14 septembre
Clara était en train de préparer des bocaux de ratatouille maison lorsque je suis rentré du travail.
Je suis là, ai-je lancé dune voix lasse, en entrant dans la cuisine avant de marrêter net.
Quest-ce quil y a ? sest-elle inquiétée en me souriant, le tablier tacheté.
Tu ne vois pas le chantier ?
De quoi tu parles ? Je prépare juste la ratatouille, comme tu me lavais demandé
Je ne parle pas de ça, Clara. Toute la cuisine est sans dessus dessous !
Je voyais bien le plan de travail couvert de casseroles, de bols débordant daubergines, de poivrons, de courgettes. Les relents de tomates cuisant emplissaient lair. Et au milieu de tout ça, Clara restait impassible, coupant ses légumes avec application.
Quatre mois plus tôt, Clara avait emménagé chez moi à Lyon, laissant derrière elle son petit appartement de Grenoble. Elle quittait une vie paisible pour tenter, ensemble, de bâtir une nouvelle routine. Nous avions chacun passé quarante ans. Sa fille à elle, Camille, travaillait déjà à Paris. Mon fils Maxime, dix ans, vivait auprès de son ex-femme à Lille, je ne le voyais que rarement.
Au début, tout avait lair évident : se retrouver à deux, penser avoir enfin trouvé cette chaleur rassurante dont on rêvait.
Clara pensait sincèrement quelle avait trouvé en moi le bon compagnon pour construire un futur à deux, pourquoi pas vieillir ensemble. Au début, elle redoublait dattention, méblouissait par ses petits plats, encourageait mes projets. Je la sentais heureuse, et cette énergie semblait intarissable.
Mais avec les semaines, mon humeur se fit plus sombre. Je rentrais fatigué, râlant pour de petites choses. Un verre pas rangé, le lit mal refait, une trace sur le plancher
Quelle importance ? Tout était presque en ordre, Clara était là, chaleureuse, un dîner prêt. Pourtant, au fond, je ne cessais de ruminer sur des détails.
Clara travaillait aussi, rentrait à la maison un peu avant moi. Elle enchaînait les tâches et les courses, faisait au mieux pour me faciliter la vie.
Elle essuyait mes remarques, pensant que ça passerait. Elle espérait que ma mauvaise humeur sévanouirait, mais je menfermais dans le silence.
Ce soir-là, jétais censé aller aider mon beau-frère avec sa voiture, comme je le fais souvent le week-end. Je métais ravisé, je ne sais pourquoi, et jétais rentré plus tôt. Jétais tombé sur ce foutoir tandis que Clara sévertuait à faire ses conserves pour lhiver, espérant tout finir avant mon retour.
Clara, tu pourrais éviter de tout salir comme ça !
Je rangerai, cest promis ! Comme toujours
Jamais davance, tu laisses tout trainer !
Tu mas déjà vu laisser le bazar ? Pourquoi tant dagressivité ?
Ça sent la tomate partout, il fait une chaleur à crever, cest insupportable !
Tu nas quà rester au salon, regarde la télé le temps que je termine.
Jai faim. Quest-ce que tu mas fait à manger ?
Je te réchauffe quelque chose, attends un instant
Ce sont encore les mêmes pâtes, avec ces boulettes ? Troisième soir daffilée !
Je fais de mon mieux, tu sais ! Je nai pas le don dubiquité Tu voulais de la ratatouille, la voilà. Je suis crevée, jai dû faire deux fois laller-retour à lépicerie. Il fait aussi chaud pour moi que pour toi, jaimerais un peu plus de soutien.
Tu ne vas pas ty mettre aussi !
Non, cest toi qui temportes ! Je tente de garder mon calme
Jen ai assez de tout ça !
Jai élevé la voix, cétait plus fort que moi. Clara na plus retenu sa colère non plus.
Quest-ce que tu reproches, au juste ? De rentrer et de trouver un repas chaud ? Davoir du linge propre, un lit accueillant ? De ne pas te faire de reproches même quand tu abuses ? Ou tu en as marre de moi, tout simplement ? Alors dis-le, une bonne fois !
Oui, jen ai marre ! Et de tes dîners, du linge, de ta ratatouille !
Eh bien ça tombe bien, moi aussi jen ai assez ! Toujours à râler, à tout critiquer alors que tu ne fais rien pour arranger les choses. Tu veux de lordre ? Commence déjà par te ramasser ! Quand jai demandé quon maide pour porter les courses au marché, tu as préféré aller bricoler avec Arnaud !
Cette discussion a déraillé. Blessé, je nai pas su me contenir ; Clara ma vu dans un état quelle ne mavait jamais connu.
Clara na pas cherché à répliquer, elle a juste compris que cétait allé trop loin.
Cest terminé, Lucas ! finit-elle par lâcher.
Elle a quitté la pièce, a commencé à ramasser ses affaires dune main tremblante, fourrant le plus possible dans deux valises, shabillant sans un mot avant de claquer la porte.
Je lai regardée faire sans geste, sans mot dexcuse ou tentative de la retenir. Ce soir-là, elle sest réfugiée chez une amie. Et dès le lendemain, elle a trouvé un petit studio, près de la Croix-Rousse, quelle a vite loué pour 950 euros. Faut dire, le dépôt de garantie, lagence, les quelques bricoles quil lui manquait Une vraie hémorragie sur son compte.
Les premiers jours, elle ne pensait pas revenir. Puis, plus la solitude la serrait, plus elle se remémorait nos échanges, nos disputes. Jai gardé le silence. Ce nest que le soir même de son départ que je lui ai envoyé un simple message :
Je fais quoi de toute cette ratatouille ?
La réponse a fusé :
Fais-en ce que tu veux, tu mas bien gâché la soirée, alors
Je pense quelle a eu mal au cœur dabandonner tout ce travail, tout cet argent dépensé.
Intérieurement, jattendais quelle me recontacte, quelle revienne peut-être. Mais la semaine sest écoulée, elle na pas donné signe. Comprenant quelle ne reviendrait pas, elle ma prévenu, un matin, quelle passerait chercher le reste de ses affaires et me rendrait la clé.
Jaurais préféré quelle vienne en mon absence, mais elle a tenu à ce que je sois là. Je lai accueillie sur le seuil, gêné, essayant de lui faire comprendre que javais des regrets, que je ne voulais pas la perdre.
Lucas, tu te mens à toi-même, et tu veux mentraîner là-dedans avec toi Si tu tenais vraiment à moi, tu aurais su le montrer.
Je suis désolé, jai perdu les pédales ce soir-là
Mais ses yeux ne trahissaient plus aucune tendresse. Elle sest mise à ranger ses dernières affaires, quelques produits dans la salle de bains, du thé que jignorais, la tasse rose offerte par sa fille. Son plaid préféré aussi, offert par sa sœur dOrléans. Elle déposait chaque objet dans ses sacs, méthodiquement, les transportant jusque dans le hall.
Je tentais encore de mexcuser, mais je voyais bien que mon retard était fatal. Une semaine de silence suffisait à tout détruire. Si javais tenu à elle, je naurais pas fui la discussion.
Une fois ses affaires prêtes, elle a appelé un taxi. Je me suis mis sur le pas de la porte, suppliant :
Ne pars pas Je ne saurai pas vivre sans toi !
Moi, cest avec toi que je ne me retrouve plus !
Elle ma contourné, a déverrouillé la porte, a disparu sans un regard.
Je suis resté debout, hébété, cherchant encore ce que javais bien pu rater. Mais tout sest arrêté là. Plus de nouvelles, plus rien. Jadis on se murmurait « je taime », aujourdhui plus un mot.
Clara est partie, le taxi la emmenée sous les feuillages jaunissants dautomne. Elle sest mise à sourire, réalisant que lautomne, cétait sa saison préférée, et que dici peu, elle aurait quarante-cinq ans.
Au fond, la vie continue toujours, même avec un goût amer.
Jai compris quon ne construit pas un foyer avec des silences, ni avec des reproches. À force de refouler les mots tendres, on finit par faire fuir ceux quon aime.