Notification imprévue

Une notification inattendue

Mon téléphone était posé, face cachée, sur la table de chevet, comme chaque soir. Je navais aucune intention de men saisir. Je voulais juste attraper mon verre deau, mais ma main heurta le bord lisse du téléphone, et lécran salluma tout seul, par hasard, comme il arrive parfois pour des choses qui auraient mieux fait de rester dans lombre.

Je vis une seule ligne. Juste une, sur une notification du messagerie.

« Moi aussi tu me manques. Ce soir était si doux. Ta Maëlys. »

Au début, ça ne fit pas sens. Je fixais ces mots, une seconde, puis une autre, comme sils étaient écrits en arabe et quil me fallait les traduire. Ensuite, jai tourné la tête vers mon épouse. Antoine dormait tourné vers le mur, lépaule dessinant une ligne paisible, respirant profondément comme un homme sans remords.

« Ta Maëlys. »

Maëlys. Maëlys Delaunay. Une amie. Celle qui, il y a trois mois, nous avait aidés à choisir les papiers peints pour la chambre de Ravenne. Celle qui avait partagé tant de tasses de thé dans cette même cuisine, peut-être une centaine. Celle qui, la semaine dernière, mappela pour me dire que tous les hommes étaient pareils, quelle en avait assez dêtre seule.

Jai pris le verre deau du bout des doigts, bu une gorgée, reposé doucement. Je me suis levé du lit en silence, assez retenu pour que le vieux parquet nose pas protester. Sorti dans le couloir, jai refermé la porte de la chambre derrière moi, traversé lappartement pour arriver dans la cuisine. Jai allumé la petite lumière au-dessus des plaques, pas léclairage principal: il était trop direct pour mes yeux qui me piquaient, même si ce nétait sans doute pas la faute de la lumière.

Je me suis assis à la table, le regard plongé dans la surface claire, mais vide.

Dehors, la nuit couvrait Paris; classique nuit dautomne, les lumières des immeubles en face semblaient couler dans la pluie. La bouilloire était toujours pleine de leau dhier. Je ny ai pas touché. Je suis resté assis.

« Ce soir était si doux. »

Quel «ce soir»? Mercredi, il était rentré à la maison à dix-neuf heures et demie, prétextant une réunion tardive avec des clients, un dîner dans un restaurant, puis vaguement, «je suis crevé, je vais me coucher». Javais réchauffé le dîner, quil avait à peine touché. Ensuite, nous avions regardé un peu la télévision; il sétait endormi sur le canapé, et cest moi qui lavais recouvert dun plaid, de mes propres mains.

Jai crispé mes doigts sur le bord de la table.

Romain dormait à côté, derrière le mur. Huit ans, comme tous les enfants il dort profondément, parle parfois la nuit, rêve de billes ou décole. Demain, je devrais lemmener à lentraînement à neuf heures, acheter du pain, appeler Maman je ne lavais pas appelée depuis quatre jours, elle devait déjà men vouloir.

La vie, la vraie, tangible, se trouvait là, toute entière dans ces détails. Et sous cette vie, japprenais ce soir quune autre existait, parallèle. Avec dautres messages, dautres soupers, une autre femme qui signait «ta».

Je me suis levé, approché de la fenêtre. Sur le rebord, un pot de géraniums. Je naimais pas cette géranium, mais je larrosais continuellement cétait un cadeau dune voisine âgée, des années auparavant. La plante tenait bon, têtue, couverte de poussière et de feuilles coriaces.

Je suis resté longtemps à penser à cette géranium. Puis, je suis revenu masseoir.

Fallait-il décider quelque chose? Ou rien, pas ce soir? Je nen savais rien. Dedans, le silence était total. Pas de larmes, ni envie de crier, juste un calme coupant comme une lame.

Je suis resté à la cuisine jusquà quatre heures, sans rien faire dautre que regarder, de lautre côté de la cour, les lumières des fenêtres séteindre lune après lautre. À un moment, jai lancé la bouilloire, fait du thé, laissé refroidir. Lavé la tasse. Revenu me coucher. Allongé à côté de mon épouse, sans le frôler, les yeux ouverts vers le plafond.

Antoine dormait.

Jécoutais sa respiration, pensant quhier encore, elle nétait quun bruit rassurant de la nuit, au même titre que le ronron du réfrigérateur ou le grondement des voitures. Mais ce soir, chaque inspiration sonnait différemment, comme si je lentendais vraiment pour la première fois en des années; et cétait insupportable.

Le matin, je me suis levé le premier. Jai réveillé Romain, préparé son bol de céréales quil a boudées pour un sandwich au jambon. Je lui ai préparé le sandwich. Jai noué ses lacets, parce quil était lent et nous étions en retard. Je lai saisi par la main et nous sommes sortis.

Dehors, le froid sentait lasphalte mouillé et la feuille morte. Romain parlait du cours de maths dhier, se plaignant de linjustice de la maîtresse qui lavait trouvé fautif alors quil était certain davoir raison. Je répondais, acquiesçais, posais les bonnes questions aux bons moments. Javais lhabitude. Je savais fonctionner ainsi, en pilote automatique. Depuis longtemps.

Nous sommes arrivés à temps. Jai confié Romain à son entraîneur, je suis resté un instant près de la porte à le regarder rejoindre les autres, rire, bousculer, petit garçon ordinaire avec son cartable. Puis je suis sorti.

Sur un banc près de lentrée, jai sorti mon téléphone. Dans mes contacts, «Maëlys D.». Je fixais ce nom. Et puis, je lai rangé.

Pas maintenant.

Pas encore.

Les jours suivants, je repensais sans cesse à lorsque cela avait commencé. Je repassais les mois écoulés comme on feuillette des photos anciennes, cherchant ce qui avait pu méchapper. Nos trois visages ensemble, à lanniversaire de Maëlys en mai. Antoine qui riait dune de ses blagues, et je métais dit à ce moment-là que cétait une chance, cette complicité entre mon épouse et mon amie. Puis Maëlys, le samedi suivant, venue nous aider à choisir les rideaux, papillonnant autour dAntoine en discutant pendant que je couchais Romain, et quand javais demandé ce dont ils avaient parlé, il avait répondu «travail, cest une architecte, je lui ai posé des questions pour mon bureau». Bien sûr.

Bien sûr.

Je ne pleurais pas. Cela métonnait, dailleurs. Jattendais des larmes, mais il ny en avait pas, juste une sècheresse dans la gorge et un poids compressant sous la cage thoracique. Je mangeais, dormais, préparais les repas, répondais au téléphone. Antoine ny voyait que du feu, aussi présent ou distrait quà lordinaire, posant des questions sur ma journée, membrassant parfois la joue en partant. Je lui tendais la joue, comme toujours.

Au quatrième jour, Maëlys ma appelé.

Son nom sest affiché sur lécran, mon coeur a eu une décharge. Puis je me suis ressaisi et jai décroché de la voix la plus banale possible.

Salut, Maëlys.

Salut, Louis! Mais tu es passé où? Je tai écrit lundi, tu ne mas pas répondu.

Sa voix sonnait chaleureuse, presque repentante cette chaleur métait insupportable.

Désolé, jétais débordé. Romain a eu un petit coup de froid, mentis-je sans ciller, surpris moi-même de la facilité.

Oh, il a de la fièvre?

Non, juste un rhume, rien de sérieux. Ça va déjà mieux.

Tu mas fait peur. Je voulais vous proposer samedi prochain, de sortir tous ensemble, ça fait longtemps.

Je regardais le mur en face de moi. Une photo y était accrochée, Antoine et moi, il y a six ans à Biarritz, avant que Romain ne soit là. On riait tous les deux, les cheveux soufflés par le vent. Une belle photo.

Samedi ça risque dêtre compliqué Mais je te sonnerai dans la semaine si jamais, daccord?

Bien sûr, tu me tiens au courant. Mais tu vas bien? Tu as lair fatigué

Juste besoin de repos. Tinquiète pas.

Tu es sûr? Louis, si jamais, tu sais que je suis là.

Oui, Maëlys. Merci. À bientôt.

Jai raccroché. Me suis levé. Approché de la photo. Je lai décrochée doucement puis rangée dans le tiroir du buffet.

Ce soir-là, finalement, jai pleuré. Longuement, sans retenue, sous le jet deau glacée de la salle de bain. Pas seulement pour la perte de lhomme, ni pour ce quil était, mais pour les années, la confiance, la naïveté davoir cru. Pour Romain, qui grandirait dans un foyer où son père mentait, quil le sache ou non.

Je me suis lavé le visage à leau froide. Trente-huit ans, ni vieux ni jeune. Un visage banal, bouffi par les larmes. Je me suis dit quau boulot il faudrait retrouver bonne figure.

Et jai pensé aussi: il est hors de question de leur laisser croire que tout continuera comme avant. Que leur vie cachée resterait la toile de fond de la mienne et de celle de Romain. Impossible.

Je suis revenu dans la chambre. Antoine dormait. Je me suis allongé à ses côtés.

Il fallait réfléchir.

Les deux semaines suivantes, jai vécu sur deux plans. À lextérieur, rien ne changeait. Je cuisinais, travaillais, emmenais Romain à ses sports, échangeais des banalités avec mon époux, riais parfois à ses plaisanteries, car elles restaient bonnes. Parfois, joubliais, redevenais le Louis davant, et cela me bouleversait: preuve que je savais toujours vivre près de lui comme si de rien nétait.

Intérieurement, je scrutais. Pas de détective. Jobservais Antoine différemment. Sa manie de prendre son portable et filer dans une autre pièce. Son sourire furtif quand il consultait un message. Un autre mercredi, encore une réunion tardive, un dîner daffaires, et à peine une bouchée de ce que je lui avais préparé.

Un soir, alors quil prenait sa douche, jai saisi son téléphone. Je connaissais son code, lannée de naissance de Romain. Jai ouvert la messagerie. Trouvé la conversation avec Maëlys.

Jai lu vite, sans tout voir, juste de quoi comprendre depuis quand. Juillet. Trois mois. Pendant que nous retapions la chambre de Romain, pendant la rentrée, pendant que jétais parti pour lanniversaire de Maman sans Antoine, prétextant le travail ce que javais accepté, bien sûr.

Jai reposé le téléphone. Allé à la cuisine y découper les oignons pour la soupe, les doigts précis et méthodiques.

Antoine est sorti de la douche, noué dans sa serviette, il est passé par la cuisine.

Oh, une soupe ? Jai faim, ça tombe bien.

Prête dans une demi-heure.

Ma voix était égale. Les dés étaient jetés.

Ce soir-là, jai décidé quil aurait un dîner.

Pas tout de suite. Il me fallait me préparer. Pas dans lesprit de la vengeance, non. Juste voir une fois les deux réunis chez moi, à ma table, et dire ce que javais à dire. Tranquillement. Sans scandale, ni éclat. Je savais depuis longtemps quon ne gagne rien à crier: on ne fait que shumilier soi-même.

Jai appelé Maëlys le vendredi soir.

Maëlys, pour samedi finalement Tu peux venir chez nous? J’ai envie de préparer un bon dîner, comme avant, avec Antoine. Ça fait longtemps.

Bref silence. Peut-être une seconde.

Super. À quelle heure?

Vers dix-neuf heures.

Japporte quelque chose?

Rien, juste toi.

Jai raccroché. Je suis allé trouver Antoine, qui regardait la télévision.

Jai invité Maëlys samedi. Un vrai dîner, comme on nen fait plus.

Il a tourné la tête, un éclat étrange sur le visage, difficile à lire: peut-être la crainte, peut-être la résignation.

Oui, très bonne idée, dit-il.

Je trouve aussi.

Je savais qu’ils s’échangeraient aussitôt des messages. Fixeraient les règles. Joueraient leur numéro d’amis de toujours. Cela m’était égal. Je n’organisais pas un psychodrame. Romain passerait la nuit chez ses grands-parents, prévu de longue date. Le dîner se ferait tranquillement.

Toute la semaine, jai réfléchi au menu. Ce détail avait de limportance, non pour impressionner, mais parce que cuisiner maidait à garder prise. Jai choisi un poulet rôti au romarin et pommes de terre, une salade de roquette à la poire, que Maëlys adorait, et une tarte aux pommes, ma spécialité. Que tout soit beau. Que la table soit parfaite.

Samedi, jai confié Romain à mes parents dans laprès-midi. Maman a voulu savoir pourquoi javais lair si fatigué. Je lui ai dit que ce nétait rien, juste un manque de sommeil. Jai embrassé Romain qui filait déjà dans la cuisine devant la télévision, puis je suis rentré.

Lappartement était calme. Antoine était sorti depuis le matin, soit-disant pour faire des courses. Il est rentré vers quinze heures, avec plusieurs sacs. Du vin, cher, jai noté la marque.

Pour ce soir, dit-il, jespère que ça te va.

Parfait, ai-je répondu.

Il était tendu, le moindre geste trop vif. Deux fois, il a vérifié son portable devant le frigo puis, forcé de se composer, sest assis au salon, parcourant un magazine économique sans le lire.

Jai cuisiné. Lavé le poulet, épluché, coupé, assaisonné les pommes de terre. Lodeur du romarin et de lail emplissait peu à peu lappartement. Jai entrouvert la fenêtre pour faire entrer lair froid de la rue et larôme puissant de lautomne.

À dix-huit heures, jai dressé la table: trois assiettes, trois verres, sans chandeliers ce serait de la dérision mais la nappe fraîche, quelques fleurs achetées la veille.

À dix-neuf heures pile, on sonna.

Maëlys apparut dans un manteau bleu sombre. Coiffée, délicatement parfumée de ce sillage que je connaissais depuis des années. Elle tendit une belle boîte de chocolats, bien que jaie expressément dit quil ne fallait rien.

Louis, comme cest toujours joli chez toi, dit-elle en entrant. Et ça sent tellement bon.

Entre, je suis ravi, fis-je.

Antoine sortit du salon. Ils se saluèrent, sembrassèrent sur les joues, parfaitement naturels.

Le repas commença par de simples banalités. Nouveaux projets de Maëlys, clients ridicules qui veulent un robinet doré, Antoine répliquant sur le même ton avec ses propres clients. Je les écoutais, buvais mon verre, lançais une remarque de temps à autre.

La nuit était tombée dehors; jai allumé la lumière sur la table alors que latmosphère devenait étrangement douce et douloureuse.

À la fin du deuxième verre de vin, dans un moment de calme, alors que Maëlys piochait dans la salade, jai parlé, calme, sans détour.

Jai quelque chose à vous dire. Écoutez-moi, sil vous plaît.

Ils ont tourné la tête. Maëlys, la fourchette suspendue; Antoine, son verre à la main.

Je sais pour vous. Depuis juillet. Jai tout lu, Antoine. Jen sais assez.

Silence. À peine le tic-tac de lhorloge dans la cuisine.

Antoine parla le premier, dune voix étranglée.

Louis…

Attends, ai-je repris. Je ne suis pas là pour crier. Je voulais juste que vous lentendiez, ensemble, ici, et maintenant. Je sais. Voilà tout.

Jai croisé le regard de Maëlys. Elle fixait la nappe, les joues écarlates, doigts crispés sur la fourchette.

Maëlys, tu as dîné ici des dizaines de fois, tu as tout partagé avec nous. Quand jallais mal, tu venais veiller tard. Quand Romain est né, tu étais la première à la maternité. Je névoque pas cela pour te faire honte. Mais je noublie pas.

Elle releva la tête. Des larmes cherchaient à perler dans ses yeux.

Louis, pardon…

Ce nest pas le moment, dis-je doucement. Pas ce soir.

Je me suis tourné vers Antoine.

Douze ans ensemble; je nanalyserai pas ce soir ce qui a failli, ni à quel moment tu as pensé y avoir droit. Ce serait trop long. Je voulais seulement vous réunir une fois, le dire clairement: vous pensiez que je ne savais pas. Mais si, je sais. Cest ce qui change tout.

Antoine posa son verre, très délicatement, comme sil pouvait le briser.

Louis, cest plus compliqué que tu ne crois. Il faut quon parle en tête-à-tête, sans…

Oui. On parlera. Mais pas ce soir.

Je me suis levé, terminé mon verre, reposé sur la table.

Ce soir, je veux que vous finissiez ce poulet. Il est bon, jy ai mis du cœur. Après, vous partirez. Romain est chez mes parents, il y passera même la nuit. Jai des choses à faire.

Personne ne bougeait.

Antoine me contemplait dun air désemparé comme sil sétait attendu à des éclats, ne savait comment réagir à ce calme.

Maëlys murmura, la voix brisée :

Louis, excuse-moi…

Je la regardais, ce visage si familier, maintenant ridé par le chagrin, le mascara coulant un peu, ce parfum quun jour je lui avais recommandé moi-même.

Je ne sais pas, Maëlys. Peut-être quun jour. Mais pas ce soir.

Je quittai la pièce, allai dans la chambre, masseyis sur le lit, la porte close. Jentendais les voix basses de la cuisine, les chaises traînées. Puis la porte claqua. Une fois. Puis une autre, plus tard.

Le silence sinstalla.

Je restai, respirant le parfum du poulet rôti confondu à celui de Maëlys, qui seffaçait lentement. Restèrent trois assiettes sur la table, dont une à peine touchée.

Le temps passa, je lignorais. Je débarrassai, rangeai le reste dans du papier dalu, mis les assiettes au lave-vaisselle, nettoyai la table, balayai les miettes.

Ensuite, je me suis assis à la table vide.

Voilà. Tout ça, douze ans, une meilleure amie, et tout ce qui est resté: une nappe propre, une odeur de poulet et du savon.

Jai appelé Maman.

Maman, est-ce que Romain peut encore rester jusquà dimanche?

Bien sûr, il dort là. Louis, il y a quelque chose?

Oui Je te raconterai plus tard. Pas ce soir.

Viens, si tu veux, je ne dors pas.

Non, Maman. Jai besoin de rester là. Jai besoin.

Elle na pas insisté. Elle sait reconnaître ces moments.

Tu as mangé, au moins? Tu manges?

Oui. Jai bien cuisiné ce soir. Le poulet était réussi.

Tant mieux, cest déjà ça, dit Maman, et ce «tant mieux» me transperça plus que tout le reste.

Jai raccroché et jai pleuré. Sans la moindre discrétion, sans bruit deau pour cacher les sanglots. Je suis resté là, longtemps. Puis je me suis mouché, ai rincé mon visage à leau froide, debout dans lévier de la cuisine.

Dehors, la ville, Paris, novembre, un samedi banal. Antoine et Maëlys étaient quelque part, dehors ou dans une voiture, à discuter. Ce quils se disaient, je ne savais pas, et ce qui me surprenait je nen avais plus très envie.

Je nai pas songé à demain. Ce nétait pas le jour pour ça. Ce soir, je voulais juste avoir survécu à ce repas, sans violence, sans dérapage. Javais dit ce que je devais dire.

Antoine est rentré à une heure du matin.

Je ne dormais pas. Jentendais la porte, ses pas dans le couloir, leau quil buvait dans la cuisine. Il est resté un moment devant la chambre, puis a ouvert la porte.

Tu ne dors pas, dit-il, énonça-t-il même.

Non.

Il entra, sassit au bord du lit, de son côté. Silence.

Louis, je ne sais pas comment commencer.

Alors, commence demain. Viens dormir, nous parlerons demain.

Tu ne veux pas

Antoine, il est tard. Je suis fatigué. Demain.

Il sest allongé. Je gardais les yeux clos. Il ne ma pas touché. Je ne lai pas touché non plus. On sest couché côte à côte, deux inconnus balancés dans le même lit par lhabitude ou la fatalité.

Au matin, je me suis levé tôt. Jai fait ma petite valise. Pas un départ définitif: juste quelques affaires, les papiers, la carte bleue, du linge. Une photo de Romain, posée sur la table de nuit.

Jai posé la valise à lentrée.

Jai fait du café. Attendu quAntoine se lève.

Il a aperçu la valise.

Tu pars?

Chez mes parents, avec Romain. Il faut quon parle, Antoine. Mais pour linstant, jai besoin despace. Quelques jours.

Il a regardé la valise, puis moi.

Louis, il faut que je texplique.

Je técoute.

Il sest tu. Jai bu mon café, le fixant calmement.

Je ne comprends pas comment jai fait ça. Je nai rien prémédité

Personne ne prémédite, Antoine. Ce nest pas comme ça que ça marche.

Tu veux divorcer?

Le mot est tombé entre nous. Je nai pas cillé.

Je nen sais rien. Il me faut du temps pour comprendre ce que je veux. Mais rester là et jouer la comédie, cest hors de question. Comprends-tu?

Il a hoché la tête, lourdement, comme on acquiesce à une certitude qui napaise rien.

Romain…

Il va bien. Il ira bien. Cest notre histoire, pas la sienne. Je veillerai à ça.

Jai fini mon café. Déposé la tasse dans lévier. Saisi la valise.

Je tappellerai.

Je suis sorti.

Dans la cage d’escalier, ça sentait le bois et un petit déjeuner. Je descendais, les marches comptées. On habitait au sixième, je les connaissais, mais ce matin, je les comptais comme pour la première fois.

Dehors, lair était froid et humide, les feuilles mortes accrochées sur lasphalte. Un balayeur, en gilet orange, les amassait en tas. Le ciel était gris, opaque, typiquement parisien. Mais, debout sur le trottoir devant mon immeuble, je respirais à nouveau. Simplement de respirer, cétait déjà un allègement.

Jai songé à Romain, il se réveillerait chez les grands-parents, réclamerait ses crêpes, les obtiendrait, heureux. Il navait rien su, et cétait sans doute mieux ainsi. Il navait que huit ans. Quil garde ses crêpes, ses sports, sa maîtresse injuste. Pour tout le reste, je trouverais une solution.

Je ne savais pas ce que le futur me réservait. Divorce ou non, rien nétait sûr. Je ne savais pas si je pardonnerais un jour à Maëlys cétait sans doute tout aussi douloureux, peut-être plus que la perte dAntoine, parce quavec un mari, la trahison était compréhensible, banale, mais par une amie à qui on avait tout confié, cétait un autre abîme.

Mais pour linstant, je me tenais là, sac à la main, dans un matin gris, avec mon fils pas loin et un pas à faire.

Je sortis du porche et marchai.

Simplement, javançais.

Maman a ouvert sans commentaire. Dune œillade à la valise et à mon visage, elle comprit tout.

Va te rafraîchir, je vais mettre de leau pour le thé.

Romain sest précipité, échevelé et en chaussettes.

Papa! Mais pourquoi tes là? Hier tu mas dit que tu ne viendrais pas!

Tu me manquais, dis-je en le serrant fort. Il sentait le shampoing pour enfants et la nuit.

Tu me chatouilles protesta-t-il, filant rejoindre ses dessins animés.

Je lobservai séloigner.

Puis jentrai en cuisine, où Maman préparait les tasses. Petite cuisine, rideaux à fleurs fanées que Maman ne consentait pas à remplacer, frigo orné de magnets, dont un tordu bricolé par Romain à la crèche. Tout cela si familier que jen eus les larmes aux yeux.

Je retins mes larmes.

Maman posa la tasse devant moi et sassit.

Tu veux expliquer?

Je raconterai. Pas tout de suite. Laisse-moi juste le temps.

Cest Antoine?

Oui.

Elle hocha la tête, se tut. Nous bûmes notre thé. Derrière le mur, Romain riait à un dessin animé.

Tu restes autant que tu veux, dit-elle simplement. Ta chambre est toujours là.

Cétait tout ce que javais besoin dentendre.

Alors commença cette vie que je ne savais appeler. Ni temporaire, ni nouvelle. Juste la vie, jour après jour.

Avec Antoine, les échanges furent nombreux, difficiles, mais pas de cris: jai tenu ma ligne. Il parlait de regrets, de ne rien comprendre, de Romain. Je lécoutais, je répondais sans haine, sans pardon.

La question du divorce prit du temps: documents, avocat, dialogue sur lappartement, lavenir de Romain cette part était éprouvante, factuelle, déshabillée de tout sentiment, comme tout ce qui était à partager.

Maëlys na pas donné signe pendant des semaines, puis envoyé un court message: «Je suis là si tu veux». Je lai lu, et nai pas répondu. Non pour la punir: juste, je ne savais pas quoi répondre. Il fallait du temps.

Un soir de fin novembre, jallais chercher Romain à lentraînement. Les premiers flocons de neige de lannée, timides, tombaient déjà. Romain a levé la tête, attrapé une flocon sur la langue.

Papa, regarde, il neige!

Jai levé les yeux. Les flocons venaient den haut, petits et froids, se posant sur ma joue où ils fondaient.

Je vois, ai-je répondu.

On fera un bonhomme de neige?

Lorsquil tombera bien fort. Là cest trop peu.

Mais papa

On verra. Va pas te refroidir.

Il ma pris la main, la sienne gantée, décorée dune voiture stylisée. Nous avons marché, le calme de la neige et le halo des lampadaires rendaient la rue plus douce. Romain bavardait dun copain qui savait faire des bonhommes géants.

Javançais, main dans la sienne.

Javais mal, toujours. Douze ans ne soublient pas en novembre. Mais avec la douleur il y avait autre chose, semblable à lair du dehors: marcher, choisir, décider moi-même.

Je savais que javais fait ce quil fallait, même si je ne savais pas si ça rendrait plus léger. Cest une différence subtile faire ce quil faut, mais pas forcément ce qui soulage. Je lavais compris, à trente-huit ans, sous le premier flocon.

La semaine suivante, jai trouvé une annonce pour un deux-pièces à louer dans le quinzième. Quatrième étage, vue sur la cour intérieure. Les propriétaires étaient un couple âgé, gentils, sans fioritures. Je suis resté un long moment dans le silence vide, testant la lumière, observant les arbres de la chambre.

On fait affaire? demanda le propriétaire.

On fait affaire, ai-je dit.

Le déménagement prit une journée; des voisins de ma mère sont venus maider. Antoine a apporté les affaires de Romain sans un mot, posé les caisses dans lentrée, a jeté un regard à lappartement.

Cest bien, ici, souffla-t-il.

Oui, répondis-je.

Sur le seuil, il ajouta:

Louis. Je suis vraiment désolé.

Je le regardai, cet homme que je connaissais par cœur, aujourdhui vieilli, fatigué, enfin simplement humain.

Je sais, dis-je. Va maintenant.

Il partit.

Jai fermé, suis resté adossé un moment à la porte.

Puis, je me suis attaqué aux cartons.

Romain déferla dans la soirée, courut aussitôt voir « sa » chambre, examina la vue, protesta quil voulait regarder les chats ​depuis le rebord malgré son étroitesse. Jai ri.

Il sursauta, me fixa.

Pourquoi tu ris?

Pour rien. On va dîner; jai acheté des raviolis.

Des raviolis! il avait déjà filé vers la cuisine.

Jai allumé la lumière, rempli la casserole deau. La cuisine sentait le renfermé et un peu la vieille lessive; ça passerait, ces odeurs sen vont toujours quand on commence à cuisiner.

Quand leau a bouilli, jai versé les raviolis.

Romain dessinait, car il sest souvenu dun devoir dart plastique pour le lendemain.

Papa, on fera le bonhomme?

Oui, dès quil y aura de la vraie neige. Promis.

Tu promets?

Je promets.

Il opina, satisfait, se remit à dessiner.

Dehors, la neige tombait, pour de bon cette fois, décembr​iste, douce. Les arbres, les rebords, les trottoirs blanchissaient. La ville devenait plus calme, presque apaisée.

Je remuais les raviolis, debout, sans penser à rien. Écoutant Romain marmonner au-dessus de sa feuille, regardant la neige recouvrir Paris.

La suite, je lignorais.

Je savais juste que demain je me lèverais tôt, préparerais Romain, irais acheter du pain, appellerais Maman, car je ne lavais pas fait depuis trois jours. Le soir, peut-être, je viderais d’autres cartons. Ou j’attendrais, rien ne pressait.

La douleur, je la connaissais. Elle revient avec la nuit, parfois le jour, une odeur, un éclat de voix, une image. Douze ans ça ne sefface pas, pas comme ça.

Mais les raviolis étaient prêts. Romain laissa tomber son crayon et mattendait du regard.

Ça arrive, dis-je.

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