N’ose surtout pas chanter !

Nose pas chanter
Tu souris mal.

Je nai pas tout de suite compris que cétait à moi quil sadressait. Je fixais mes mains posées sur mes genoux, sur une robe bleu nuit trop serrée au niveau des épaules, trop brillante, trop étrangère à ma peau. Jamais je ne laurais choisie moi-même.

Claire. Je te dis que tu souris mal. Trop crispée. Les gens le voient.

Paul gardait la voix basse, sans tourner la tête. Il observait la salle, où les invités du vingtième anniversaire de sa société commençaient à sasseoir. Vingt ans de réussite. Grande réception. Soirée décisive pour lui. Mon rôle avait été défini à lavance, écrit quelque part noir sur blanc : rester auprès de lui, veiller à mon apparence, ne pas parler plus que nécessaire, ne pas dépasser un seul verre de champagne, ne demander la parole à aucun partenaire sans son aval.

Pardon, dis-je doucement.

Ne texcuse pas. Fais mieux.

Le restaurant appartenait à ces lieux où largent flottait dans lair comme un parfum imperceptible. Il ne criait pas, non, mais on le sentait, dans le poids des nappes, dans la douceur feutrée de la lumière, dans la façon dont les serveurs se déplaçaient sans bruit, presque en apesanteur. Je connaissais cet endroit pour y être venue plusieurs fois, et chaque fois le même sentiment menvahissait : je nétais pas à ma place. Non pas en tant quépouse dun homme important, mais en tant que personne. Une femme avec un prénom, une histoire, quelque chose qui jadis battait sous la peau.

Japprochais des cinquante-six ans. Vingt-huit, je les avais consacrés à Paul Morel, mon époux. Nous nous étions rencontrés quand je terminais le conservatoire. Jétais flamboyante, la voix puissante, passionnée par Fauré et Saint-Saëns. Lui, jeune entrepreneur, sûr que tout pouvait sacheter ou être remodelé à sa convenance. Il me regardait comme si jétais lunivers lui-même. Jai vite compris quil voulait juste me remodeler, moi aussi.

Paul, je peux rejoindre Élodie ? Elle est toute seule à sa table là-bas.

Élodie attendra. Tu nas rien à faire à la table des Bernard.

Mais cela fait vingt ans quon se connaît.

Claire. Son ton n’était ni furieux, ni contrarié. Simplement las, celui dun adulte expliquant la même chose à un enfant mille fois. Cest une soirée cruciale. Reste à ta place et souris. Cest tout ce quon attend de toi.

Je me forçai à sourire. Comme prévu.

La salle se remplissait peu à peu. Collègues, partenaires, élus, épouses délus. Chacun endimanché, juste assez enthousiaste, tous discutant de ce dont il faut parler dans de telles circonstances. Jattrapais des bribes de conversations, incapable de me souvenir de la dernière fois où javais vraiment parlé de quelque chose qui me tenait à cœur. De musique, de fugue, de pourquoi le Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov me bouleverse encore, même entendu à la radio.

Chez nous, la radio restait éteinte. Paul naimait pas la musique classique, disait quelle lui donnait des migraines.

À la table voisine, une femme en robe rouge éclata de rire, sans se retenir. Un vrai rire, un rien éraillé, débordant de vie. Je la fixai, envahie dune pointe denvie. Ni pour la robe, ni pour la jeunesse, ni pour la beauté. Parce quelle riait avec le droit absolu de le faire, sans demander de permission.

Le repas suivait son cours. Toasts, applaudissements, discours sur le succès de la société et sur lavenir rayonnant. Paul parla brièvement, efficacement, comme toujours. Il savait captiver la salle, il faut le lui reconnaître. Japplaudissais avec la foule, songeant quautrefois, moi aussi javais su tenir un public. Debout, chantant, jusquà suspendre la respiration dun auditoire.

La dernière fois que jai chanté en public, cétait il y a vingt-quatre ans. Un concert au conservatoire que Paul ma fait quitter avant la fin, une urgence professionnelle au téléphone.

Après le dessert, lanimateur lança un concours damateurs. Les volontaires pouvaient monter sur la petite scène improvisée : chanson, blague ou tour de magie. Paul grimaça.

Ridicule, murmura-t-il.

Je gardai le silence. Sur la scène, il y avait un micro, et assis non loin, un jeune pianiste dont le visage ouvert mavait déjà tapé dans lœil. Il avait de longues mains, et hochait doucement la tête au rythme de sa musique.

Se succédèrent un plaisantin, puis un musicien à lharmonica. Les invités applaudirent sans grande conviction. Puis lanimateur chercha de nouveaux volontaires ; un silence suspendu sétira.

Je sentis quelque chose bouger doucement en moi, comme une porte longtemps fermée qui souvre sans bruit. Je posai ma serviette, me levai.

Où vas-tu ? demanda Paul.

Aux toilettes.

Mais je ne my rendis pas. Jallai souffler un mot à loreille de lanimateur, qui haussa les sourcils avec surprise avant dacquiescer. Puis je me penchai vers le pianiste, un échange rapide à voix basse. Il sourit et hocha la tête.

Lorsque lanimateur annonça mon nom, Paul ne comprit pas immédiatement. Puis il réalisa, et son visage, que japercevais de biais, se recomposa. Je fixais le micro.

Il y avait trois marches. Jy montai, debout face à une foule de gens en costumes sombres et robes de soirée. Beaucoup détournaient déjà lattention, bavardant. Quelques-uns me regardaient avec une politesse distante.

Je fis signe au pianiste.

Il attaqua les premières mesures. Ce nétait pas de la chanson de table ni de la variété. Cétait Fauré, le fameux “Vocalise”. Un des plus beaux et difficiles morceaux de mon répertoire. Sans mot. Rien que la voix et la musique.

Je me mis à chanter. Au tout début, je n’arrivais pas à y croire : javais encore une voix. Elle nétait pas morte, pas tari, pas disparue. Elle était là. Différente, plus grave, plus ombrée, mais bien vivante.

La salle se tut à la troisième phrase. Dun coup. Les conversations cessèrent, les verres sarrêtèrent, tous se tournaient vers moi. Je le remarquais à peine, concentrée sur mon souffle, le phrasé, me détachant de Paul, oubliant ce qui devrait suivre.

Le plus important était là, maintenant.

Quand je terminai, un silence intense suivit. Puis, les applaudissements. Dabord quelques-uns, vite relayés par la salle entière qui se leva. La femme en robe rouge cria « Bravo ! ». Le pianiste me regardait, émerveillé.

Je descendis de scène, vacillante, le cœur battant mais stable. Japerçus déjà le visage fermé de Paul.

Il ne frappa pas dans les mains.

Assieds-toi, fit-il, froid.

Je massis.

Tu réalises ce que tu viens de faire ?

Jai chanté.

Ne fais pas lingénue, chuchota-t-il, glacial. Tu tes mise en avant à MON événement, sans ma permission. Tu timagines ce que ça représente ?

Ça représente quoi ?

Ce que les gens vont imaginer : que ma femme réclame de lattention. Il attrapa son verre et le reposa. On part dans dix minutes.

Trois personnes eurent le temps de venir me voir : la femme en rouge, Tamara, serra ma main : « Vous êtes merveilleuse, vous venez doù ? » Un homme distingué à la barbe blanche : « Sublime. Qui était votre professeur ? » Élodie accourut et me serra contre elle. Je faillis pleurer.

Claire, mais où étais-tu toutes ces années ? Tu chantais comme

Élodie, on y va, trancha Paul, me saisissant par le bras, pas violemment mais la pression de ses doigts transperçait le tissu. Excusez-nous, Claire souffre de migraine. Nous devons partir.

Dans la voiture, il ne parla pas. Ce silence était pire que la colère. Je regardais défiler Paris illuminé, les vitrines, les réverbères, sentant une paix étrange me gagner. Ni de la joie, ni de la terreur, autre chose. Comme si je me souvenais de mon prénom, tout à coup.

Chez nous, il retira sa veste, la posa sur un cintre, se retourna.

Écoute, commença-t-il. Je comprends que tu tennuies. Que tu désires exister. Mais il y a des limites. Des règles. Ce soir, tu mas mis dans une position délicate.

Jai chanté. Tu as vu les applaudissements.

Tu as fait lartiste dans une soirée daffaires. Tu comprends la différence ?

Non, répondis-je, moi-même surprise par le calme de ma voix. Explique-moi.

Il me jaugea longuement.

Tu as tout : maison, sécurité, statut. Je ne saisis pas ce qui te manque. Et franchement, je ne veux plus chercher à comprendre.

Je vais te le dire. Il me manque moi.

Quest-ce que ça veut dire ?

Tu le sais très bien.

Je me réfugiai dans la chambre, fermai la porte. Je restai allongée, habillée, à fixer le plafond blanc, lisse, comme notre vie. Jécoutais les pas de Paul ouvrir et fermer les placards. Puis, le silence.

Je ne dormis pas. Je repensais à il y a quinze ans, au jour où javais accepté de démissionner de mon poste de professeur de chant, sur la demande de Paul pas assez digne pour lépouse dun notable, un salaire ridicule, sans utilité. Javais obéi, me disant que je trouverais autre chose. Mais chaque tentative se brisait sur une nouvelle raison de Paul pour men détourner : ce nétait jamais le bon moment, ni convenable, ni nécessaire.

Il ne ma jamais frappée. Jamais crié dessus. Il expliquait, dun ton doux, ce qui était “raisonnable”. Et au fil des ans, jai arrêté dentendre ma propre voix. Littéralement. Même dans ma tête.

Jusquà hier.

Le matin, alors quil était sous la douche, jai attrapé un vieux sac fourré au fond du placard. Jy ai glissé mes papiers : passeport, diplôme du conservatoire, quelques photos, mon téléphone, un peu despèces économisées furtivement ces trois dernières années. Sans savoir, alors, que ce jour viendrait.

Je me suis habillée simplement : jean, pull, parka. Quand Paul est sorti de la salle de bain, jétais déjà près de la porte, sac sur lépaule.

Où vas-tu ?

Je pars.

Un long silence.

Arrête tes bêtises.

Ce ne sont pas des bêtises. Je pars.

Claire, il prit une serviette, me regardant comme face à une crise denfant, tu es émue. Repose-toi. Ce soir, tout ira mieux.

On a déjà tout dit.

Tu nas pas dargent. Pas de travail. Où veux-tu aller ?

Je trouverai.

Tu es ridicule. Tu as cinquante-cinq ans. Où vas-tu

Jouvris la porte et partis. Derrière moi, sa voix, mais les mots navaient plus de sens. Lascenseur mettait une éternité. Je fixai mon reflet dans la porte en métal. Froissée, floue. Un mince sourire.

Je suis partie à pied, arpentant Paris, respirant enfin. Lautomne était sec et froid. Une odeur de feuilles et du café dun troquet ma attirée. Jy suis entrée, commandé un espresso, me suis installée près de la fenêtre. Jai décroché mon téléphone et appelé la seule personne à qui je pouvais parler ainsi.

Élodie, jai besoin de toi.

Mon dieu, quest-ce quil sest passé ?

Jai quitté Paul.

Silence. Puis :

Où es-tu ?

Élodie vivait seule dans un deux-pièces du côté de Montreuil. Ses enfants avaient grandi et étaient partis, son mari décédé il y a quelques années. Elle ouvrit la porte, me vit avec mon unique sac, ne posa aucune question. Juste “Entre. Le thé va infuser.”

On resta à discuter à la cuisine jusquà la nuit. Jexpliquais, Élodie écoutait, sans reprendre, sans soupir, sans rouler des yeux. Juste, elle versait du thé. Quand je finis, elle conclut simplement :

Tu es partie. Cest lessentiel. On réglera le reste.

Il va bloquer mes comptes. Il la déjà fait, sûrement.

Il la fait ?

Oui. Il mavait prévenue lors dune dispute lan dernier : “Part, tu verras bien.”

On verra, alors, affirma Élodie en pinçant les lèvres.

Paul ne tarda pas à se manifester. Dabord il appela mon portable, puis son assistante, puis ma mère à qui il avait eu le temps de raconter sa version : selon lui, javais fait une crise de nerfs après la soirée, quitté le domicile sous le choc, il fallait maider.

Maman, je nai pas fait de crise. Je vais bien.

Claire, il sinquiète. Il affirme que tu as eu un comportement étrange hier, que tu devrais voir un médecin

Je suis montée sur scène et jai chanté, voilà tout. Je ne suis pas malade.

Il dit que tu las humilié

Maman. Je vais bien. Je suis chez Élodie. Je te rappelle demain.

Les comptes étaient réellement bloqués : pas moyen de retirer un euro. Lenveloppe despèces descendait vite. Élodie refusait le moindre loyer, mais cela ne durerait pas.

Trois jours plus tard, Paul fit livrer mes affaires. Pas en personne : deux inconnus déposèrent des sacs. Dedans, des effets pêle-mêle : robes dété en plein octobre, chaussures à talon, bibelots décoratifs inutiles. Aucuns vêtements chauds, ni livres importants. Un message implicite.

Le lendemain, ma mère mannonça que Paul était passé la voir. Son discours : javais toujours été fragile, il avait tout donné pour moi, mais il lui fallait admettre que javais besoin dune aide sérieuse. Ma mère écoutait. Elle a toujours mieux entendu ceux qui parlent calmement.

Claire, reviens, essaye de négocier

Maman, il bloque mon argent et me salit. Tu comprends ce que ça veut dire ?

Ma mère resta silencieuse.

Cest un homme, Claire. Ils sont comme ça quand ils souffrent.

Je raccrochai, regardai la fenêtre longtemps. Je ressortis de mon sac mon diplôme de chant, couverture bleu profond, lettres dorées. Claire Delaroche, diplômée en chant lyrique. Je ne lavais pas touché depuis quinze ans.

Au matin, jappelai le conservatoire. Je demandai des nouvelles de Jean-Louis Ravel, mon ancien professeur de chant. Il y était toujours, à plus de soixante-dix ans. On me communiqua son numéro.

Jean-Louis ? Cest Claire Delaroche. Vous vous souvenez de moi ?

Pause.

Delaroche ? Cours de quatrième année ?

Cest ça.

Bien sûr que je me souviens. Où êtes-vous passée, Claire ?

Je jai disparu, à vrai dire. Jean-Louis, jaurais besoin de votre aide.

Nous nous retrouvâmes deux jours plus tard dans une petite salle du troisième étage. Il était exactement comme mes souvenirs : sec, vif, mains jointes. Il mexamina, déclara :

On a vieilli.

Vous aussi.

Cest normal. Il esquissa un sourire. Chantez.

Maintenant ?

Pourquoi attendre ?

Jai chanté. Maladroitement dabord. Les poumons récalcitrants, la voix hésitante dans les aigus. Il a écouté, sans rien dire. À la fin, il affirma :

Le timbre est toujours là. La technique a fléchi. Le souffle, inexistant. Mais cest là. Le reste, cest du travail.

Combien de temps ?

Cela dépend de vous. Avec sérieux, deux à trois mois pour revenir à un niveau correct. Il attendit. Pourquoi avoir tout arrêté ?

Je me suis mariée.

Et votre mari vous a interdit de chanter ?

Non. Cest arrivé petit à petit.

Il répéta, pensif :

Petit à petit. Je vois. Bon, Delaroche, au travail.

On travailla chaque matin. Jarrivais à neuf heures, repartais à quatorze heures, parfois plus. Ma voix revenait par vagues. Certains jours, tout coulait, dautres tout semblait à recommencer. Jean-Louis était exigeant, refusait tout compromis sur lâge ou “larrêt prolongé”. Il disait : « La voix na pas dâge. Il y a la technique et la volonté. Le reste, cest du bavardage. »

Élodie me trouva un remplacement : animer un atelier de chant pour retraitées au centre danimation de quartier. Peu payé, mais mon argent à moi. Janimais trois fois par semaine, jaimais ça. Les femmes, soixantenaires ou septuagénaires, chantaient pour le plaisir, sans ambition, et cette authenticité me guérissait un peu.

Paul, loin de sarrêter, lançait des rumeurs : jaurais quitté le domicile pour un quelconque professeur, jétais instable, il avait enduré des années de caprices avant de devoir me laisser partir. Selon les milieux, il adaptait lhistoire, mais toujours, la folle, cétait moi, la victime, cétait lui. Une partie des connaissances y croyait. Une autre non, mais ne disait rien. Ma mère mappelait moins, choisissant les mots avec précaution.

Tu songes au futur, au logement ?

Oui, maman.

Il dit quil est prêt à discuter, si tu reviens.

Je ny retournerai pas.

Claire, vous pourriez vous arranger. Divorce, partage

Maman, il bloque mon argent et salit ma réputation. Ce nest pas négociable. Cest terminé.

Elle soupirait, changeait de sujet. Je ne lui en voulais pas. Elle venait dun monde où le mariage et labnégation étaient des valeurs premières. Difficile den vouloir à quelquun qui ne parle pas la même langue.

Un mois plus tard, Jean-Louis mannonça :

Dans deux mois, grand concert caritatif à lOpéra Comique. Ils cherchent des solistes. Je pourrais vous recommander.

Je me figeai.

Jean-Louis, je nai pas chanté devant public depuis vingt-quatre ans.

Je sais.

Le public sera exigeant ?

Concert retransmis sur France 3 Paris. Les dons iront à Necker. Public dinitiés, oui.

Jhésitai.

Je réfléchis.

Vite. On nattend pas.

Je donnai ma réponse deux jours plus tard.

Les six semaines suivantes furent les plus intenses depuis mes années détudes. Travail sur le répertoire : airs dopéra, mélodies françaises, un nouveau vocalise de Fauré en final, encore plus complexe. Jétais épuisée, tombant de sommeil le soir sans manger, mais jamais cette fatigue poisseuse des dernières années. Celle-ci était vive, pleine.

Élodie me surveillait comme une mère poule : « Tu manges assez ? » Je riais, disant que cétait exactement ce quil fallait. Jamais, en vingt ans, nous navions été aussi liées.

Trois semaines avant le concert, premiers soucis : lorganisateur me contacta, embarrassé, prétextant “des questions” sur ma participation. Il éludait. Je lui demandai carrément :

Vous avez reçu un appel de Paul Morel ?

Long silence.

Je ne peux pas commenter

Je vois.

Jappelai Jean-Louis. Il mécouta, répondit :

Venez demain. Je réglerai ça.

Il régla. Par quels moyens, je nai pas demandé. Mais je demeurai programmée. Ce nest pas tout : une semaine avant la date, Élodie mappela, soucieuse :

Claire, deux types traînaient près de limmeuble. Ils demandaient si tu habitais ici.

Tu leur as dit ?

Que non. Mais ils tournent encore. Sois prudente.

Un froid me saisit. Je compris : Paul ne lâcherait pas. Ce nétait pas une douleur personnelle, cétait pour lui une question dordre. Il voulait tout contrôler, et mon départ rompait son schéma.

Jen parlai à Jean-Louis. Il ôta ses lunettes, les frotta.

Il cherchera à perturber le concert.

Je crois, oui.

Vous avez peur ?

Je réfléchis honnêtement.

Non. Je nai plus peur. Je suis fatiguée davoir peur.

Très bien. Il hésita. Au concert, il y aura Henri Dautin.

Qui est-ce ?

Producteur, très connu, gère plusieurs scènes en France et à létranger. Je lui ai parlé de vous. Il voulait vous entendre. Donc, chantez bien, Delaroche.

Je le fixai.

Tout ça exprès ?

Quarante ans que jenseigne, dit-il, jai eu trois élèves vraiment exceptionnelles. Une est partie à létranger, une est morte trop tôt. La troisième sest mariée et a disparu. Je suis heureux de lavoir retrouvée.

Le jour J était gris, froid. Jarrivai en avance à lOpéra Comique. La salle immense, dorée, presque vide, moffrait cette paix spéciale davant spectacle. Jadorais ce moment.

Une heure avant le début, ladministrateur vint sexcuser à voix basse :

Madame Delaroche, il y a deux hommes dehors, aux ordres de votre mari. Ils exigent de vous voir.

Ce nest plus mon mari. Mon ex-mari.

Ils ont, soi-disant, un certificat médical réclamant votre hospitalisation.

Je demeurai calme.

Ils nont aucun droit sur moi. Je chante. Quils entrent sils veulent écouter.

Ladministrateur hésita. Jinsistai :

Cest MON concert. Personne ne mempêchera dêtre sur scène. Est-ce clair ?

Oui, mais

Faites venir Jean-Louis.

Il sen occupa. Les hommes restèrent dehors. Juste avant la représentation, dans le hall, japerçus un homme grand, élégant, discutant avec Jean-Louis : sans doute Dautin.

Je passai en troisième. Salle comble. Caméras latérales. Seule sur scène, simple robe noire que javais choisie. Je fixai la salle. Et je chantai.

La première pièce coula sans effort. La deuxième réclama toute mon attention. À la troisième, je nécoutais plus ni la salle, ni la caméra. Seule la musique existait, la certitude dêtre enfin à ma place.

Au début du Fauré, la salle simmobilisa. La tension silencieuse quand, réellement, les gens écoutent, entendent. Je chantai avec limpression que, comme après une maladie, on redécouvre que le ciel est toujours bleu. Il attendait depuis toujours. Moi aussi.

À la dernière phrase, japerçus Paul à la porte latérale. Il avançait rapidement, discutant vertement avec la sécurité. Un autre homme Dautin larrêta calmement, lui parlait sans sénerver. Paul insistait, puis je vis sur son visage, soudain, la compréhension. Il navait plus de prise.

Il fit demi-tour et sortit.

Derrière le rideau, Dautin vint me féliciter :

On mavait parlé de vous. Mais vous dépasser les éloges. Jaimerais vous proposer une tournée, dabord à Paris, puis en Europe. Ce genre de voix il y a des scènes qui lattendent.

Il sourit.

Personne ne vous empêchera plus de chanter. Promis.

Jean-Louis madressa un clin dœil. Il najouta rien. Tout était dit.

Avec maman, la vraie conversation eut lieu bien après. Je lui rendis visite. Elle me fixa longuement, puis chuchota :

Je tai vue à la télé. Au concert.

Tu mas vue ?

Cest Élodie qui ma appelée. Jai regardé. Elle triturait la nappe. Je ne tavais jamais entendue chanter ainsi.

Tu mavais entendue au conservatoire.

Jétais ta mère. Je ne me souviens que de langoisse. Là, à la télé, cétait toi. Elle releva la tête. Je te demande pardon.

De quoi ?

Davoir cru Paul plus que toi. Il parlait si bien. Toi, tu te taisais. Je croyais que tu allais bien. Javais tort.

Je lui pris la main.

Tu as compris. Cest lessentiel.

Tu nes pas fâchée ?

Non.

Ma mère pleurait doucement. Je restai auprès delle, comprenant quon ne pardonne pas en effaçant le passé, mais en nemportant avec soi que lindispensable. Le reste, on laisse.

Un an passa.

Jétais en coulisses dune petite salle à Lyon, une tournée. Murmures, chuchotements, chaises quon tire. La vie de maintenant : appartement de location, indépendance. Contrat avec Dautin ; des concerts, parfois à Bruxelles, parfois à Genève. Un sac de voyage, des villes nouvelles. Jean-Louis mappelait chaque semaine, on échangeait sur le répertoire. Maman venait quand le pouvait, surprise toujours de mentendre gérer tout.

Au sujet de Paul, jeus rarement des nouvelles. Le business avait décliné, dit-on. Il sest remarié avec une jeune femme discrète. Jai appris la nouvelle, et je nai rien ressenti sinon une sorte de fatigue résignée. Certains ne changent jamais, ils choisissent juste une nouvelle compagne docile.

Je plains cette femme. Mais ce nest plus mon histoire.

La mienne est différente : fatigue des tournées, discussions sans fin sur le tempo, maladresses dans des langues étrangères, solitude des hôtels. Mais aussi : matins dans un pays inconnu, quand on ouvre la fenêtre sur une rue nouvelle. Les applaudissements qui me reviennent, à moi seule. La liberté dacheter la robe qui me plaît. Dappeler qui je veux. De fermer une porte sans que personne nexige que je mexcuse.

Parfois je pense aux années égarées. Vingt-huit ans. Cest énorme. Jaurais pu chanter tout ce temps. Etre quelquun dautre. Ou plus tôt, la femme que je suis.

Mais le “jaurais pu” est inutile. Ce qui compte, cest dexister aujourdhui.

Ma voix existe aujourdhui. La scène existe aujourdhui.

Une régisseuse entra dans ma loge :

Madame Delaroche, dans trois minutes.

Jarrive.

Jajustai la robe, simple et sombre, choisie par moi seule. Jinspirai à fond. Fermai les yeux.

Soudain me revint limage de Paul, dans ce restaurant, il y a un an. “Tu souris mal”, disait-il. Et je répondais : “pardon”. Je souriais, comme on me lavait exigé, oubliant mon propre timbre.

Là, devant le miroir, je souris différemment. Juste pour moi.

Puis jentrai sur scène.

Le silence tomba.

Et je chantai.

Aujourdhui, je sais cela : on ne mempêchera plus de chanter, et je ne mexcuserai plus de sourire comme je lentends.

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