NOUS L’AVONS TOUS JUGÉE Mila se tenait en pleurs dans l’église depuis déjà quinze minutes, ce qui …

NOUS LAVIONS TOUS JUGÉE

Élise se tenait dans la nef de l’église, les larmes coulant silencieusement sur ses joues. Voilà bien quinze minutes quelle pleurait ainsi. Cela me surprenait sincèrement. « Que fait donc cette bourgeoise ici ? », me disais-je. De toutes les personnes que jaurais pu croiser en ce lieu, je ne mattendais sûrement pas à la rencontrer, elle.

Je ne connaissais pas Élise personnellement, mais je la croisais souvent. Nous habitions le même immeuble, et nous nous promenions au même square. Moi, toujours entourée de mes quatre enfants, et elle, marchant toujours fièrement avec ses trois chiens.

Nous, cest-à-dire moi, les autres mamans avec leurs bambins, les petites vieilles sur les bancs à lombre des platanes, les voisins, et les passants même, peut-être… Nous la jugions. Nous ne laimions guère.

Élise était splendide, élégante en toutes circonstances, toujours à la pointe de la mode, et donnait à voir une désinvolture hautaine, certaine de sa propre valeur.

Tu as vu, encore un nouveau compagnon, murmura la vieille Jeanne derrière son tricot sur le banc devant limmeuble.
Le troisième déjà !
Elle en a les moyens aussi, avec tout son argent, répliquait Lucette, les yeux rivés sur la voiture étrangère toujours flambant neuve dans laquelle Élise prenait place avec son dernier amoureux.
Le fils de Lucette, François, quarante-cinq ans, navait même pas pu sacheter une vieille Renault doccasion.
Elle ferait mieux de faire des enfants avant que le temps ne lui file entre les doigts, ajoutait Jacques, le doyen du quartier, habituellement en désaccord avec les commères, mais pas lorsquil sagissait dÉlise.
Quand son dernier amoureux partit, la nouvelle fit le tour du banc, où on se délectait à son sujet : « Eh bien ! On récolte ce quon sème, ma bonne dame ! Et puis avec sa ménagerie, chez elle, ça doit sentir le chien mouillé ! »

Mais cétaient surtout nous, mères de famille du quartier, qui lavions en grippe.

Alors que nous courrions après nos enfants, évitant les balançoires, débusquant les petits dans les bosquets, les poussant dehors des ornières ou des mares de boue, Élise flânait en toute tranquillité, ses « cabots » à la laisse, nous adressant parfois un sourire que nous interprétions comme une moquerie : « Voilà bien ce qui arrive à celles qui se reproduisent, pensait-on. Pas de répit pour vous. Tandis que moi, je profite… » Alors que nous comptions nos euros pour offrir à Louise un manteau ou des chaussures, elle ne semblait pas sen soucier.

On voit tout de suite quelle na pas denfants. Ces femmes-là sont toutes pareilles, disait Sophie, mon amie, mère de trois garçons.
Les gens aisés ont tous leurs lubies : chiens, chats, cochons dInde…, opinait Carole, enceinte de jumeaux, en essayant de récupérer leur aînée qui était déjà perchée dans un arbre.
Cest juste une égoïste, elle préfère soffrir des voyages au lieu de soccuper denfants. Moi, ça fait sept ans que je nai pas vu la mer, soupirait Agathe, mère de cinq enfants.
Oui, oui, tu as raison, acquiesçais-je en suivant la conversation, avant de courir consoler Marguerite qui venait de se blesser au genou dans tout le parc.
Avec toute sa meute, elle ferait mieux de se consacrer à un enfant, lança un matin une autre grand-mère, visiblement fatiguée par le petit-fils qui laccompagnait.
Ce ne sont pas vos affaires ! répondit Élise, sèche. Elle semblait vouloir en dire plus, mais ravala ses mots et poursuivit fièrement sa route, ses chiens sur les talons.
Mal élevée, grommela la grand-mère derrière elle.

Je lobservai un instant encore, puis quittai léglise.

Attendez ! Vous attendez, jentendis derrière moi.

Élise traversa la cour du presbytère pour me rejoindre.

Cest bien vous, la maman qui se promène toujours au parc avec ses quatre filles ?
Cest moi Et vous, cest avec vos trois chiens.
Oui Est-ce que je peux vous parler un moment ? demanda-t-elle timidement. Vous savez Je vous observe souvent avec vos filles, et jadmire, jenvie même, toutes ces mamans, confia-t-elle, rougissante.

Vous ? bredouillai-je, failli ajouter « vous qui naimez que les chiens, qui êtes égoïste et superficielle ! » Mon esprit revoyait son air prétendument narquois des longs après-midis dété

Nous fîmes connaissance, assises au bout dun banc. Élise se mit à parler, longuement, entre deux sanglots. On sentait quelle avait besoin de se confier, de vider ce trop-plein de solitude…

Élise, mexpliqua-t-elle, avait grandi dans une famille aimante et soudée. Toute petite déjà, elle rêvait dune ribambelle denfants. Elle épousa lhomme quelle aimait, mais après deux fausses couches puis le verdict médical « stérilité » son mari labandonna sans remords.

Le suivant fit de même. Mais avant cela, Élise passa des années de traitements éprouvants jusquà frôler la mort à cause dune grossesse extra-utérine. Un troisième fiancé sétait enfui dès lannonce possible dun enfant. Tout ce qui lattirait, cétait la voiture dÉlise et son train de vie. Pas question de bébé dans tout cela.

Moi, jaurais tout donné pour avoir un petit auprès de moi, avoua-t-elle, la voix brisée.

Jai cru que vous préfériez les chiens, balbutiai-je bêtement.

Élise sourit à travers ses larmes.

Jaime les chiens, oui Mais cela ne mempêche pas daimer aussi les enfants.

Pour meubler sa solitude, elle adopta dabord Tépé, puis on lui confia Maïko le temps que ses maîtres rénovent leur appartement, mais il ne repartit jamais dici. Quant à Fanfan, il fut ramassé, chiot blessé, un soir dhiver. Comment résister à tant de détresse ?

« Avec sa meute, elle ferait mieux de soccuper dun enfant », résonnait en moi la tirade de la voisine.

« Les aiguilles tournent », avait glissé Jacques en la regardant passer.

Le temps filait sur Élise aussi, qui venait de passer quarante-et-un ans, même si elle paraissait en avoir dix de moins.

Alors, elle prit une décision : adopter un enfant. Peu importait lâge, son seul vœu était de donner de lamour. Un garçon de six ans, Nicolas, attira son attention ; en vérité, cest lui qui, demblée, accourut vers elle : « Tu veux bien être ma maman ? » « Oui, bien sûr ! » dit-elle aussitôt.

Mais on ne lui confia pas Nicolas, car sa mère, internée, avait légalement gardé ses droits.

Ça été un coup terrible, me confia Élise. Comprenez Ce petit avait besoin de tendresse, et on mempêchait de la lui offrir.

Puis ce fut au tour de Léonie, une petite de quatre ans, déjà « rendue » deux fois à la DDASS. Trop vive, trop « remuante » pour les familles dadoption. On disait quà son second retour, elle sétait jetée à genoux, saccrochant à la jupe de la dame, suppliant : « Maman, ne mabandonne pas, Promis, je ne recommencerai plus »

Quand Élise rencontra Léonie, lenfant lui demanda aussitôt dune voix tremblante : « Tu vas me ramener, toi aussi ? » « Jamais », sanglota Élise.

Mais là encore, ladministration traînait, multipliait les obstacles. Élise ne men précisa pas la nature : « Mais cest ma fille, et je me battrai pour elle », déclara-t-elle fermement.

Ce jour-là, Élise venait à léglise pour la première fois de sa vie. « Je ne savais plus vers qui me tourner », souffla-t-elle.

Le curé finit par venir vers elle. Ils sentretinrent longtemps. Il prit des notes, pria avec elle. Je les entendis : « Tout ira bien, ma fille. Ayez confiance ! » Et, pour la première fois depuis que je la voyais, Élise eut un vrai sourire, lumineux.

Nous rentrâmes ensemble chez nous et, sur le chemin, Élise me confia :

Vous me voyez sûrement comme hautaine Mais je nen peux plus de devoir me justifier. Jai tellement entendu sur moi…

Je restai silencieuse.

Avant de nous séparer, elle minvita à venir à la maison, avec mes filles, pour jouer avec ses chiens. Jacceptai, mais décidai dattendre un peu.

Pour linstant, jétais rongée par la honte.

Je me demandais doù venait tout ce fiel en nous. Pourquoi jugeons-nous si vite, si mal, les autres ?

Jespère de tout cœur quÉlise, cette femme exceptionnelle que nous avions tous condamnée sans appel, connaîtra enfin le bonheur. Que Léonie viendra enfouir son visage dans le creux de son cou, en murmurant : « Maman », sans la crainte dêtre arrachée à nouveau. Quautour delles gambaderont joyeusement Tépé, Maïko, Fanfan.

Peut-être, qui sait, quun miracle se produira : quÉlise rencontrera un homme digne delle, quune sœur ou un frère viendra veiller sur Léonie…

Et, si le ciel est juste, plus jamais on nosera porter sur elles le moindre jugement cruel…

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