Notification inattendue

Notification inattendue

Mon téléphone reposait, face contre la table de nuit, comme toujours. Je navais aucune intention de le toucher. Jai seulement tendu la main vers mon verre deau, ma paume a effleuré le plastique lisse et lécran sest allumé tout seul, par hasardcomme certaines choses quon préférerait laisser dans lombre.

Une ligne. Une seule. Une notification dun message.

« Tu me manques aussi. Ce soir était si doux. Ta So. »

Je nai pas compris tout de suite. Jai fixé les mots une seconde, puis une autre, puis une troisième, comme si cétait une langue étrangère dont jaurais eu besoin de traduire le sens. Ensuite, jai regardé ma femme endormie. Claire dormait sur le côté, tournée vers le mur, lépaule légèrement relevée, la respiration régulière, profonde, dune conscience tranquille.

« Ta So. »

So. Sophie Renaud. Une amie. Celle qui, trois mois plus tôt, nous aidait à choisir la couleur du papier peint pour la chambre du petit. Celle qui avait bu un café dans notre salon des dizaines de fois. Celle-là même qui, la semaine précédente, appelait Claire pour se plaindre de ne jamais rencontrer un homme bien, tous les mêmes, fatiguée de la solitude.

Jai pris mon verre deau, bu une gorgée, reposé le verre. Je me suis levé avec soin, sans même faire grincer le parquet. Jai traversé le couloir, fermé la porte de la chambre derrière moi, gagné la cuisine où jai simplement allumé la petite veilleuse au-dessus de la cuisinière, préférant lobscurité partielle à la lumière vive qui piquait les yeux, même si cétait peut-être autre chose qui brûlait.

Installé à la table, je fixais le bois nu.

Dehors, la nuit était banale, automnale, avec des halos de réverbères sur lautre trottoir. La bouilloire, encore pleine deau dhier, trônait sur la plaque froide. Je ne lai pas allumée. Jattendais.

« Ce soir était si doux. »

Cétait quand, ce soir ? Mercredi, elle était rentrée à vingt heures passées, prétextant un dîner professionnel. Fatiguée, envie de dormir. Javais réchauffé son repas, quelle avait à peine touché. Ensuite, quelques minutes de télévision, puis elle sétait endormie sur le canapé et je lavais couverte moi-même, de mes propres mains.

Jai resserré les doigts sur le bord de la table.

Louis dormait à côté. Huit ans à peine, il ronfle et parle dans son sommeil, invente des histoires de dinosaures ou décole. Demain, il fallait lemmener à son entraînement à neuf heures. Acheter du pain. Appeler ma mère, qui devait déjà men vouloir après quatre jours sans nouvelle.

Ma vraie vie, simple, lisible, était là, dans ces petits gestes. Mais sous cette vie, jen découvrais une autre, parallèle, tapie dans lombrefaite dautres messages, dautres dîners, dune femme qui osait signer « ta ».

Je me suis levé, planté devant la fenêtre. Un pot de géranium posait sur le rebord, une plante que je naimais pas mais que jarrosais avec discipline parce quune voisine me lavait offerte un jour. Le géranium survivait, entêté, recouvert dun voile gris.

Je me suis surpris à penser longuement à cette plante. Puis je suis revenu à la table.

Il fallait que je décide. Ou pas, pas tout de suite. Je ne savais pas ce quil fallait faire. Tout en moi était silencieux, ce genre de silence coupant qui précède les tempêtes. Pas de larmes, pas de cris, juste un vide aux bords blessants.

Je suis resté à la cuisine jusquà quatre heures du matin, immobile. Simplement spectateur du bal silencieux des lumières dimmeubles qui séteignaient lune après lautre. Finalement, jai allumé la bouilloire. Préparé du thé, abandonné la tasse. Nettoyé le mug. Revenu dans la chambre. Je me suis allongé près de Claire, loin delle, les yeux fixés au plafond.

Elle dormait.

Jécoutais son souffle, conscient que, la veille encore, il aurait fondu dans le décor, familier à lexcès, comme le ronron du frigo ou le bourdonnement des voitures. Cette nuit, chaque respiration résonnait bizarrement. Comme si je lentendais vraiment, la première fois depuis des annéeset que cétait insupportable.

Au matin, je me suis levé avant elle. Jai réveillé Louis, lui préparé des céréales quil boudait, réclamant une tartine de jambon. Jai plié ses lacets, trop pressé pour lattendre, main dans la main en quittant lappartement.

Le trottoir était froid, lair mouillé de feuilles mortes et dasphalte, lautomne parisien, sans histoire. Louis parlait du cours de maths dhier, que la maîtresse était injuste : « Pourtant, jai eu tout bon, elle a pas vu. » Jécoutais, hochais la tête, répondais juste, où il fallait. Comme je lai toujours fait.

Lentraînement commençait à lheure. Jai confié Louis à lentraîneur, observé une minute derrière la grille comment il riait avec ses amis, cartable en main. Puis jai quitté le gymnase.

Sur un banc devant lentrée, jai sorti mon portable. Parcouru mes contacts : « Sophie R. » Jai fixé ce prénom. Jai rangé le téléphone.

Pas maintenant.

Pas encore.

Ces premiers jours, je ressassais les débuts, cherchais à reconstituer lhistoire dans ma tête, comme on feuillète des vieilles photos, à la recherche de traces ignorées. Voilà quon se retrouvait tous trois à lanniversaire de Sophie en maiClaire riait dune de ses blagues, et je métais félicité intérieurement de leur entente, une chance rare. Revoilà Sophie, un samedi, venue conseiller sur des rideaux dans la cuisine; elle discutait longuement avec Claire pendant que je couchais Louis. Javais demandé ensuite de quoi il sagissait. « Un truc pro ; elle est architecte dintérieur, jai voulu des astuces pour mon bureau. » Javais acquiescé.

Bien sûr.

Je ne pleurais pas. Cela me surprenait. Jattendais les larmes, mais rien, juste une gorge sèche et une masse froide sous la cage thoracique. Je mangeais, je dormais, je parlais, je répondais au téléphone. Claire ne voyait rien. Aussi attentive quà lhabitude, ni plus, ni moins. Des questions sur ma journée. Parfois un baiser sur la joue avant de partir. Je tendais la joue.

Au quatrième jour, Sophie a appelé.

Le téléphone a vibré dans ma poche. Jai vu son nom. Quelques secondes, impossible de respirer. Puis je me suis décidé, décroché, la voix normale.

Salut, So.

Paul ! Mais où es-tu passé ? Je tai écrit, pas de réponse.

Voix chaleureuse, familière, un peu coupable, comme on la quand on croit avoir commis une faute. Cette chaleurcétait précisément cela qui me blessait.

Pardon, le boulot, Louis a eu un rhume, répondis-je, réalisant à peine mon propre mensonge, surpris de la facilité.

Oh, rien de grave ? De la fièvre ?

Un peu de nez qui coule, cest tout. Ça va mieux.

Tu me rassures. Écoute, samedi, vous êtes libres ? Jaurais envie de sortir un peu ensemble, ça fait longtemps.

Jobservais le mur den face. Une photo accrochée, Claire et moi à Biarritz, six ans déjà, Louis nétait pas encore né, on riait, le vent dans les cheveux. Une belle photo.

Samedi, je ne pense pas, répondis-je. Mais je te rappelle dans la semaine, daccord ?

Bien sûr, pas de souci. Ça va, toi ? Ta voix

Juste fatigué. Tout va bien.

Vraiment ? Paul, tu sais, tu peux mappeler quand tu veux.

Je sais, So. Merci. À plus.

Jai raccroché. Je me suis approché de la photo. Mon visage hilare. Je lai décroché, glissé dans le tiroir du buffet.

Ce soir-là, jai pleuré. Pas dans la salle de bain, discrètement, eau ouverte ; non, longtemps, la tête dans les mains, laidement, les yeux gonflés. Je ne pleurais pas pour une femme perdue, ni même pour ce quelle pouvait être. Je pleurais pour tout le reste : les années, la confiance, cette naïveté de croire à jamais. Pour la tristesse de voir Louis grandir dans un foyer où son père mentait, sans savoir, ou trop tard.

Je me suis lavé à leau froide. Trente-huit ans, ni jeune, ni vieux. Un visage quelconque. Je me revois, décidant : demain au travail, il faudrait être debout.

Je me répétais aussi : il était hors de question de leur laisser croire quils pourraient continuer. Quils pourraient concilier leur secret à notre quotidien, à celui de Louis, pris en otage, décor de leur histoire de lombre. Impensable.

Je suis revenu dans la chambre. Claire dormait. Je me suis couché.

Il fallait réfléchir.

Les deux semaines suivantes, je vivais à deux niveaux. En surface, tout était comme avant : cuisine, boulot, Louis, rire aux blagues de Clairequand elles étaient drôles, et ça arrivait. Parfois, joubliais tout, quelques secondes à peine ; cétait le pire. Cela rappelait cruellement quon peut continuer, comme si rien nétait arrivé.

Dedans, je menais mon enquête. Je navais pas besoin de détectives. Jobservais. Claire, régulièrement avec son portable dans une autre pièce. Souvent un sourire qui mourait subitement si je la surprenais. Un autre mercredi, encore un « dîner avec les clients », encore un repas à peine touché.

Un soir, pendant sa douche, jai saisi son téléphone. Code inchangé : lannée de naissance de Louis. Accès. Discussions. Jai trouvé la conversation avec Sophie.

Lecture rapide, sans tout lire ; savoir lessentiel. Trois mois, depuis juillet. Pendant quon peignait la chambre de Louis, préparait la rentrée, alors que jallais voir ma mère sans Claire (« trop de boulot »).

Jai reposé le téléphone. Retour à la cuisine. Légumes à couper pour la soupe. Actions méthodiques, sans fausse note.

Claire est sortie de la douche, serviette à la taille, a jeté un œil à la cuisine.

Oh, une soupe ? Jai faim.

Ce sera prêt dans une demi-heure.

Voix plane. Geste précis. Tout était net.

Cette nuit-là, jai décidé quil fallait un dîner.

Pas tout de suite. Pas demain. Je voulais juste les voir, une fois, ensemble, à ma table, et leur dire ce que javais à dire, sans accuser, sans cri. Javais compris depuis longtemps que les cris ne servent à rien, sinon à donner raison à ceux qui mentent.

Jai appelé Sophie un vendredi soir.

So, pour samedi, finalement. On pourrait dîner ici, tous les trois. Ce serait sympa.

Petit blanc. Très court.

Super idée ! À quelle heure ?

Vers sept heures. Tu viendras ?

Jarriverai. Tu veux que japporte quelque chose ?

Non, rien du tout.

Jai raccroché. Jai rejoint Claire au salon, devant la télé.

Jai invité Sophie samedi. Ce sera sympa, ça fait longtemps.

Éclair fugitif sur son visage. Un instant dhésitation presque imperceptible.

Bonne idée, répondit-elle.

Je trouve aussi, ai-je dit avant de repartir à la cuisine.

Jétais certain quils se préviendraient à linstant. Saccorderaient sur la conduite à tenir. Rien ny ferait ; ce ne serait pas un drame public. Louis était prévu chez mes parents. Le dîner serait calme.

La préparation du repas ma occupé toute la semaine. Cétait important, pas pour séduire, mais pour moccuper, penser. Jai choisi un poulet rôti au romarin, pommes de terre, salade roquette-poirele plat préféré de Sophieet une tarte aux pommes, mon classique. Je voulais une table belle, sans excès.

Samedi, jai déposé Louis chez ma mère tôt dans laprès-midi. Elle sinquiétait de mon air fatigué. Jai prétexté le travail et lui ai donné un baiser, Louis déjà absorbé par la télé.

Lappartement était silencieux. Claire était sortie « faire les courses ». Revenue vers quinze heures, plusieurs sacs à la main, une bonne bouteille de Saumur.

Pour le dîner, ça ne tembête pas ?

Au contraire.

Elle était nerveuse, ça se voyait à ses gestes accélérés, à la façon quelle avait de regarder son téléphone debout près du frigo. Puis elle sétait forcée à sasseoir, feignant de lire un hebdo.

Pendant ce temps, je cuisinais, coupais, épluchais, assaisonnais. Le parfum du romarin, de lail, a envahi la pièce. Jai entrouvert la fenêtre, lair frais de novembre entrait à petites goulées.

À dix-neuf heures précises, la sonnette a retenti.

Sophie est arrivée, ravissante, manteau bleu marine, cheveux soignés, parfum léger que je connaissais bien. Elle tenait une boîte de chocolats, malgré mes instructions.

Paul, ta déco est toujours aussi belle, et ça sent si bon, fit-elle en entrant.

Entre seulement, ai-je répondu. Et cétait vrai, dune étrange façon cruelle : jétais content de la voir, vraiment.

Claire est venue saluer. Elles se sont échangées la bise, comme dhabitude. Ils jouaient bien la comédie.

Nous nous sommes assis.

Les trente premières minutes, conversation polie, sur tout et rien : un nouveau chantier pour Sophie, des clients avec des exigences farfelues. Claire a ri, ajouté un mot ici ou là, jai servi le vin.

La nuit tombait à lextérieur ; une lumière douce dans la salle à manger accentuait la chaleur et, paradoxalement, la violence de la scène.

Jai attendu que chacun sautorise un deuxième verre de vin. Quand Sophie sest servie de la salade, jai pris la parole, simplement.

Il faut que je vous dise quelque chose. Écoutez-moi, tous les deux.

Ils mont regardé. Sophie, la fourchette en suspens. Claire, les lèvres entrouvertes.

Je suis au courant pour vous. Depuis juillet. Jai lu vos messages, Claire. Je sais tout ce quil faut savoir.

Un silence. On entendait lhorloge de la cuisine battre lourdement.

Claire a parlé la première, dune voix changée, minuscule.

Paul

Attends. Je ne suis pas là pour faire un scandale. Je veux juste que vous entendiez ceci, tous les deux. Je sais. Voilà.

Jai tourné vers Sophie.

So, tu es venue ici tant de fois. Tu savais tout de nous. Quand jallais mal, tu étais là tard dans la nuit. À la naissance de Louis, tu attendais trois heures devant la maternité, tu te souviens ? Il ne sagit pas que tu aies honte. Je veux que tu saches, simplement, que je nai rien oublié.

Sophie a levé les yeux, humides, déboussolés.

Paul, je

Non, murmurai-je. Pas maintenant.

Je me suis tourné vers Claire.

Claire. Nous avons partagé douze ans. Je ne vais pas disséquer ce qui a cloché, ni le moment où tu as cru que tu pouvais simplement faire ça. Ce nest pas la question ce soir. Ce soir, cétait important que je massoie à table avec vous, ici, et que je le dise. Parce que vous pensiez que je ne savais pas. Mais si. Cest ça, la différence.

Claire a reposé son verre, précautionneusement.

Paul cest plus compliqué que tu crois. Il faudrait quon en parle, vraiment

On en reparlera, mais pas ce soir.

Je me suis levé, ai fini mon vin.

Finissez le poulet. Il est réussi, jy ai mis du cœur. Ensuite, vous pouvez partir. Louis est chez ma mère, je dirai quil dort là-bas. Jai à faire.

Personne ne bougeait.

Un étrange mélange dattente sur le visage de Claire, comme si elle sattendait, elle aussi, à des cris, et ne savait gérer que ce silence.

Sophie a alors laissé échapper, la voix brisée :

Paul, pardonne-moi.

Jai contemplé son visage, familier depuis quinze ans, le mascara coulant, ces fragrances que javais offertes naguère.

Je ne sais pas, So, ai-je fini par dire. Peut-être un jour. Mais pas ce soir.

Jai quitté la pièce. Dans la chambre, jentendais leurs chuchotements, le grincement des chaises, la porte dentrée claquer une fois, puis une seconde.

Le silence a repris possession de lappartement. Lodeur du poulet et un peu du parfum de Sophie flottaient encore, sévaporant peu à peu. Trois assiettes sur la table, lune à peine entamée.

Je ne sais combien de temps sest écoulé. Jai débarrassé, enveloppé le reste du poulet, lavé la vaisselle, essuyé la table, balayé les miettes.

Enfin, assis sur une chaise au centre de ma cuisine propre.

Voilà. Douze ans, une meilleure amie, tout se résumait à celaune table nette, une odeur de produit vaisselle.

Jai appelé ma mère.

Maman, Louis peut rester chez toi jusquà dimanche ?

Bien sûr, il dort déjà. Paul, il sest passé quelque chose ?

Oui. Mais je texpliquerai plus tard. Pas là, pas maintenant.

Viens alors. Je ne dors pas.

Non, maman. Je reste ici. Jen ai besoin.

Elle na rien ajouté. Elle savait deviner quand il fallait insister ou non.

Tu manges au moins ?

Oui. Jai bien cuisiné aujourdhui. Le poulet était bon.

Tant mieux, a-t-elle répondu. Ces mots ont été, sans raison, ce qui ma le plus touché de la soirée.

Jai raccroché et pleuré. Cette fois en pleine cuisine, sans me cacher, sans contenir. Longtemps. Puis jai essuyé mes yeux, me suis passé de leau sur le visage au robinet.

Dehors, cétait Paris, ses lumières, novembre, un samedi soir comme les autres. Claire et Sophie, quelque part, peut-être ensemble, dans une voiture ou dans la rue, en train de parler. Quimporte ce quelles se disaient, je nen voulais plus rien savoir.

Je nai pas pensé à laprès. Pas cette nuit. Jétais simplement heureux davoir tenu bon jusquau bout, en silence, de navoir pas explosé, de navoir dit que lessentiel.

Claire est rentrée à une heure du matin.

Je ne dormais pas, je lai entendu se déchausser, déambuler sur le parquet, se servir un verre deau dans la cuisine, sarrêter devant la porte de la chambre. Hésitation sensible.

Puis elle est entrée, sest assise sur le bord du lit.

Long silence.

Paul, je ne sais pas par quoi commencer.

Alors nessaye pas ce soir. Viens dormir. On parlera demain.

Tu ne veux pas

Claire. Il fait nuit. Je suis fatigué. Demain.

Elle sest couchée. Je suis resté les yeux clos. Pas un geste, ni delle, ni de moi. Deux étrangers tombés dans la même chambre, par habitude ou par destin, chacun seul.

Le matin, je me suis levé tôt. En silence, jai préparé un sac. Pas pour partir définitivement, pas encore, juste quelques affaires essentielles : papiers, carte bancaire, vêtements, la photo de Louis sur la table de nuit.

Sac posé à lentrée.

Puis jai préparé le café. Claire est sortie de la chambre.

Elle a vu le sac. Sest arrêtée.

Tu pars ?

Chez ma mère pour linstant. Avec Louis. Je dois réfléchir, prendre du recul quelques jours.

Elle a examiné le sac, puis moi.

Paul, je veux mexpliquer.

Je técoute.

Silence. Jai bu mon café.

Je ne sais pas comment cest arrivé. Je nai rien prévu

Personne ne planifie ça, Claire. Ça ne fonctionne pas comme ça.

Tu veux divorcer ?

Le mot est tombé.

Je ne sais pas encore. Jai besoin de comprendre ce que je veux. Mais je sais que rester ici à faire semblant, non. Pas maintenant. Tu comprends ?

Elle a acquiescé. Un signe de tête lourd, compréhensif, mais douloureux.

Louis

Ne tinquiète pas pour lui. Cest notre histoire, pas la sienne. Je veillerai à ça.

Jai posé ma tasse dans lévier. Saisi le sac.

Je tappelle.

Je suis sorti.

Dans les escaliers, lodeur de bois ancien, le bruit des petits déjeuners du dimanche. Jai dévalé les marches, douze étages ; nous habitions au sixième mais jai recompté, comme si cétait la première fois.

Dehors, lair humide, feuilles mortes collées au trottoir. Le ciel gris perle, typique de novembre à Paris. Mais debout devant mon immeuble, à humer cet air, il me semblait respirer encore mieuxjuste parce que jétais là, debout, sans plus me cacher.

Jai pensé à Louis. Il se réveillerait chez Mamie, réclamerait des crêpes, les obtiendrait, rayonnerait de bonheur. Ne sachant rien, et il valait mieux ainsi. Huit ans, cest fait pour les crêpes, les horaires, la maîtresse injuste. Le reste, je men occuperais.

Je ne savais pas de quoi demain serait fait. Divorce, autre chose, réussite, échecs, tout était ouvert. Je ne savais pas si je pourrais jamais pardonner à Sophiecétait le plus difficile. Avec un conjoint, cela arrive, on encaisse. Mais une amie, à qui on avait tout confié, cétait autre chose. Je devrais digérer ça. Savoir quand, je ne savais pas.

Mais je tenais mon sac, la rue froide devant moi, mon fils et ses crêpes à deux pâtés de maisons. Jai fait le premier pas.

Simplement.

Maman ma accueilli sans questions. A ouvert, ma regardé, puis le sac, puis mon visage. Tout compris. A juste déclaré :

Va te laver un peu, je prépare du thé.

Louis a déboulé en pyjama.

Papa ! Pourquoi tes là ? Hier tu as dit que tu viendrais pas !

Tu me manquais, dis-je en le serrant fort contre moi. Sa tête sentait le shampoing, le sommeil.

Tu chatouilles ! cria-t-il, senfuyant retrouver ses dessins animés.

Je lai regardé séloigner.

Puis je me suis assis à la cuisine, devant le thé.

Tu me raconteras ? a demandé Maman.

Oui. Pas tout de suite. Laisse-moi digérer.

Cest à cause de Claire ?

Oui.

Elle a opiné. Rien dit de plus. A pris son thé. Nous avons bu en silence, le rire de Louis et les dessins animés au loin.

Je peux rester un moment ?

Le temps quil faut. La chambre est à toi comme avant.

Cétait tout ce quil fallait entendre.

Après, une vie sest installéeimpossible de la nommer, ni vraiment provisoire, ni tout à fait nouvelle, mais la vie, au jour le jour.

Claire et moi avons parlé. Plusieurs fois, gravement, sans cris, jai tenu à ne pas élever la voix, même si ce fut difficile. Elle disait quelle avait perdu pied, quelle regrettait, pensait à Louis, ne savait plus ce qui était juste.

Jécoutais, je répondais, sans haine, sans pardon.

Le divorce a été long à venir, lent, compliqué comme tout ce qui est réel. Il a fallu des papiers, des avocats, discuter du logement, de la garde de Louis. Épuisant, laid, comme tout partage de ce qui fut longtemps à deux. Mais je tenais.

Sophie na pas appelé pendant des semaines. Puis un message très court : « Je suis là si tu veux. » Je lai lu, pas répondu. Pas par rancœur. Juste, je nen savais rien. Il fallait du temps, plus que jen avais.

Un jour de fin novembre, allant chercher Louis à son sport, de petits flocons se sont mis à tomberles premiers de lhiver, timides, fondant déjà. Louis sest précipité dehors, bouche ouverte vers le ciel.

Regarde, Papa, il neige !

Jai levé les yeux. Les flocons tombaient lentement du ciel noir, si petits, si froids. Lun sest posé sur ma joue et a fondu tout de suite.

Je vois, dis-je.

On fera un bonhomme de neige ?

Quand il y en aura assez, promis.

Allez, dis !

Rentrons dabord, il fait froid.

Il ma pris la main, sa petite main gantée décorée dune voiture. Nous avons marché sous les lampadaires orangés, Louis parlait, je nai pas retenu ses mots, quelque chose sur les copains, des concours de bonhommes de neige.

Je marchais, tenant sa main.

Javais mal. La douleur ne partait pas si vite. Douze ans ne se dissipent pas en un novembre. Mais il y avait aussi autre chose, difficile à définir. Quelque chose comme le souffle. La sensation dêtre vivant, de conduire soi-même, de choisir ses pas.

Je ne savais pas encore si javais raison dagir ainsi. Cétait différent, avoir raison et trouver la paix. Je ne lavais compris que là, sous la neige de novembre, à trente-huit ans.

La semaine suivante, jai trouvé une annonce pour une petite location, pas loin. Deux pièces, quatrième étage, vue sur la cour. Les propriétaires, un vieux couple discret. Jai visité, écouté le silence dans les pièces vides, remarqué la lumière en cuisine, vue sur les arbres depuis la future chambre de Louis.

Besoin de temps pour réfléchir ? mont-ils demandé.

Non, je prends.

Le déménagement a été rapide. Des voisins de ma mère ont aidé, sans rechigner. Claire a apporté les affaires de Louis, silencieuse, a posé les cartons.

Cest chouette ici, a-t-elle murmuré.

Oui.

En partant, elle sest retournée.

Paul. Je regrette vraiment.

Je lai vue, fatiguée, un peu vieillie, ordinaire.

Je sais. Va, Claire.

Elle est partie.

Jai fermé la porte, my suis adossé un instant.

Ensuite, il a fallu déballer.

Louis est arrivé dans la soirée, a filé voir sa chambre, inspecté les arbres, juré quil voulait sallonger sur le rebord de la fenêtre pour observer les chats dans la cour. Jai répliqué que le rebord est étroit. « Mais moi je suis petit, ça passe. » Jai ri.

Rire mest venu sans prévenir, une détente soudaine. Louis, surpris :

Quest-ce quil y a ?

Rien. On va dîner, jai acheté des raviolis.

Il a filé en cuisine.

Jai allumé la lumière près des fourneaux, mis leau à bouillir, trouvé du sel. La cuisine sentait un peu le renfermé et la vieille peinture, mais ces odeurs passeraient : il suffit de cuisiner pour sinstaller.

Leau frémissait. Jai versé les raviolis.

Louis, sans lever les yeux de son cahier, se rappelait une rédaction pour demain.

Papa, on le fait ce bonhomme de neige ?

Quand il y aura assez de neige, on sortira, promis.

Tu jures ?

Je te le promets.

Il a acquiescé, rassuré, absorbé par son dessin.

Dehors, la neige tombait pour de bon, plus sérieuse, un vrai manteau hivernal. Elle couvrait les arbres, les gouttières, le bord des fenêtres. Paris se taisait, devenait plus blanc, comme apaisé.

Jétais là, à remuer les raviolis, sans penser à grand-chose. Juste debout, surveillant la cuisson, écoutant Louis marmonner, regardant la neige se déposer lentement sur la ville.

Pour la suite, je nen savais rien.

Je savais seulement que demain il faudrait se lever, préparer Louis, acheter du pain, appeler ma mère. Peut-être déballer dautres cartons ; ou pas, ce nétait pas pressé.

La douleur, je le savais, reviendrait parfois. Un parfum, une voix, un fragment de souvenir quon ne barre pas dun trait. Cela ne soublie pas en un mois. Je ne le demandais pas, je ne lattendais pas.

Mais les raviolis étaient cuits. Louis se retournait déjà, la fourchette prête.

Jarrive, dis-je.

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