. Elle navait pas su attendre. Si elle me voyait aujourdhui, mon garage, cette maison Quelle revanche ! Mais et si
Nadège voyait bien que je tournais en rond. Elle se donnait du mal pour être aimée, mais on ne commande pas à un cœur, surtout pas au cœur dun autre. Pas toutes les histoires ne sont des contes de fées, pensait-elle tristement, mais elle gardait espoir son prénom y obligeait.
Élodie, elle, ne méchappait pas de lœil.
Tu perds plus que tu ne gagneras, ma-t-elle lancé en me surprenant sur la page Facebook de Marie.
Mélange-toi pas de ça ! râlai-je.
Ses yeux noirs brillèrent :
Naïf ! Nadège taime vraiment, et toi tu joues encore !
« Si la gamine commence à me faire la leçon », bouillonnai-je. Mais lappel de Marie se faisait plus fort. Je lui ai écrit.
Marie se plaignit de sa vie ratée : mari envolé, études inachevées, pas de boulot stable, un petit studio à Strasbourg, loin de ses parents.
Jai hésité quelques jours. Y aller ou pas ? Le hasard a tranché : Nadège est partie une semaine chez sa grand-mère, en Bourgogne. Jai sauté sur loccasion.
En voiture, direction Strasbourg. Mon cœur battait la chamade, jimaginais nos retrouvailles.
La dure réalité me frappa.
Quel beau gosse tu es ! Marie ma sauté au cou.
Lodeur corporelle me prit à la gorge. Je me suis écarté, gêné :
Fais attention, on nous regarde
Men fiche ! éclata-t-elle de rire.
Mini-jupe, maquillage criard, parfum bon marché Cette caricature de fille pâlissait à côté de ma Nadège ; comment ai-je pu ne pas le voir avant ?
Donne-moi un peu dargent, je te remercierai, minauda-t-elle.
Je navais plus quune envie : filer.
Désolé, il faut que jy aille, je me suis levé.
On se revoit ?
Je ne pense pas, ai-je demandé laddition. Laissez-la profiter de cette somme, ai-je lancé au serveur en y glissant un billet de 100 euros.
Il a compris dun regard complice.
Je suis rentré à Paris comme un fou.
Quel imbécile ! Élodie avait raison. Pourquoi ai-je fait tout ça ? Peut-être que ce détour était salutaire
Et cest là, en roulant, que jai réalisé : je nai jamais donné de surnom tendre à Nadège. Et pourtant, personne dans ma vie na été plus proche, plus cher.
Jai visualisé son visage, ses yeux bleu clair, la douceur de ses mains mêlant mes cheveux. « Je lui ai promis quelle serait heureuse ».
Jai regardé autour de moi, remis la voiture en marche, et, vingt kilomètres plus loin, jai bifurqué sur une petite route de campagne.
Une semaine sans toi, cest trop. Deux jours, même, cest insupportable, ai-je murmuré, quand Nadège a surgi de la maison de sa grand-mère, les yeux humides de joie.
Tu es fou, elle riait à travers ses larmes.
Nadège, mon amour, soufflais-je tout bas, et nos cœurs tourbillonnaient dun bonheur inouï.