— Oh, ma fille, tu as tort de l’attendre : il ne t’épousera pas. L’histoire de Varya, seize ans, orp…

Oh, ma fille, tu fais erreur. Tu le félicites pour rien, il ne tépousera pas.

Violette venait juste davoir seize ans quand sa mère est partie. Son père était parti à Lyon pour travailler il y a sept ans, et plus jamais revenu. Pas une lettre, pas un sou.

Presque tout le village était venu aux funérailles, chacun aidait comme il pouvait. Ma tante Marie, sa marraine, venait souvent la voir, lui rappelait ce quil fallait faire. Quand Violette a fini lécole, on la embauchée comme réceptionniste au bureau de poste du village voisin.

Violette était une fille solide, comme on dit : la santé à revendre. Un visage rond, bien rouge, un nez un peu large, mais ses yeux, gris et pétillants, attiraient tous les regards. Sa longue natte châtain clair lui descendait jusquà la taille.

Le jeune homme le plus admiré du village, cétait Nicolas. Deux ans quil était rentré du service militaire, impossible pour lui dêtre tranquille avec toutes les jeunes filles qui venaient lui tourner autour. Même celles venues de Paris pour lété ne le laissaient jamais indifférent.

Il aurait mieux valu le voir tourner dans des films à Paris que conduire le bus du village Mais il ne se calmait pas et ne voulait pas choisir de fiancée tout de suite.

Et voici tante Marie qui va le voir, lui demande daider Violette à réparer la clôture qui tombait. Sans hommes dans la maison, cest pas évident de sen sortir. Violette se débrouillait bien au jardin, mais côté maison, ce nétait pas possible toute seule.

Sans tergiverser, il a accepté. Il est venu, a tout examiné, puis sest mis à ordonner : apporte ci, va là-bas, passe-moi ça Violette lui obéissait sans broncher.

Ses joues devenaient cramoisies, la natte battait son dos de gauche à droite. Quand il était fatigué, elle le servait en lui proposant une soupe consistante et du thé bien fort. Elle le regardait mordre dans le pain noir avec ses belles dents bien blanches.

Trois jours durant, Nicolas a travaillé à la clôture. Au quatrième, il est venu sans raison, juste pour rendre visite à Violette. Elle la accueilli et nourri le soir, mot après mot, il est resté pour la nuit. Après ça, il a pris lhabitude de venir souvent. Il repartait avant laube, pour que le village nen sache rien. Mais on ne cache rien dans un village.

Oh, ma fille, tu te donnes du mal pour rien, il ne tépousera pas. Et sil le fait, tu souffriras. Quand les Parisiennes reviendront cet été, tu seras rongée de jalousie. Il te faut un homme dun autre genre, lui répétait tante Marie.

Mais dites-moi, quand on est jeune et amoureux, on nécoute pas la sagesse des anciens.

Puis elle a compris quelle attendait un enfant. Dabord, elle pensait être malade, un rhume ou une intoxication. Fatigue, nausées Et puis, la révélation : elle portait lenfant de Nicolas, ce beau garçon.

À un moment, elle a eu la tentation de tout arrêter, cétait trop tôt pour avoir un bébé. Mais elle a changé davis : au moins, elle ne serait plus seule.

Sa mère lavait élevée seule, elle sen sortirait aussi. Son père ne lui a jamais vraiment servi à grand chose, il buvait surtout. Les gens parleraient, puis finiraient par se taire.

Au printemps, elle a quitté son manteau : tout le village a vu le ventre qui sarrondissait. Les gens hochaient la tête, malheureux pour elle. Nicolas est quand même venu demander ce quelle comptait faire.

Quoi dautre ? Je vais le garder. Ne ten fais pas, jélèverai lenfant seule. Vis ta vie, lui a-t-elle dit en sactivant près du fourneau. Seuls les reflets rouges des flammes animaient ses joues et ses yeux.

Nicolas la regardait, ému, puis il est sorti. Elle avait pris ses décisions. Comme de leau sur les plumes dun canard. Lété est venu, les Parisiennes sont arrivées Nicolas oubliait Violette.

Elle soccupait du jardin, lentement, et tante Marie venait laider à désherber. Avec un gros ventre, cétait difficile de se pencher. Elle portait des seaux deau de la fontaine, le ventre de plus en plus rond, les commères lui annonçaient un costaud.

Ce que Dieu me donnera, plaisantait Violette.

Mi-septembre, elle se réveilla, déchirée par la douleur. Pourtant, ça calmait, puis ça repartait. Elle a couru chez tante Marie. Des yeux affolés, elle a tout compris.

Cest le moment ? Attends, je men occupe. Elle a filé dehors.

Elle est partie chercher Nicolas. Sa camionnette était garée près de la maison. Les parisiens étaient déjà repartis, mais, comme à son habitude, il avait bu la veille.

Tante Marie a fini par le secouer. Nicolas, étourdi, ne comprenait pas ce qui se passait, où aller. Mais quand il a compris, il sest écrié :

Mais cest dix kilomètres jusquà lhôpital ! Le temps de chercher le médecin, de revenir, elle aura déjà accouché. Je la conduis tout de suite ! Prépare-la.

Mais dans une camionnette ? Ça va la secouer, tu risques de devoir attraper le bébé sur la route ! se lamentait Marie.

Alors, viens avec nous, au cas où, a-t-il décidé.

Deux kilomètres sur la route défoncée, il conduisait prudemment. À peine évitait-il un trou quil tombait dans un autre. Marie était assise sur des sacs à larrière. Dès quils ont rejoint la chaussée, il a accéléré.

Violette se tordait de douleur sur le siège voisin, mordait sa lèvre pour ne pas crier, serrait son ventre. Nicolas avait cuvé dun coup.

Il jetait un regard sur la jeune femme, sa mâchoire tremblait, ses doigts blanchissaient sur le volant. Perdu dans ses pensées.

Ils sont arrivés à temps. Ils ont laissé Violette à lhôpital et sont repartis. Marie na cessé de réprimander Nicolas :

Pourquoi tu lui as gâché la vie ? Seule, sans parents, elle nest quune enfant elle-même, et voilà quelle doit soccuper dun petit ! Comment va-t-elle sen sortir ?

La voiture navait pas atteint le village que Violette était déjà maman dun solide garçon. Le lendemain matin, on la amenée pour le nourrir. Elle tâtonnait, ne savait pas comment le prendre ni le mettre au sein.

Les yeux écarquillés, elle regardait le visage tout plissé et rouge de son fils. Elle mordait sa lèvre, obéissait aux instructions.

Son cœur battait la chamade de joie. Elle observait la petite tête, soufflait sur son front où de fins cheveux se dressaient, heureuse, maladroite.

Viendra-t-on te chercher ? demanda le vieux médecin, austère, au moment de la sortie.

Violette haussa les épaules, secoua la tête : Je doute

Le médecin soupira et partit. Linfirmière enveloppa lenfant dans une couverture de lhôpital, juste pour le trajet. Elle recommanda de la ramener.

Félix te ramènera jusquau village avec la voiture de lhôpital. Tu nas pas à prendre le car avec le nourrisson, lança-t-elle, froide.

Violette la remercia. Elle traversa le couloir, la tête baissée et le visage en feu de gêne.

Sur la route, elle serrait son fils contre elle, sinquiétait de lavenir.

La prime de maternité était minime, tout juste de quoi survivre. Elle sapitoyait sur elle-même et sur lenfant innocent. Mais en voyant le petit visage plissé endormi, une chaleur douce lui monta au cœur et elle chassa les pensées noires.

Soudain, la voiture sarrêta. Inquiète, Violette regarda Félix, un homme de cinquante ans, petit et trapu.

Quest-ce qui se passe ?

Il a plu deux jours sans arrêt. Regarde ces flaques, impossible de passer, même en contournant. Je vais rester embourbé. On ne peut passer quavec un tracteur ou une camionnette

Je suis désolé, il ne reste que deux kilomètres. Tu peux marcher ? Il montra du menton la route noyée sous une immense flaque, pareille à un lac.

Le bébé dormait dans ses bras. Même assise, elle avait du mal à le tenir. Un vrai costaud. Mais comment marcher sur cette route ?

Violette sortit prudemment, ajusta son fils et longea la flaque géante. Ses pieds senfonçaient dans la boue jusquaux chevilles, elle risquait chaque seconde de glisser.

Les vieilles chaussures battaient la semelle, elle aurait dû partir à lhôpital en bottes. Une chaussure resta coincée dans la boue. Elle hésita. Impossible de la récupérer avec son garçon dans les bras. Elle continua en chaussette.

Lorsquelle arriva au village, la nuit tombait. Elle ne sentait plus ses jambes glacées. Elle neut même plus la force de sétonner de la lumière aux fenêtres.

Elle monta les marches sèches du perron. Les pieds gelés, ruisselant de sueur, elle ouvrit la porte et sarrêta, bouleversée.

Près du mur, un petit lit denfant, une poussette, plein dhabits neufs rangés pour le bébé. À la table, Nicolas, la tête posée sur les bras, dormait.

A-t-il senti sa présence ? Il leva la tête. Violette, rouge, décoiffée, lenfant dans les bras, peinait à rester debout. Sa robe trempée, des jambes couvertes de boue.

Voyant quelle avait perdu une chaussure, il se précipita, prit le bébé et le posa dans le lit. Il se dirigea vers le poêle, tira une marmite deau chaude.

Il la fit sasseoir, laida à se déshabiller, à se laver les pieds. Le temps quelle se change derrière le poêle, des pommes de terre bouillies et une carafe de lait étaient déjà sur la table.

Le bébé pleura. Violette courut, le prit, sassit, et, sans gêne, se mit à le nourrir.

Comment tu las appelé ? demanda Nicolas dune voix rauque.

Guillaume. Ça te va ? Elle leva vers lui ses yeux clairs.

Autant damour et de tristesse que Nicolas sentit monter la douleur dans sa poitrine.

Beau prénom. Demain, on va à la mairie : on déclare le petit, et on se marie dans la foulée.

Ce nest pas indispensable commença Violette en regardant le bébé boire.

Un père, le fils doit en avoir. Je me suis assez amusé. Je ne sais pas quel mari je serai, mais je ne laisserai pas mon fils.

Violette hocha la tête, sans lever les yeux.

Deux ans plus tard, une petite fille est venue agrandir la famille. Ils lont appelée Alizée, comme la mère de Violette.

Ce nest pas la façon dont on commence qui compte, mais la façon dont on corrige ses erreurs

Voilà une tranche de vie. Dites-moi en commentaire ce que vous pensez de tout ça. Ajoutez un petit cœur !

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