Oksana et sa « maman » étaient assises sur un vieux lit, toutes deux emmitouflées dans leurs vêtements d’hiver. C’était l’hiver, et on venait à peine d’allumer le feu dans la cheminée de la petite maison. — Ne t’inquiète pas, maman, tout ira bien pour nous, on s’en sortira. Je vais te donner tes médicaments. Oksana tentait de rassurer sa « mère » de son mieux, même si, en réalité, ce n’était pas sa mère, mais sa belle-mère. Enfin, presque son ex-belle-mère…

10 janvier

Ce soir, assises sur le vieux lit en bois dans la petite maison, je me suis surprise à contempler les fissures du plafond. Il fait froid, dehors la neige recouvre le village, et ici, malgré le feu que je viens dallumer dans la cheminée, lair est chargé dhumidité. Maman et moi sommes bien emmitouflées dans nos pulls tricotés. Enfin, je dis « maman », mais elle nest pas vraiment ma mère : cest Lucienne, ma belle-mère et même mon ex-belle-mère, à vrai dire. Presque ex.

Ne tinquiète pas, maman, tout va sarranger, chuchotai-je pour la rassurer en lui tendant ses médicaments. On va sen sortir.

Elle tremblait un peu, et jinsistai pour lui remonter le moral. Je dois moccuper delle ; je crois que, depuis longtemps déjà, nous sommes devenues un foyer improvisé, Lucienne, Louis, son fils, et moi, Corinne.

Je me rappelle bien : je me suis mariée tard, à 30 ans, avec Louis. Jétais sa seconde femme, il était déjà divorcé quand notre histoire a commencé. Lucienne ma tout de suite adoptée. Jai trouvé chez elle lamour dune vraie mère, ce que je navais plus depuis la mort de mes parents. On disait même que Lucienne et moi, on « complotait » ensemble contre Louis

En cinq années, tout fut simple et léger. Mais Louis est devenu irritable, coléreux. Il criait pour un rien sur sa mère, sur moi. J’ai compris pourquoi : il n’était plus fidèle. Il passait plus de temps dehors, revenait tard, souvent ivre.

Et puis un jour, il a tranché : « Je veux divorcer. Tu as deux jours pour partir ». Je navais pas encore réussi à préparer mes valises quune grande blonde est arrivée, valise à la main sa maîtresse.

Je crois quelle voulait vraiment mhumilier. Elle était perchée sur ses hauts talons, lèvres démesurées, faux-cils assez longs pour balayer la poussière. Ça ma fait sourire, et je nai pas pu men empêcher.

Alors, tu me quittes pour cette bimbo ? Bon vent ! Je ne te retiens pas.

Louis a haussé les épaules :
Au moins, avec elle, la vie est moins triste. Toi et maman, deux mamies coincées !

Libre à toi de me critiquer, mais laisse ta mère hors de tout ça.

La blonde sest accrochée à son bras en minaudant :
Dis, chéri, ta mère va rester ici ? Je veux pas dune vieille chez moi. Elle na quà partir comme ta femme, non ?

Louis a froidement répondu :
Maman, il serait peut-être temps pour toi aussi. Je veux quà partir daujourd’hui, tu restes dans ta chambre, cest moi lhomme de la maison, Albane est lhôtesse maintenant.

Albane a ajouté :
Emmène ta mère, ça ira plus vite. On na pas besoin delles.

Je nai pas supporté dentendre ça :
Allez, maman, on rentre au village. Ici, ce nest plus chez nous.

Je préfère encore la campagne à rester avec eux, soupira-t-elle.

Jai vite rangé ses affaires, sa boîte de médicaments, ses économies, ses papiers, tout ce quelle ma demandé dans une vieille valise.

Prenez tout, je ne tiens pas à vos vieux trucs, ricana Albane. Nest-ce pas, mon poussin ?

Louis resta silencieux, il devait savoir quil allait regretter son geste. Sa mère non plus ne tourna pas la tête. On est parties, la neige avait tout recouvert.

Jai promis à Lucienne quon sen sortirait. Jai quelques économies, assez pour tenir deux ou trois mois ; elle touche une petite retraite, on mangera du pain frais et du beurre. La modestie na jamais tué personne.

Le soir, la maison de mon enfance, à Vaucluse, était glaciale, mais la cheminée commença vite à réchauffer les murs. Jai fait chauffer de leau pour le thé.

Lucienne a souri :

Tu te débrouilles bien, Corinne, on dirait que tu es née ici.

Cest mon grand-père qui ma tout appris. On a bien fait dacheter plein de choses en ville, on na pas à sortir à lépicerie tout de suite.

Petit à petit, la vie a repris. Un matin, on a frappé à la porte : cétait Pierre, le voisin, la soixantaine, très gentil.

Alors, cest bien toi, Corinne ? Ça fait si longtemps ! Quest-ce qui vous amène en hiver ?

Oh, il ny a rien de grave, Pierre, viens partager un thé.

Il entra. Je fis les présentations.

Voici Lucienne, la maman de Louis.

Tu nhésites pas si tu as besoin de quoi que ce soit, promis ?

Merci, Pierre, cest gentil.

Les jours ont passé. La maison était propre. On trouvait notre quotidien, en soccupant lune de lautre.

Un après-midi, Lucienne me confia :

Tu sais, Corinne, moi aussi je viens de la campagne. Jai épousé un Parisien, mais il est mort jeune. Jai tout vendu pour aider Louis à acheter la maison Il mavait promis de ne jamais me laisser seule. Regarde, où nous en sommes.

Ne pleurez pas, Lucienne. La vie nous réserve parfois de belles surprises. On ne sait jamais, tu pourrais devenir grand-mère un jour.

Avec cette blondasse ? Oh non, pas question ! Dailleurs, Pierre, ton voisin, il vit seul ?

Oui. Sa femme est morte noyée en sauvant un enfant, il y a très longtemps. Il na jamais refait sa vie, il na pas eu denfants. Tu sais, il avait beaucoup destime pour mon grand-père.

Un mois sest écoulé. Plus de nouvelles de Louis. Il na même pas appelé sa mère. Un soir, mon téléphone a sonné : un numéro inconnu.

Madame Corinne ?

Oui ?

Votre mari, Louis Il est mort.

Vous devez vous tromper.

Non, malheureusement. Il a eu un accident en voiture, en état divresse. Il nétait pas seul ; sa compagne a survécu, elle n’a pas la moindre égratignure. Venez le reconnaître à la morgue.

Mon cœur sest serré. Comment annoncer ça à Lucienne ? Seul Pierre pouvait maider.

Corinne, tu as blêmi. Que se passe-t-il ?

Maman, assieds-toi. Louis nous a quittées.

Lucienne sest écroulée en larmes.

Cest ma faute, je lai abandonné !

Il nous a chassées, Lucienne, ce nest pas ta faute. On ne choisit pas toujours.

Pierre sest proposé de nous accompagner à la ville pour l’identification et les démarches.

Lenterrement a eu lieu. Puis, accompagnées de Pierre, nous sommes revenues à la maison de Louis. Elle nous revenait désormais, car le divorce nétait pas signé. Nous ne savions pas dans quel état nous trouverions la maison.

Pierre a insisté pour que nous ne soyons pas seules.

La porte à peine poussée, lodeur de bière écœurante et de linge sale nous envahit. Partout, le désordre, la crasse. Dans le salon, Albane et un homme demi-nu.

Dégagez dici ! Jhabite ici, je suis sa femme, hurla Albane.

Les papiers, donne-moi les papiers de la maison, intervint Pierre.

Mon mariage est légitime ! Le divorce nétait pas fini, mais il maimait !

Silence, tu nas aucun droit. Partez de suite !

Pierre veilla à ce que rien ne disparaisse et que tout le monde sorte.

Nous avons changé toutes les serrures, et après vérification, tous les documents étaient en règle. Nous nous sommes mises à deux pour nettoyer et trier. Beaucoup de choses sont parties à la déchetterie.

Pierre nous rendait visite souvent.

Vous allez me manquer quand vous partirez, avoua-t-il un soir.

On reviendra, Pierre Et puis, tu passeras aussi.

Lucienne me rappelle ma défunte épouse, murmura-t-il

Mais Pierre, ai-je lancé en riant, on dirait bien que vous vous plaisez tous les deux, non ?

Il a rougi, mais a baissé les yeux, un petit sourire discret.

Un an plus tard, Pierre et Lucienne se sont mariés. Ils sont heureux ensemble, et moi, au fil du temps, je suis devenue leur fille de cœur, même si nous navons aucun lien de sang. Mais dans notre famille, il y a eu encore un miracle.

Jai adopté deux enfants, frère et sœur que je nai pas voulu séparer. Moi, qui ne pensais pas devenir mère, je le suis devenue à ma façon.

On nest pas obligé dêtre parent ou enfant de sang pour former une famille. Parfois, cest la vie qui sen charge, doucement, à sa manière.

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