Jai rêvé que jétais en congé parental depuis quatre années, comme suspendue dans une buée douceâtre dans un appartement blanc derrière les toits pointus de Lyon. Les enfants se ressemblaient tant quils se confondaient parfois en une farandole aux couleurs pâles, et jaccomplissais, dans la lenteur du jour, ma tâche de mère. Mon mari, Paul, cumulait deux emplois et, grâce à ses efforts, nous vivions sans grands soucis dans ce nid à la lisière de la presquîle.
Quas-tu donc fait dimportant à vingt-cinq ans? À ton âge, il faut déjà avoir une vraie carrière, comme ma fille Aurélie, lançait ma belle-mère, Madame Dubois, entre deux tasses de café au lait.
Ma belle-sœur, Camille, refusait de se marier, gourmande de liberté et éprise de sa jeunesse. Tout pour elle sordonnait autour de limage légère de Paris, des balades au fil de la Seine, des voyages impromptus en Provence, des soirées éclatantes sur des terrasses. Les enfants leffrayaient, elle préférait jouer à la Bohémienne. Mais derrière les dorures de son indépendance, sa carrière dans une start-up navançait pas vraiment. Dans lombre, elle murmurait des jalousies, semait des bruits au gré du vent.
Un soir où les murs ondulaient doucement, Camille apparut, pressée, les joues roses, presque floue. Sa cheffe partait en congé maternité, il lui fallait une remplaçante : celle qui présenterait le meilleur dossier obtiendrait le poste. Mais lordinateur, pour Camille, était une bête sauvage.
Cest alors que la vieille Madame Dubois insista, me poussant dans léther : « Tu dois absolument laider, on soccupera de tout ici, contente-toi de ce projet! » Jai accepté, bercée par la promesse dun quotidien plus léger.
Mais dès le lendemain, ma belle-mère téléphona en chuchotant à travers le combiné : « Je pars à la campagne, il faut préparer des confitures avec les coings, tu comprendras, les enfants resteront avec toi, débrouille-toi ma chérie » Camille disparut aussi, absorbée par ses occupations brumeuses. Jai tenté de travailler la nuit, la fatigue tissant un voile sur mes pensées et mon clavier.
Pourquoi ce dossier nest-il pas terminé? Tu avais promis, hurla Camille qui fendit la cuisine comme un courant dair glacé.
Mais ni toi ni ta mère navez donné ne serait-ce quune heure pour garder mes enfants. Je nai même pas eu le temps dinventer un vrai travail, murmurai-je, la voix perdue dans la nappe de lumière.
Prise dune colère éphémère, Camille séloigna, jurant de finir seule. Mais la flemme, immense et molle comme un coussin de velours, la cloua tout contre les rideaux. Elle nobtint rien, ni le poste, ni lapprobation.
Tu nes quune vipère, tu as saboté la chance de ma fille, aboya la vieille Dubois, son visage déformé par le mécontentement.
Je restai silencieuse, recroquevillée dans le fauteuil. Lessentiel était que Paul avait tout compris, me coupant de la cacophonie de sa sœur. Dans ce rêve étrange, je flottais, enfin légère, libre, indépendante, croisant parfois le regard rieur dun chat prénommé Choupette, me rappelant, dans un dernier éclat, les douceurs de ma tranquillité retrouvée.