Paul sest marié avec Claire par dépit, uniquement pour prouver à son ancienne bien-aimée quil ne souffrait pas après la rupture.
Il avait aimé Camille à en perdre la raison pendant presque deux ans, prêt à décrocher la lune pour elle. Il pensait que le mariage nétait plus quune question de temps. Pourtant, il naimait pas entendre Camille repousser léchéance :
Pourquoi parler mariage tout de suite ? Je nai même pas fini la fac, et toi, ta société a du mal à décoller. Pas de vraie voiture, pas dappartement à toi Olivia est certes la meilleure amie, mais partager chaque matin la cuisine avec elle, franchement, non merci. Si seulement tu navais pas vendu la maison, on y serait restés.
Ces paroles piquaient Paul. Mais il devait reconnaître que Camille avait raison : il vivait avec sa sœur dans lappartement hérité de leurs parents, et il sembourbait à peine dans les affaires familiales. Qui aurait cru quil lui faudrait reprendre la société sans diplôme en poche ?
Il séchinait pour maintenir lentreprise à flot tout en terminant ses études.
La maison, il lavait vendue en accord avec Olivia pour solder les dettes accumulées durant lattente de leur héritage. Les deux étaient étudiants, lui en dernière année, Olivia en troisième. La vente avait permis de régler ce quils devaient, dinvestir pour regarnir leur boutique, et même de se constituer un petit matelas.
Camille vivait au jour le jour, prônant le carpe diem sans attendre un hypothétique lendemain. Facile à dire quand on est encore enveloppée de la protection parentale. Quand, du jour au lendemain, on devient le pilier de famille, laîné sur qui repose tout, on ne pense plus de la même façon. Paul voulait sen sortir, acheter une belle voiture, bâtir une maison, planter un jardin.
Rien nannonçait la tempête. Il attendait Camille devant le cinéma : ils devaient voir le dernier film à laffiche. Par téléphone, elle lavait prévenu de ne pas venir la chercher. Dhabitude, Camille détestait les transports en commun. Il laperçut à travers la vitre du bus mais elle arriva dans une voiture flambant neuve.
Désolée, on ne peut plus être ensemble. Je me marie, lui lança-t-elle en lui glissant un livre entre les mains avant de monter dans la voiture et disparaître.
Paul resta figé, incapable dassimiler ce qui venait de se produire. Trois jours à peine sans la voir, et tout avait basculé ?
En voyant son visage, Olivia comprit tout de suite :
Tu sais déjà ?
Un signe de tête douloureux.
Elle sest déniché un riche prince charmant. Le mariage est prévu le vingt-cinq. Elle ma demandé dêtre témoin, jai refusé. Trahison pure et simple ! Elle papillonnait dans ton dos, Olivia éclata en sanglots dindignation.
Du calme, tenta de la rassurer Paul en lui caressant tendrement les cheveux. Quelle soit heureuse et nous, on fera mieux encore.
Il senferma près dune journée dans sa chambre. Olivia chuchotait derrière la porte :
Au moins mange un peu. Jai fait des crêpes.
Le soir tomba sur un Paul le regard en feu :
Prépare-toi, ordonna-t-il à sa sœur.
Tu fais quoi, là ?
Je vais épouser la première venue qui acceptera.
Cest insensé, tu joues avec ta vie, et celle des autres, Olivia tenta de le raisonner.
Mais il nécouta rien.
Tu viens, ou jy vais seul.
Au parc, il y avait foule. La première jeune femme à qui il fit la proposition éclata de rire. La deuxième recula, sidérée. La troisième, elle, soutint longuement son regard et accepta calmement.
Comment tappelles-tu, belle inconnue ?
Claire, répondit-elle simplement.
Il faut fêter les fiançailles, lança Paul qui entraîna Claire et sa sœur dans un café.
À table, un silence lourd sinstalla. Olivia ne savait plus quoi dire, Paul, rongé par sa frustration et son désir de vengeance, réfléchissait déjà à organiser son mariage le même jour que Camille.
Il doit y avoir une raison grave à cette demande soudaine, non ? osa Claire rompre le silence. Si cest un coup de tête, dis-le, je ne ten voudrai pas.
Non. Tu as accepté, cest entendu. Demain on dépose le dossier à la mairie et je rencontre tes parents.
Paul lança un clin dœil :
Et on se tutoie, non ?
Le mois précédant le mariage, ils se virent chaque jour, tentant de se découvrir.
Tu mexpliqueras un jour pourquoi ? demanda Claire.
Chacun ses secrets, répondit Paul en souriant.
Tant que ça ne nuit pas à lavenir
Et toi, pourquoi as-tu accepté ?
Je me suis vue en princesse que le roi donnait au premier venu. Et parfois, ces contes-là finissent par : « Ils vécurent heureux », alors jai voulu tenter.
Claire nattendait plus rien de lamour. Sa grande histoire sétait achevée sur un cœur brisé et quelques économies parties en fumée. Mais elle avait appris à démasquer les imposteurs. Elle savait ce quelle voulait : un homme réfléchi et digne de confiance. Paul, dans sa détermination, lui parut justement taillé pour les actes.
Et toi, tu serais quelle princesse ? demanda-t-il, pensif. Peau dÂne, Cléopâtre, ou la Belle au Bois Dormant ?
Embrasse-moi, tu saurais, répondit-elle dans un sourire.
Mais il ny eut pas de baiser, ni délan passionné.
Paul orchestra tout le mariage lui-même. À Claire, il ne restait quà choisir parmi ce quil lui proposait. Même la robe de mariée et le voile, il sen chargea personnellement.
Tu seras la plus belle, répétait-il.
Le jour de la cérémonie civile à la mairie, ils croisèrent Camille et son fiancé. Paul afficha un large sourire :
Puis-je te féliciter ? Il embrassa la joue de son ex. Je te souhaite tout le bonheur possible avec ton sac à main ambulant.
Ne fais pas de scène, répondit Camille, nerveuse.
Elle jaugea longuement la femme de Paul : élégante, fière, d’une beauté saisissante. Camille se sentit diminuée à ses côtés, rongée par une jalousie cruelle. Elle pressentit quelle sétait trompée, quelle naurait rien de ce dont elle avait rêvé.
Paul retrouva Claire :
Tout va bien, lança-t-il dun ton faussement détendu.
Il nest pas trop tard, chuchota Claire.
On va jusquau bout, répondit-il doucement.
Ce ne fut quau moment déchanger leurs vœux, en plongeant dans le regard triste de son épouse, quil comprit ce quil avait fait.
Je vais te rendre heureuse, assura-t-il en y croyant.
Puis commencèrent les jours de leur mariage. Olivia et Claire devinrent amies et sentraidaient au quotidien. Limpulsive Olivia apprenait à tempérer ses accès de colère, et Claire, méthodique et compétente, organisait la maison et toute la vie autour delle.
En vraie experte en comptabilité, Claire remit de lordre dans les finances. Six mois plus tard, ils ouvrirent une deuxième boutique, puis montèrent une équipe de rénovation. Leur commerce prospérait, la rentabilité explosa.
Claire était devenue la fée qui transformait les difficultés en réussites, tout en laissant à Paul lillusion que les idées venaient de lui. Tout semblait parfait : maison, confort, stabilité. Mais Paul, lui, regrettait amèrement de ne plus ressentir cette passion folle quil avait connue avec Camille. Tout était paisible, prévisible.
« La routine Elle mengloutit comme des sables mouvants. Je ne laime pas, Claire tout est dit. »
Grâce à Claire, ils se lancèrent dans la construction de maisons individuelles « clés en main », et la première fut pour eux.
À mesure que leur situation saméliorait, Paul repensait à Camille. « Elle na pas su patienter Si elle pouvait voir ma nouvelle voiture. Et la maison ! Un vrai palais ! » Il songeait de plus en plus souvent : « Et si ? »
Claire voyait bien que son époux nétait pas serein. Elle voulait devenir la femme de sa vie, mais on nordonne rien à un cœur, surtout pas à un cœur distrait. « Toutes les princesses ne vivent pas de conte de fées, » songeait-elle, sans pourtant perdre espoir, comme son prénom le lui soufflait.
Olivia surveillait aussi son frère.
Tu risques de perdre bien plus que tu ne trouveras, lui lança-t-elle, le découvrant sur la page Facebook de Camille.
Occupe-toi de tes affaires ! sénerva Paul.
Olivia fronça les sourcils :
Crétin Claire taime sincèrement, et toi, tu joues à des jeux dadolescents !
« Encore une enfant qui croit me donner des leçons », fulminait Paul. Il pensait à Camille de plus en plus fort. Il lui écrivit.
Camille se plaignait de sa vie ratée. Son mari lavait mise dehors sans rien, la fac laissée en plan, sans emploi, exilée à Lyon dans un logement minable.
Paul hésita plusieurs jours : « Y aller ? Ne pas y aller ? » Le destin voulut quil se retrouva seul quelque temps Claire était partie une semaine au chevet de sa grand-mère malade en Bourgogne.
La tentation devint trop forte, il organisa alors une rencontre. Il fonça à toute vitesse vers Lyon, indifférent aux panneaux sur lA6. Il rêvait de retrouvailles, de mots à prononcer, de gestes à poser.
La réalité fut bien moins romantique.
Mon beau Paul ! sexclama Camille en se jetant à son cou.
Une insupportable odeur de transpiration lui monta au nez. Il sécarta, gêné :
Les gens nous regardent
Je men fiche ! Elle éclata de rire vulgaire.
Mini-jupe trop courte, maquillage criard, parfum bas de gamme Elle nétait quune pâle caricature de Claire. « Elle était déjà ainsi avant. Comment ai-je pu ne rien voir ? » songea-t-il en lobservant vider bière sur bière.
Passe-moi un billet, va, je te montrerai ma gratitude, minauda-t-elle.
Paul nattendait quune chose : partir.
Excuse-moi, jai des rendez-vous, dit-il en se levant.
On se revoit plus tard ?
Je ne crois pas, souffla-t-il. Puis appela le garçon. Laddition, sil vous plaît.
Je ne veux pas partir tout de suite, geignit Camille.
Laissez donc mademoiselle profiter de cette somme, laissa-t-il à lemployé un généreux billet de cinquante euros.
Le serveur acquiesça dun clin dœil.
Il repartit vers Paris à toute allure, ruminant sa colère.
Imbécile, se dit-il. Olivia avait raison ! Pourquoi ai-je fait tout cela ? Peut-être avais-je besoin de cette leçon
« Et puis, jamais je nai appelé Claire par un diminutif affectueux Personne nest plus proche, plus précieux quelle. » Il pila soudain, secoué par cette découverte, et resta là, quelques minutes, à revisiter en pensée toutes ces années de mariage.
Il revoyait le visage de Claire, ses yeux dun bleu profond, son sourire lumineux, le geste tendre de ses mains dans ses cheveux.
« Jai promis de la rendre heureuse », se promit-il encore. Il redémarra, bifurqua sur une route de campagne.
Une semaine sans toi, cest trop long. Je nai pas survécu deux jours, souffla-t-il en retrouvant Claire devant la maison de la grand-mère.
Tu es fou, rit-elle, les yeux plein de larmes.
Ma Claire, mon amour, murmurait Paul à son oreille, et le bonheur leur fit tourner la tête.