— Nous avons essayé de déposer vos affaires à la salle des objets trouvés, — fit remarquer l’agent. — Mais… Votre chat est vraiment un sacré combattant. Impossible de s’en approcher. Veuillez donc récupérer vos affaires et votre chat. Nous avons déjà assez de travail comme ça…

Nous avons tenté de déposer vos affaires à la consigne, a fait remarquer lagent de police. Mais votre chat est particulièrement coriace. Il ne laissait personne sapprocher. Veuillez donc reprendre vos affaires et votre chat. Nous avons déjà bien assez à faire comme ça

Dans toutes les gares de France, il y a des salles dattente. Elles sont parfois vastes et lumineuses, parfois petites et étouffantes. Certaines offrent des fauteuils moelleux, dautres seulement de vieux bancs en bois. Peu importe lendroit, un seul point commun subsiste : lattente est inévitable.

Quasiment tout le monde, avant de prendre le train, arrive trop tôt de peur de rater son départ. On se retrouve alors à patienter, les valises amoncelées à nos pieds, le temps semblant sétirer à linfini. On en vient à pester, intérieurement, contre cette prudence exagérée.

Ce jour-là, cétait pareil. Les gens, dispersés, évitaient de croiser le regard des autres. Certains feuilletaient le journal, dautres étaient plongés dans un roman, la majorité fixait lécran de leur portable. Quelques-uns grappillaient de vieilles tartines emballées à la hâte. Cest vers eux quil se dirigeait

La salle, au rez-de-chaussée, bénéficiait dune entrée particulière ouverte sur la rue. Sans doute étaient-ce les fumets de nourriture flottant entre les sacs qui lattiraient.

Cétait un gros chat gris, ébouriffé. Autour de son cou pendait un collier avec un numéro de téléphone parisien.

Les gens lécartaient de la main, agacés. Les mères surtout, distribuant goûters et consignes à leurs petits :

Allez, du balai ! Sale et bourré de puces. Tu vas transmettre des maladies à mon enfant

Le chat, résigné, sasseyait un peu plus loin. Jamais il ne réclamait vraiment. Il sinstallait silencieusement, scrutant le visage dun passant, puis dun autre

La faim le tiraillait, mais demander était hors de sa portée.

Quelques jours auparavant, il avait été conduit ici. Son maître était décédé brutalement, lappartement mis en vente par les héritiers. Lun deux avait trouvé la « solution » : déposer le chat à la gare, lançant :

Au moins, ici, il ne mourra pas de faim.

Et il était parti.

Mais comment implorer ? Que faire ? Comment signifier sa faim aux humains ? Notre chat nen savait rien.

Alors il sasseyait, patient, se gavant des parfums qui flottaient dans lair, à en avoir la tête qui tourne.

Mais les voyageurs, nerveux à lidée de rater leur train, navaient aucune envie de prêter attention à un chat errant. Ils ne désiraient quune chose : filer vite, dépasser ce moment dattente comme on sort dun mauvais rêve

Ce matin-là, javais anticipé mon départ. Mon déplacement professionnel ne durerait quune nuit : Paris-Lyon, réunion le lendemain, retour dans la foulée. Il me restait quarante minutes avant lembarquement. Pour tuer le temps, jobservais la foule et remarquai le chat quand une mère, excédée, lui lança un cri et leva la main.

Le chat recula, peu ému. Il avait lhabitude quon le chasse.

Je vis alors le collier : sûrement un chat perdu, pensai-je, des propriétaires inquiets. Je sortis les boulettes de viande préparées par Sophie, mon épouse, et reniflai leur parfum, le ventre déjà creux.

Hmmm, ça sent bon Toi, tu veux goûter, hein ? Viens, petit chat, app là, fit-je à mi-voix.

Hésitant, le chat avançait, nosant encore croire à une main tendue.

Naie pas peur, jai rien contre toi, murmurais-je. Approche.

Finalement, il vint à moi. Je posai la boulette sur une serviette ; il la dévora prudemment, sans faire tomber la moindre miette.

Tu es habitué à la maison, toi, ça se voit soupirai-je.

Je composai le numéro gravé sur le collier : hors service.

Un juron méchappa. Mon train partait dans une vingtaine de minutes la situation méchappait.

Comment faire, alors ? me demandais-je en balayent la salle du regard, inquiet.

Submergé par limpuissance, jappelai Sophie, expliquant la scène à la hâte :

Que faire ? Il a clairement vécu en intérieur, les gens le chassent, et plus personne ne répond à son numéro.

Comme toujours, répondit-elle, tu te retrouves mêlé à des histoires impossibles Pourquoi ce chat en particulier ?

Tout le monde lignore. Il nose même pas réclamer à manger.

Salle dattente ? demanda-t-elle finalement.

Exactement.

Transmets-moi le numéro du collier !

Juste avant de monter sur le quai, jinstallai le chat avec la boîte entière de boulettes.

Attends-moi ici, soufflais-je en lui caressant le crâne. Ma femme viendra. Elle saura que faire.

Le chat leva les yeux vers moi. Jétais pour lui le seul être humain qui lui avait prêté attention, donné à manger, parlé avec douceur. Il frotta sa tête contre ma main et miaula discrètement.

Voilà, attends-la bravement. Elle ne toubliera pas

Le lendemain, la journée fut chargée. Il fallut attendre la soirée pour joindre Sophie.

Alors ? As-tu trouvé les maîtres ? As-tu pu le nourrir ?

Jai cherché partout toute la soirée Mais ce que jai découvert, cest que son propriétaire est mort. Les héritiers ont simplement abandonné le chat à la gare, voilà tout

Je restai muet.

Jy retourne demain matin, promit-elle.

Je ne me fais pas de souci, déclarai-je, même si ma voix tremblait. Je sais que tu feras ce quil faut.

Oui, tu nes pas nerveux du tout, répliqua-t-elle, faussement fâchée. Ton cœur fragile na pas besoin de ça. Je vais appeler nos enfants, on ira ensemble.

Je raccrochai, me forçant à me raisonner : « Ce nest quun chat, bon sang. Des chats abandonnés, il y en a des milliers Impossible de sauver tout le monde » Mais langoisse ne me quittait plus. Le sort de ce chat gris me touchait profondément.

La nuit, jeus du mal à dormir. Je rêvai que je le caressais, lui expliquais quelque chose, tandis quil hochait la tête

Au matin, Sophie mannonça que le chat avait disparu, malgré leurs recherches méticuleuses.

Je ressentis alors un poids coupable, indéfinissable, lourd au point de mempêcher de penser à autre chose.

Je rentrai rapidement à Lyon.

À peine arrivé, je laissai mes bagages à un pair de quai et partis le chercher.

Ce que je redoutais le plus, cétait de ne rien trouver ou darriver trop tard.

Une heure et demie à tourner entre la gare, les poubelles, sous les haies

Presque minuit, Sophie me rejoignit enfin, maugréant contre lunivers tout entier.

À deux heures du matin, lessivés, nous nous assîmes devant lentrée de la gare, clope au bec.

Jai les jambes en feu, soupira-t-elle.

Quest-ce quon fait maintenant ?

On souffle un peu, puis on repart. Où as-tu laissé tes affaires ?

Panique : mes sacs !

Sur le quai près dun passager, mais il doit être parti depuis longtemps !

Récupérons dabord les bagages. Sils sont encore là, on les range dans la voiture, puis on continue.

On traversa la salle. La police nous arrêta près des valises.

Ce sont vos bagages ? demanda un agent.

Oui, les nôtres, répondîmes-nous en chœur.

Abandonnés comme ça, pourquoi ?

On cherchait un chat, lâchâmes-nous.

Un chat ? sétonna lagent en pointant nos valises. Celui-ci, là ?

Sur la valise gisait un grand chat gris.

On sapprêtait à transporter vos affaires à la consigne, expliqua-t-il. Mais votre chat sest défendu comme un lion, impossible dapprocher.

Il navait pas disparu, simplement rôdé. Reprenez-le. Nous avons déjà bien assez à faire ici !

Je mavançai prudemment. En me voyant, le chat poussa un miaulement joyeux et se frotta vigoureusement contre moi.

Je massis, le caressai longuement, soulagé. Sophie sassit à mes côtés.

Ah, décidément, avec toi cest toujours hors du commun, murmura-t-elle avant de membrasser sur la joue. Allez, prends les sacs, on y va.

Jempoignai valise et sac, Sophie prit délicatement le grand chat maigre et sali. Il ronronnait à pleins poumons, donnait des coups de tête, tentait même de lui lécher la joue.

Elle riait, touchée, tout en reculant son visage.

Arrivés à la maison, elle le lava sans tarder dans leau tiède, le sécha soigneusement avec une grande serviette, enleva son collier et lui servit une écuelle de bouillon de volaille chaud.

La nuit, le chat se faufila timidement dans notre chambre, sinstalla près de Sophie, la poussant doucement de la patte, comme pour vérifier quelle ne sévanouirait pas.

Elle posa une main rassurante sur son dos en murmurant :

Dors, mon beau, dors. Ici, cest chez toi.

Le chat ronronna doucement et sendormit.

Je sombrai aussi, rêvant que nous le cherchions encore dans la gare.

Quant au chat, il rêva quil mavait enfin trouvé après tout ce temps.

Et, quelque part dans la gare, une petite minette rousse errait à la recherche dun regard indulgent, miaulant tristement aux passants, qui détournaient la tête, trop pressés.

Après tout, pensaient-ils, ce nest quun chat de plus dans le vaste monde. On ne peut pas tous les sauver, ni même les nourrir !

Cest ainsi. Jai compris ce soir-là quil suffisait parfois dun geste, pour une vie. On ne les sauvera jamais tous, mais, pour celui quon aide, cela change tout.

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