Oksana et sa “maman” étaient assises sur un vieux lit, toutes deux emmitouflées dans leurs vêtements d’hiver. C’était l’hiver, et on venait à peine d’allumer le poêle dans la maison. — Ce n’est rien, maman, tout ira bien pour nous. Nous tiendrons le coup. Je vais te donner tes médicaments. Oksana rassurait comme elle pouvait cette femme qui, pourtant, n’était pas vraiment sa mère — mais plutôt sa belle-mère, et même presque son ex-belle-mère…

Claire et sa belle-mère étaient assises côte à côte sur un vieux lit en bois, serrant autour delles leurs châles épais. Dehors, lhiver battait son plein. À peine venait-on dallumer la vieille cheminée, et la fraîcheur sattardait dans la maison.

Ne tinquiète pas, maman, tout ira bien. Nous nous en sortirons. Je vais te donner tes médicaments, dit Claire dune voix rassurante.

Elle nappelait jamais vraiment cette femme « maman », car elle nétait plus tout à fait sa belle-mère, à part aux yeux des notaires et des habitudes Mais, après tout ce quelles avaient vécu, la tendresse avait remplacé la distance.

Il y a fort longtemps, elles avaient vécu à trois dans cette maison modeste : la mère, le fils et lépouse du fils, Claire.

Claire sétait mariée sur le tard, à trente ans révolus. Elle avait été la deuxième épouse de Lucien. Quand elle avait fait sa connaissance, il ny avait plus de mariage à briserla séparation était consommée depuis longtemps. Sa belle-mère, Mme Madeleine Lefèvre, lavait accueillie avec chaleur, et Claire sétait vite sentie comprise. Orpheline assez jeune, elle avait trouvé une famille en Madeleine. Elles navaient guère tardé à rirent ensemble et à partager les peines et les joies du quotidien.

« Vous complotez toutes les deux, hein? », gloussait Lucien.

Cinq ans de bonheur conjugal avaient filé comme un rêve. Puis, dun coup, Lucien était devenu distant et irascible, criant pour tout et rien sur Claire et sa mère. On finit toujours par en découvrir la cause: cétait une autre femme. Les retards devinrent des habitudes, et il rentrait souvent le pas mal assuré.

Un soir, Lucien annonça son départ. Il offrit deux jours pour faire leurs valises. Tout juste Claire rassemblait-elle ses effets quune grande blonde à la démarche chaloupée, rouleau de valise à la main, entrait dans la maison. Peut-être était-ce à dessein, pour se pavaner devant celle quelle remplaçait.

Claire éclata de rire en voyant « la concurrente ».

Vraiment? Tu me quittes pour cette poupée? Jespère que vous serez heureux, parce que, sincèrement, je ne regrette rien.

Mais au moins elle, elle samuse. Tandis que toi, avec ma mère, on dirait deux vieilles pies. Deux poules!

Oh, minsulter moi daccord, mais pourquoi ten prendre à ta mère ?

La belle compagne lançait sur un ton mielleux:

Chériii, elle va rester longtemps, ta mère? Dis-lui de partir. Pourquoi on a besoin delle? On na pas besoin de ta mère, hein, mon chou

Oui, Maman, il est peut-être temps pour toi aussi de partir. Tu as assez profité du confort ici, dit Lucien.

Mais où veux-tu que jaille? Tout largent de la vente de mon appartement ta servi à acheter cette maison! sexclama Madeleine, prise de vertiges.

Pas dhistoires, tu restes, mais tu ne quittes plus ta chambre. Ici, cest Albane la maîtresse.

Mon poussin, mets-les toutes les deux dehors, insista la blonde.

Claire, à bout :

Maman, on rentre au village?

Vaut mieux le village que la honte ici.

Prépare-toi, je fais vite ta valise. Prends tes médicaments, tes papiers et ta petite boîte.

Claire fourra en vitesse tout le nécessaire dans un sac: boîte, papiirs, vêtements et médicaments.

Prenez tout, on ne garde rien qui nest pas à nous, lança Albane, un sourire tendu aux lèvres.

Lucien, resté là, ne pipait mot. Il savait que sa mère ne lui pardonnerait sans doute jamais, ou alors cest une mère, on ne sait jamais.

Une demi-heure après, devant la voiture, Madeleine sessuyait les yeux, assise à larrière sans adresser un regard à son fils.

Faut-il donc tout sacrifier et se voir rejetée la main vide ?

Comment va-t-on subsister, ma petite Claire?

Jai gardé des économies. Le temps de trouver du travail, on y arrivera. Tu as ta retraite. On aura de quoi soffrir du pain et du beurre, rassura Claire.

Elles arrivèrent au village où Claire avait grandi. La nuit nétait pas encore tombée, et cétait tant mieux. La petite maison sentait lhumidité. Claire alluma la cheminée, apporta de leau et installa la bouilloire pour préparer un peu de thé.

Tu sembles chez toi, comme si tu navais jamais quitté lendroit.

Mon grand-père ma tout appris. Heureusement, on a acheté de quoi tenir. Je préfère éviter la boutique, les gens aiment trop parler ici.

Petit à petit, une douce chaleur sinstalla.

Demain, je fais un coup de balai partout.

On frappa à la porte.

Alors, la voisine revient? Il y a bien longtemps quon ne te voyait plus, Claire. Que fais-tu ici, en plein hiver? Tu as des ennuis ?

Merci, monsieur René, mais ça va aller. On texpliquera un jour. Bois le thé avec nous, tu veux ?

Jallais justement tinviter oh, tu nes pas seule ! sétonna le visiteur.

Madeleine, je vous présente Monsieur René Vallois, notre voisin.

Si jamais, nhésitez pas. On est du village ici.

On y pensera, merci.

La première semaine, la petite maison retrouva couleurs et propreté.

Tu sais, Claire, moi aussi je suis née ici. Je suis partie vivre en ville pour mon mari. Il est mort quand Lucien avait vingt-trois ans, et jai vendu lappartement. Mon fils promettait que je vivrais toujours chez lui, et regarde ce quon a récolté.

Ne pleure pas. Je sais que tu souffres. Mais à nous deux, qui sait, peut-être que des petits-enfants viendront égayer tes jours.

Des petits-enfants? De celle-là? Jamais de la vie. Et ce voisin, René? Il vit seul?

Oui. Sa femme sest noyée il y a longtemps, en sauvant un enfant du voisinage. Il na jamais refait sa vie. Pas denfants, il est resté ami de mon grand-père. Ils avaient presque le même âge. Tu vois, il nest guère plus jeune que toi.

Un mois passa. Pas de nouvelles de Lucien, même pas un mot à sa mère. Et puis, un jour, Claire reçut un coup de fil dun inconnu.

Claire?

Oui ?

Votre époux il est mort.

Vous devez vous tromper.

Non, je vous assure. Lucien a eu un accident de voiture, il était sous, on va dire. Il nétait pas seul, la passagère est sortie indemne. Il faudrait venir à la morgue, pour identification.

Comment annoncer cela à Madeleine ? Claire pensa à René, qui pourrait lépauler.

Claire, tu es toute blanche, que se passe-t-il ?

Maman, assieds-toi. Lucien nest plus

Oh Seigneur, tout est de ma faute! Je lai abandonné!

Maman, il ta mise dehors!

Peut-être, mais je suis la mère, tout de même. Cest un châtiment

Jirai le reconnaître, René taccompagnera le temps que je rentre.

Viens, je vous accompagne, dit René. On prendra ma voiture, cest plus simple.

Les obsèques eurent lieu. Claire et Madeleine décidèrent de retourner une dernière fois dans la maison de Lucien, qui leur revenait: Madeleine en avait financé lachat, Claire était encore mariée juridiquement.

René ne lâchait pas les deux femmes :

Laissez, je reste avec vous. Deux femmes seules, on ne sait jamais

Dans la maison, le spectacle: vêtements sales partout, vaisselle entassée, odeur de fête, de bière, et de renfermé.

Mon fils a vécu là-dedans ! Je ne le reconnais pas soupira Madeleine.

Que faites-vous ici? Cest chez moi maintenant, sortez ! cria soudain la fameuse blonde, suivie dun homme mal rasé.

Montrez-voir les papiers de la maison, fit René.

Quels papiers? Il était mon mari, on sest même mariés !

Il na jamais divorcé de Claire! Et votre mariage nexiste pas légalement!

On a juste fêté à lavance tout mappartient maintenant.

Sortez tout de suite, assez divrogneries ! sénerva René. Il y a dautres gens ici ?

Lhomme fila, la blonde fut évacuée sous la surveillance de René.

Il faut vérifier les titres, changer les serrures. Cette grande perche a sûrement encore des clés.

Heureusement, tout était en règle. Les serrures changées, elles purifièrent la maison. René était là, toujours.

Ça me chagrine que vous repartiez. Je métais habitué à votre présence.

On reviendra, et toi, tu viens aussi, René!

Vous êtes ma bouffée de jeunesse. Marie ressemble tant à ma défunte femme.

Oh, dailleurs tu la regardes comme autrefois, René ! Et elle aussi ! Cest lamour entre vous, jen suis sûre

Tu exagères

Mais si !

Un an plus tard, René et Madeleine se sont mariés. Ils étaient heureux, ensemble et avec Claire, qui restait comme une fille pour eux. Et puis, la famille sagrandit : Claire, qui navait pas eu denfants, devint mère en adoptant un frère et une sœur, refusant de les séparer.

On trouve parfois des parents, de la famille, quand on ne les attend plus, et parfois, ce sont les tempêtes de la vie qui nous réunissent.

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