Odile refermait un dernier pot de ratatouille lorsque son mari rentra du travail, sa voix résonna dans lappartement :
Je suis rentré !
Il traversa le couloir, entra dans la cuisine et sarrêta net, le regard sombre :
Mais cest quoi tout ce bazar ?
Quoi donc ? La ratatouille, je prépare ! Cest toi qui las demandée, sourit Odile en lobservant.
Non, je demande : quest-ce que cest que CETTE cuisine ?
Tu veux mexpliquer, Pierre ? Quest-ce qui ne va pas ? sétonna la femme.
Fais pas linnocente. Tu sais très bien de quoi je parle ! Il sétait levé dune voix déjà plus dure.
Odile regarda son mari, perdue. Autour delle, la cuisine et la salle à manger débordaient de plats, de bocaux ouverts, dassiettes, de légumes éparpillés, et dune casserole immense où des morceaux de tomates sétaient rebellés, éclaboussant le fourneau. Elle éminçait les poivrons, le tablier maculé, le cheveu en bataille, certaine de bien faire.
Cela faisait quatre mois quOdile avait quitté son studio à Nantes pour sinstaller chez Pierre à Lyon. Tous deux, la quarantaine avancée, avaient soufflé, lun du divorce avec un fils de dix ans élevé loin par son ex-femme à Toulouse, lautre plus indépendante avec une fille adulte déjà embauchée dans la finance à Paris.
Au début, la chaleur nouvelle de la cohabitation soufflait une ivresse de bonheur à Odile. Elle voulait croire avoir rencontré lhomme avec qui partager son vieux rêve français : une maison, un chien, un jardin, et surtout, un amour tout doux qui durerait peut-être jusquaux rides.
Les premiers mois, Pierre semblait idéal. Elle se fatiguait à tenter de lémerveiller, inventait des plats régionaux, préparait la table, flânait chez le fromager ou chez la fleuriste Elle naurait jamais pensé avoir autant dénergie. Cétait lamour, sans le doute.
Mais lambiance changea.
Pierre rentrait de plus en plus grognon, râlait à la moindre assiette oubliée dans lévier, au lit défait, au sol pas assez reluisant. Dans sa tête à lui, tout paraissait en désordre. Pour Odile, il suffisait dun plat chaud, dun foyer paisible, dune maison presque impeccable à quoi bon ces querelles sur un torchon mal posé ?
Elle travaillait aussi, mais rentrait plus tôt pour accomplir les tâches ménagères et choyer Pierre comme il laimait. Ses plaintes, dabord ignorées, finirent par la blesser. Mais elle pensait : ça passera, il a juste une passe
Pour ses conserves aussi, elle se débrouillait dhabitude seule, profitant de ses absences le week-end, lorsquil allait réparer la vieille Citroën avec son beau-frère.
Mais ce soir-là, il était revenu inopinément. Et avait trouvé la cuisine sens dessus dessous, alors que tout cela allait devenir, dans une heure, une réserve de pots alignés, chauds et réconfortants.
Odile ne comprenait pas cette colère. Qui peut cuisiner, vraiment, dans un appartement de Lyon, sans retourner la cuisine ?
Pierre, jai presque fini, laisse-moi
Ouais, cest ça, tu diras encore ça et je retrouverai tout en létat demain ! explosa-t-il.
Tu mas déjà vue laisser du désordre après la cuisine ? Doù te vient toute cette négativité ?
Parce quil fait une chaleur à crever ici, et ça sent le marché provençal dans tout lappart !
Tu nas quà ne pas rentrer tout de suite, reste au salon, mets un peu de télé.
Jai faim, moi ! Quest-ce quil y a à manger ?
Je te réchauffe un truc, deux minutes, dit-elle en gardant patience.
Ah oui, des pâtes avec les restes de boulette sèche que tu me resserves pour la troisième fois ?
On ne peut pas tout faire en même temps ! Je me suis tapé les courses, des sacs plein les bras, je suis crevée, tu le vois pas ?
Ne ténerve pas ! sinsurgea Pierre.
Tu ténerves tout seul, cest toi ! Jessaye juste de calmer le jeu Stop maintenant !
Jen ai ras-le-bol !
Odile sentit la colère la submerger :
Ras-le-bol de quoi ? De rentrer chez toi et de trouver le dîner prêt ? Davoir des draps propres, un sourire en rentrant, et jamais une parole plus haute que lautre, même quand tu es injuste ? Ou cest moi qui tétouffe, cest ça ? Dis-le franchement !
Oui, cest toi ! Tes petits plats, ton linge, tes bocaux, jen peux plus !
Eh bien, tu veux que je te dise ? Moi aussi, jen peux plus. Jen ai assez de tentendre râler, de nettoyer derrière toi alors que tu exiges lordre, de prendre sur moi, daller seule chez le primeur alors que tu préfères jouer au mécano chez Xavier ! Voilà qui en a assez, maintenant ! cria-t-elle.
Peut-être parce que le mot avait été trop rude ou le ton trop ferme, Pierre dérapa. Ce quil fit alors, Odile ne sy attendait pas.
Elle voulut répliquer, mais quelque chose en elle brisa net son élan. Elle préféra partir.
Entre nous deux, cest fini ! lança-t-elle, quittant la cuisine dun pas déterminé.
Des larmes dans la gorge, elle rassembla lessentiel dans deux valises, enfila son jean dun geste fébrile, et claqua la porte. Pierre, figé, nessaya ni de la retenir ni de sexcuser.
Cette nuit-là, Odile sabrita chez son amie Amandine à la Croix-Rousse. Le lendemain, elle signa le bail dun petit deux-pièces boulevard des Brotteaux, dépensant ses économies pour lagence, la caution et quelques bricoles manquantes dans son nouveau refuge.
Jamais il ne lui serait venu à lidée de retourner chez Pierre durant les trois premiers jours. Mais la solitude finit par la rattraper, tout comme le souvenir de leur dispute, des mots trop forts. Elle savait quon ne revient pas après certaines choses mais la mélancolie pesait.
Pierre, lui, ne rappela pas, ne chercha pas à faire le premier pas. Il nenvoya quun message, le soir même de son départ :
Et je fais quoi de ta ratatouille, moi ?
Tu fais ce que tu veux. Cest plus mon problème ! répondit-elle, le cœur serré.
Tant de temps gaspillé, tant dénergie pour rien. Les bocaux étaient bêtement restés sur la table, elle en pleurait presque.
Odile savouait à peine quelle attendait peut-être une explication, des excuses, un geste. Mais rien.
Une semaine plus tard, la solitude pique un peu moins. Elle se dit quil fallait récupérer les affaires oubliées : shampoings sous la douche, son thé préféré, la tasse rose offerte par sa fille, le plaid tricoté de sa sœur.
Elle aurait pu tout prendre en douce, avec un double des clés, mais elle préféra affronter Pierre, le prévenir par SMS une heure avant son arrivée.
Il attendait à la porte, la mine défaite, ses yeux cherchant à la retenir par la pitié. Mais rien en elle ne voulait revenir en arrière.
Il bredouilla quil laimait, quil était perdu sans elle. Mais sil laimait tant, pourquoi sen son tour, un silence dune semaine ?
Non, Odile resta froide. Une décision est une décision. Une souffrance pareille ne mérite pas de remords.
Pierre, arrête de te mentir, et de me mentir. Si tu tenais à moi, tu aurais fait davantage quattendre. Tu nas rien fait.
Excuse-moi, sil te plaît, jai perdu la tête ce jour-là
Il faudra vivre avec ça, maintenant. Je viens juste récupérer ce qui est à moi.
Calmement, méthodiquement, elle empaqueta shampoings, thé, plaid, la tasse rose. Pierre rôdait derrière, murmurant de vagues regrets. Mais il était trop tard. Une semaine de silence suffirait à tout comprendre.
Quand tout fut prêt, elle commanda un taxi. Pierre lui barra la porte :
Ne ten va pas, Odile je sans toi, je suis perdu !
Avec toi, je suis perdue aussi. répondit-elle dun ton sec, le repoussant doucement pour ouvrir la porte.
Odile descendit, laissant Pierre cloué sur le palier, incapable de comprendre ce quil aurait pu faire autrement. Ils ne se reverraient jamais ; les promesses damour sétaient fanées dans un quotidien usé.
Dans le taxi, elle regarda défiler Lyon, les platanes dorés du bord du Rhône Lautomne était là, dans la rue et dans son âme. Tout à coup, elle se souvint que dans deux semaines, cétait son anniversaire.
Tout ira bien, se souffla-t-elle doucement en esquissant un sourire dans la buée de la vitre. Oui, tout ira bien.