Nous avions 22 ans quand nous nous sommes séparés. Un jour, il m’a annoncé qu’il ne ressentait plus …

J’avais vingt-deux ans lorsque nous nous sommes quittés. Une nuit, dans un appartement aux murs couverts de miroirs liquides, Étienne ma murmuré qu’il ne ressentait plus la même chose, qu’il avait besoin de « quelque chose dautre », quelque chose qui n’avait pas de nom. Quelques jours plus tard, la nouvelle mest parvenue de façon étrange : Léonie, une amie commune à la voix de cloche, ma téléphoné.

Dis-moi, cest vrai quil sort avec une femme plus âgée ?
Sa question flottait comme une bulle de savon dans lair saturé de crépuscule.
Je lui ai demandé ce quelle voulait dire, et elle ma envoyé une photo cassée, fragmentée, prise dans un café du Marais. Étienne, assis à côté dune femme dont le visage semblait patiné par les années, lenlaçait comme on serre une chanson oubliée. Ce nétait pas une rumeur : cétait une matière dense, une vérité coiffée dun vent insolite.

Quand les gens minterrogeaient, je ne fabriquais rien. Je disais simplement ceci : il ma quittée pour être avec une femme bien plus âgée.
C’est là que tout a commencé à basculer.

Une semaine après, sur WhatsApp, mon écran salluma :
Hé, tu vas bien ?
Cétait Camille, toujours entourée de chats imaginaires.
Je lui demandai pourquoi, elle répondit :
Seulement Étienne partage des histoires étranges sur toi.

Le ton de son message était aussi moite quun matin sur la Seine. Je lui ai demandé de mexpliquer ; elle me raconta quil disait que je ne me lavais pas, que mes aisselles sentaient la chèvre, que javais mauvaise haleine, lui avait vu des poux danser dans mes cheveux. Jai gelé, les doigts étalés sur le clavier, incapable de composer une réponse.
Les mots revenaient en vagues irrégulières, portés par dautres : dautres amies me contactaient. On disait quil avait raconté tout cela lors dun dîner où le vin coulait sans fin, riant, énumérant ses « souffrances » devant une petite assemblée.
Quand on lui demanda pourquoi il ne mavait pas quittée plus tôt, il répondit :
Par malchance, simplement.

Les yeux des gens changeaient, leur regard filait de travers, comme à travers une vitrine embuée.
Une collègue, Marine, qui avait toujours eu des sourires venimeux, ma glissé un déodorant « au cas où ».
Tout sétirait, tout se tordait dans ce rêve sans logique, dans ce Paris aux allées doubles.
Il la dite une fois, la fausse histoire, et puis il la servait à tous, lembellissait au gré des lunes, insistait.

Jai décidé de lui écrire, entre deux réverbères fatigués :
Pourquoi racontes-tu de telles choses sur moi ?
Il a mis des heures à répondre :
Tu as commencé à mentir sur moi.
Je lui ai dit que je navais fait que prononcer la vérité que tu es avec une autre femme.
Il a répondu :
Cela ne regarde personne.

Jamais il na nié les choses quil disait. Jamais il na tenté de suspendre ces commentaires. Jamais il na corrigé personne. Il a laissé tout flotter, se tanguer, se répéter.

Pendant quil saffichait avec cette femme dans les galeries du sixième arrondissement, il demandait à tous de taire lécart dâge, comme si la différence était un secret dÉtat. Et moi, je me retrouvais brisée en silence, spectatrice périphérique dune farce amère.
La rupture na pas clôturé le vacarme, qui a duré des mois, sest répandu comme une tache de vin sur du lin. Jai dû effacer des lieux de mon monde, fuir des terrasses, couper avec ceux qui traînaient lécho de ses paroles.

Étienne a poursuivi son histoire, sest fondu dans les rues de Paris.
Nous, les femmes, souvent, quand les hommes sont incertains ou fragiles, subissons le poids détourné de leur malaise un fardeau qui na pas de forme, mais qui laisse une trace, comme une ombre dans un vieux rêve.

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