Nose pas chanter.
Tu ne souris pas comme il faut.
Au début, Nina ne comprit pas que cétait à elle quon parlait. Elle fixait ses mains croisées sur ses genoux, par-dessus une robe bleu marine trop ajustée, trop brillante, trop étrangère, quelle naurait jamais choisie elle-même.
Nina. Je tai dit : tu ne souris pas comme il faut. Tu es trop crispée. Ça se voit.
Gérard parlait à voix basse, sans tourner la tête. Il observait la salle où les invités prenaient déjà place pour fêter les vingt ans de sa société. Une grande soirée. Un moment dimportance. Le rôle de Nina ce soir avait été fixé à lavance, comme une clause de contrat : sasseoir à ses côtés, avoir lair convenable, ne rien dire dinutile, ne pas boire plus dun verre de vin, ne pas adresser la parole aux associés sans sa permission.
Excuse-moi, glissa-t-elle.
Pas dexcuses. Fais mieux.
Le restaurant était de ceux où largent ne saffiche pas, mais s’impose dans chaque détail : lépaisseur des nappes, la chaleur feutrée des lustres, le pas silencieux des serveurs qui glissent comme des ombres. Nina y était venue parfois, et chaque fois, elle ressentait la même chose : elle ny avait pas réellement sa place. Non pas comme épouse dun homme à succès, mais comme femme portant un prénom, une histoire, une vie intérieure.
Elle entamait sa cinquante-sixième année. Vingt-huit passées mariée à Gérard Boissieu. Ils sétaient rencontrés alors quelle finissait le conservatoire. Elle était énergique, passionnée, amoureuse de Debussy et Ravel. Lui, jeune entrepreneur, les yeux brillants, persuadé que tout dans ce monde sachetait ou se façonnait à volonté. Il la considérait comme ce monde-là. Plus tard, elle comprit quil avait surtout voulu la refaçonner.
Gérard, je pourrais aller voir Laurence ? Elle est là, toute seule.
Laurence attendra. Tu nas rien à faire à la table des Durant.
Mais nous nous connaissons depuis vingt ans.
Nina, fit-il dun ton fatigué, celui de quelquun répétant sans cesse la même chose à un enfant. Cette soirée est importante. Contente-toi dêtre là. Et souris.
Elle sourit. Selon le mode demploi.
La salle se remplissait. Partenaires, clients, élus, leurs épouses impeccablement habillées, tous échangeant des propos convenables, comme il faut. Nina écoutait à la dérobée et cherchait à se souvenir de la dernière fois quelle avait parlé de ce qui lui importait : la musique, le contrepoint, pourquoi ce deuxième concerto de Rachmaninov la bouleversait à chaque écoute, même furtive à la radio.
Chez eux, la radio passait rarement. Gérard détestait la musique classique. Il disait quelle lui tapait sur les nerfs.
À une table voisine, une femme en robe rouge riait à gorge déployée dune plaisanterie. Un rire franc, un peu rauque, vivant. Nina la regarda, éprouvant une forme denvie. Pas pour la robe, ni pour la beauté ou la jeunesse. Mais pour ce rire, offert sans permission, sûr de son droit.
Le repas se poursuivit en toasts, applaudissements, discours sur vingt ans de réussite et davenir radieux. Gérard fit son toast, court et efficace, comme toujours. La salle applaudit. Il savait tenir une salle. Nina laccompagna mécaniquement. Elle aussi, avant, savait y faire : se tenir debout devant un public, chanter à en couper le souffle.
Elle navait pas chanté en public depuis vingt-quatre ans. Lors dune soirée au conservatoire, où Gérard lavait raccompagnée avant lheure, happé par un appel daffaires.
Au moment du dessert, le maître de cérémonie proposa un concours de talents, improvisé pour divertir la salle : chacun pouvait monter sur la petite scène, raconter une blague, faire un tour, chanter une chanson. Gérard grimaça.
Ridicule, murmura-t-il.
Nina ne répondit pas. Elle observait la scène, le micro, le jeune pianiste assis à côté, encore inconnu, quelle avait déjà remarqué pour ses longs doigts et sa manière de hocher la tête même en pianissimo.
Deux invités se succédèrent, lun racontant une blague, lautre mimant un air à lharmonica. Les applaudissements furent aimables, sans ferveur. Puis le maître de cérémonie invita à nouveau des volontaires ; la salle baissa dun ton.
En Nina, un mouvement discret se fit sentir : pas un choc, mais comme une porte longuement fermée sur le point de céder. Elle posa sa serviette sur la table. Se leva.
Où vas-tu ? demanda Gérard.
Aux toilettes.
Mais elle ne sy rendit pas. Elle alla souffler deux mots à loreille du maître de cérémonie, qui fut surpris, puis acquiesça. Ensuite, elle sadressa au pianiste. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. Il acquiesça aussi, lœil allumé.
Quand le maître de cérémonie prononça son nom, Gérard mit quelques secondes à comprendre. Puis son visage se figea. Nina laperçut du coin de lœil alors quelle sapprochait de la scène, déterminée à ne pas croiser son regard. Elle fixait le micro.
Trois marches menaient à la scène. Elle les gravit, se plaça face à la salle inconnus en costumes et robes éclatantes, la plupart plongés dans leurs conversations. Quelques regards attentifs, polis.
Elle fit signe au pianiste.
Il posa les premiers accords. La salle ralentit, saisie détonnement : ce nétait ni une chanson de table, ni une variété. Cétait Rachmaninov. Vocalise. Lune des œuvres les plus difficiles et magnifiques du répertoire, jadis chantée lors de son examen de fin détudes. Sans paroles. Juste la voix, la musique.
Elle chanta. Les premières secondes, elle douta même davoir encore une voix quelle ne sétait pas flétrie durant ces années de silence, quelle fût toujours là, certes assombrie, mais vivante, authentique.
Au bout de trois phrases, la salle se tut. Pas progressivement, mais dun coup : les conversations cessèrent, les verres simmobilisèrent, les têtes se tournèrent. Nina nen eut presque pas conscience. Elle chantait, oubliait Gérard, son regard, le futur.
Le reste importait peu. Il ny avait que cet instant.
À la fin, un silence régna, dense. Puis des applaudissements véritables, debout, montèrent. La femme en rouge cria “bravo”. Le pianiste la contemplait, comme sil venait dassister à quelque chose de rare.
Nina redescendit, jambes un peu molles, cœur battant, mais apaisé. Elle retourna vers Gérard.
Il napplaudissait pas.
Assieds-toi, lâcha-t-il.
Elle obéit.
Sais-tu ce que tu viens de faire ?
Jai chanté.
Ne fais pas lesprit. Sa voix était froide, basse. Tu tes mise en avant à MA soirée. Sans ma permission. Te rends-tu compte de leffet produit ?
Lequel ?
On croirait que ma femme recherche lattention. Que rien ne lui suffit. Il souleva son verre, le reposa. Nous partons dans dix minutes.
Gérard, ce nest pas…
Dans dix minutes, Nina.
Trois personnes vinrent la saluer. La femme en rouge, Thérèse , lui serra la main : « Vous êtes sensationnelle, vous venez doù ? » Un vieil homme à la barbichette dit simplement : « Magnifique. Qui fut votre professeur ? » Laurence, vieille amie, accourut et la serra contre elle, sentant le parfum et la maison. Nina faillit pleurer sur place.
Nina, où étais-tu tout ce temps ? Tu chantais comme…
Laurence, il faut quon y aille, coupa Gérard, qui apparut, la main sur le bras de Nina, pas violemment, mais assez fort pour quelle le sente. Désolé, Nina a mal à la tête ce soir. Nous devons partir.
Dans la voiture, il resta muet. Plus pesant que nimporte quel reproche. Nina regardait la ville, les lampadaires, les vitrines. En elle, une paix étrange, ni joie ni peur, une certitude nouvelle. Comme si elle venait de retrouver son prénom.
Chez eux, il ôta sa veste, la suspendit et la regarda.
Voilà. Je comprends que la routine te pèse. Je comprends que tu veuilles exister. Mais il y a des règles. Tu as manqué de respect aux gens de qui dépend mon travail.
Jai chanté. On ma applaudie.
Tu as joué la diva dans un cadre professionnel. Tu comprends la nuance ?
Non, admit Nina, surprise elle-même de la fermeté de sa voix. Explique.
Il la fixa. Longuement.
Tu as tout. Maison, sécurité, statut. Je ne vois pas ce qui te manque. Et je ne chercherai pas.
Je vais te dire ce qui me manque. Il me manque moi.
Quest-ce que ça veut dire ?
Tu sais très bien.
Elle senferma dans la chambre, sallongea sans se déshabiller, fixant le plafond, parfait, uniforme, à limage de leur vie. Elle entendit Gérard marcher, ouvrir et fermer, puis le silence.
Elle ne dormit pas. Elle repensa à ce jour où, quinze ans plus tôt, elle avait accepté de quitter lécole de musique où elle enseignait le chant Gérard trouvait ce travail indigne, inutile. Elle sétait dit quelle trouverait autre chose, mais à chaque tentative, Gérard trouvait une raison pour len détourner.
Il ne la battait pas. Ne criait pas. Il expliquait posément ce qui était bien ou pas. Et à force de lécouter, Nina avait cessé dentendre sa propre voix. Même intérieure.
Jusquà la veille.
Le lendemain, pendant quil était sous la douche, elle prit un vieux sac dans le haut du placard, y mit ses papiers, son diplôme de chant, quelques photos, son portable, un peu deuros glanés en douce ces trois dernières années « au cas où ». Elle ignorait encore jusquà hier quel « cas où ».
Elle shabilla simplement. Jean, pull, manteau. Quand Gérard sortit, elle était dans lentrée, sac à lépaule.
Où vas-tu ?
Je pars.
Long silence.
Dis pas de bêtises.
Ce nest pas une bêtise. Je men vais.
Nina. Il prit une serviette, lair excédé. Tu fais ta crise. Repose-toi. On en parlera ce soir calmement.
On a déjà parlé.
Tu nas pas dargent, pas de travail. Où veux-tu aller ?
Je trouverai.
Nina, tu es ridicule. Tu as cinquante-cinq ans. Où…
Elle ouvrit la porte, sortit. Sonnailles derrière elle, mais elle nécoutait plus. Lascenseur descendit lentement. Nina se regarda dans la porte en métal. Image froissée, indécise. Elle esquissa un vrai sourire à son reflet.
Elle marcha dans Paris, respira. Cétait lautomne, froid et sec ; lodeur des feuilles mortes, du café qui séchappait dune brasserie. Elle y entra, prit un café, sinstalla près de la vitre, sortit son téléphone. Appela la seule amie à qui elle pouvait se livrer ainsi :
Laurence, jai besoin daide.
Mon dieu. Que se passe-t-il ?
Jai quitté Gérard.
Silence. Puis :
Où es-tu ?
Laurence vivait à Montreuil, seule, dans un F3. Ses enfants étaient grands, dispersés ; son mari, décédé il y a des années. Elle ouvrit la porte, vit Nina et son sac et ne posa aucune question. Juste :
Entre. Jai mis leau à bouillir.
Elles restèrent à la cuisine jusque tard. Nina raconta. Laurence écouta, en silence, sans soupirs, sans rouler les yeux. Parfois, elle rajoutait du thé. Quand Nina cessa de parler, elle conclut :
Tu es partie. Cest lessentiel. Le reste, ça se règle.
Il va bloquer mes comptes. Peut-être que cest déjà fait.
Il la déjà fait ?
Oui. Il ma prévenue. L’an dernier, lors dune dispute, il m’avait menacée.
Nous verrons bien, répliqua Laurence, serrant les lèvres.
Gérard ne tarda pas à se manifester. Dabord lui, puis son assistante, puis la mère de Nina, que Gérard avait sans doute soigneusement informée. Elle pleurait, lui racontant que Gérard sinquiétait, prétendant que Nina avait fait une crise de nerfs au dîner dentreprise, quelle avait besoin daide.
Maman, je nai pas fait de crise.
Nina, il est très inquiet. Il ma dit que tu te comportais bizarrement, que tu devrais voir un docteur…
Maman. Jai chanté. Jai repris la scène. Ce nétait pas une crise.
Il dit que cétait déplacé, que tu las humilié.
Maman. Je vais bien. Je suis chez Laurence. Je te rappelle demain.
Ses comptes furent effectivement bloqués. Elle le découvrit quand sa carte refusa le retrait au distributeur. Ses économies fondaient vite, et Laurence refusait quelle contribue aux dépenses, mais elle savait ne pas pouvoir compter sur elle longtemps.
Après trois jours, Gérard lui fit parvenir ses affaires. Il navait pas pris la peine de venir : deux inconnus déposèrent devant chez Laurence plusieurs sacs. Nina les ouvrit : quelques robes dété hors de saison, des escarpins, de vieilles broutilles. Aucune affaire utile ni livre précieux. Cétait, elle le comprit, un message.
Sa mère lappela : Gérard lui-même était allé la voir, buvant son thé, arguant que Nina avait toujours été nerveuse, instable, quil lavait tout fait pour elle, que désormais seule une aide médicale convenait. Sa mère, elle, lécoutait toujours, avec cet instinct de croire qui parle doucement.
Nina, tu pourrais revenir, discuter…
Maman, il me coupe les vivres et maccuse de folie. Tu comprends ce que cela signifie ?
Sa mère hésita.
Cest un homme, Nina. Ils sont comme ça lorsquils sont blessés.
Nina raccrocha, fixa longtemps la fenêtre, puis sortit son diplôme de musique, le posa sur la table. Reliure bleue, lettres dorées. « Nina Charpentier. Chant lyrique. » Elle navait pas touché ce papier depuis quinze ans.
Le lendemain, elle appela le conservatoire. Demanda des nouvelles de son ancien professeur, monsieur François Barthélémy. Elle pensait quil était peut-être décédé. Il était toujours là, à plus de soixante-dix ans. On lui donna le numéro.
Monsieur Barthélémy ? Cest Nina Charpentier. Vous souvenez-vous de moi ?
Silence.
Charpentier… quatrième année ?
Oui.
Bien sûr. Où êtes-vous passée, Nina ?
Je… me suis égarée. Monsieur Barthélémy, jaurais besoin daide.
Ils se retrouvèrent deux jours plus tard dans une petite salle du conservatoire, au troisième étage. M. Barthélémy était tel quen mémoire : menu, sec, regard aiguisé, les mains calmement posées sur les genoux. Il lobserva longuement.
Vous avez vieilli.
Vous aussi.
Cest la vie, répondit-il, sourire en coin. Chantez.
Tout de suite ?
Pourquoi attendre ?
Elle chanta. Dabord tremblante, les poumons récalcitrants, la voix incertaine dans laigu. Barthélémy écoutait, sans mot. Lorsquelle eut fini, il déclara :
La voix existe, la technique a fondu. La respiration, à revoir. Mais oui, elle est là, votre voix, Nina. Le reste, ça se travaille.
En combien de temps ?
Cela dépendra de vous. Sérieusement, en deux ou trois mois, on peut envisager du concret. Il réfléchit. Pourquoi avez-vous arrêté ?
Je me suis mariée.
Et le mari a interdit de chanter ?
Non, simplement… ça sest fait ainsi.
Barthélémy la détailla.
« Ça sest fait », répéta-t-il. Je vois… Eh bien, Charpentier, on va sy remettre.
Chaque jour, elle venait, retrouvait le chemin du souffle, la couleur, oscillait entre espoir et découragement. Barthélémy était exigeant, ne concédant rien à lâge ni à lenvie de se reposer. « La voix na pas dâge, seule compte la volonté. »
Laurence lui trouva un « atelier chant » à animer trois fois par semaine dans un foyer du troisième âge. Peu payé, mais pour la première fois depuis longtemps, largent était le sien. Ces femmes elles chantaient pour le plaisir, ni carrière ni compétition faisaient un bien fou à Nina.
Gérard, de son côté, entretenait les rumeurs. Par des amis communs, elle apprit quil disait à qui voulait lentendre quelle était faible psychologiquement, influencée par son professeur, quil avait longtemps supporté ses « crises » avant dêtre contraint de la laisser partir. Certains amis y croyaient ; dautres, même sans la croire, sabstenaient de réagir. Sa mère lappelait plus rarement, sur ses gardes.
Tu réfléchis à la suite ? Un logement ?
Oui, maman.
Il dit quil serait prêt à discuter posément si tu revenais.
Je ne reviendrai pas.
Vous pourriez vous entendre… divorce, partage.
Mais, maman, il bloque tout et me fait passer pour folle. On ne « sarrange » pas avec ce genre dhomme. On part. Vraiment.
Sa mère soupirait, changeait de sujet. Nina ne lui en voulait pas. Elle venait dun autre monde, dune autre époque où le mariage rimait avec résignation. On ne peut en vouloir à quelquun dignorer une langue quil na jamais apprise.
Un mois passa. Un soir, Barthélémy lui dit, sans lever les yeux des partitions, alors quelle rangeait ses affaires :
Dans deux mois, il y aura un grand concert caritatif à Paris, programme classique. Ils cherchent des solistes. Je pourrais parler de vous.
Elle sarrêta.
Mais… je nai pas chanté devant public depuis vingt-quatre ans.
Je sais.
Ce sera une salle sérieuse ?
Concert retransmis sur France 3 région. Pour lhôpital pédiatrique. Oui, public exigeant.
Elle hésita.
Je vais réfléchir.
Faites vite. Ils nattendront pas.
Deux jours plus tard, elle accepta. Barthélémy acquiesça, comme sil nen doutait pas.
Les six semaines suivantes furent les plus intenses depuis ses études : travail sur les airs, romances, et, sur linsistance de Barthélémy, une œuvre de Rachmaninov, plus longue, plus compliquée. La fatigue était là, mais vivante, non pas poisseuse comme celles des dernières années. Elle riait avec Laurence, partageait les dîners sur le canapé. Petit à petit, elles devinrent proches, plus quelles ne lavaient jamais été.
Trois semaines avant le concert, les ennuis commencèrent. Ladministrateur, jeune homme nerveux, lappela :
Madame Charpentier, il y a eu… des questionnements sur votre participation.
Il bafouillait. Elle demanda cash :
On vous a contacté de la part de Boissieu ?
Long silence.
Je ne peux pas commenter.
Très bien.
Elle en informa Barthélémy.
Venez demain. Je leur parlerai.
Il sen occupa. Nina ne senquit pas des détails. Elle était maintenue au programme. Mais laffaire nétait pas close. Une semaine avant le concert, Laurence lappela, affolée :
Nina, deux types sont venus. De la part de Gérard. Ils ont demandé si tu vivais ici.
Tu leur as répondu ?
Que je ne connaissais pas de Nina. Mais ils rôdent encore. Fais attention.
Nina sentit un froid envahir son ventre. Pas la peur, mais un constat : il naccepterait jamais si simplement. Il avait lhabitude de dominer, de posséder. Son départ relevait dun désordre inacceptable pour lui.
Elle expliqua la situation à Barthélémy. Il retira ses lunettes, les essuya.
Il cherchera à saboter le concert.
Sans doute.
Vous craignez quelque chose ?
Nina réfléchit.
Non. Je nai plus peur. Je suis fatiguée de lêtre.
Parfait. Barthélémy marqua une pause. Le producteur Victor Savary sera là ce soir-là. Il dirige de grandes salles en France comme à létranger. Je l’ai invité. Il a entendu parler de vous, après cette fameuse soirée. Quelquun de son équipe y était. Il veut vous écouter. Alors, chantez comme il faut, Charpentier.
Nina croisa son regard.
Tout ça… exprès ?
Jenseigne depuis quarante ans, répliqua Barthélémy. Trois de mes élèves avaient un talent réel. Lune est partie faire carrière à létranger. La seconde, morte jeune. La troisième sest volatilisée en se mariant. Toujours pensé à cette troisième. Heureux de la retrouver.
Le jour du concert était gris. Nina arriva la première à la Salle Gaveau. Salle vide, puis pleine, sept cent places. Dans le calme, elle appréciait la scène nue, lattente.
Une heure avant de passer, ladministrateur alla la trouver :
Madame Charpentier, deux hommes vous attendent dehors. Disent avoir un certificat médical pour vous faire hospitaliser.
Nina garda le silence quelques instants.
Ils peuvent dire ce quils veulent. Je chanterai. Sils veulent, quils écoutent.
Ladministrateur hésitait. Elle exigea :
Faites venir Barthélémy.
Barthélémy sen chargea. Les émissaires de Gérard restèrent dehors. Peu avant le concert, elle aperçut dans le hall un homme grand, élégant. Barthélémy lui parlait. Cétait sûrement Savary.
Nina passa en troisième, dans une robe simple quelle avait choisie. Elle avança, fixa la salle.
Et chanta.
Le premier morceau senvola, facile. Le second réclama de lénergie ; elle faillit perdre le fil, mais persévéra. Au troisième, elle oublia tout : la salle, la caméra, les inimitiés. Il ne restait que la musique, son évidence. Voilà doù elle venait, voilà qui elle était.
Au moment du Rachmaninov, la salle fut prise dune recueillement superbe, ce silence rare, quand le public écoute au-delà du son. Nina chanta, se sentant comme un malade enfin dehors, découvrant que le ciel reste bleu, quil lattendait.
Quand elle acheva la dernière phrase, elle vit, sur le côté, Gérard. Il avançait, vociférait à un agent. Derrière lui, un autre.
Nina termina tout de même, note pour note.
La salle se leva.
Gérard sarrêta, arrêté à la moitié de lallée, rejoint par Savary qui lui parla posément, presque sans gestes. Gérard répondit, puis le visage changea, se décomposa pas comme dans les films, mais silencieusement, un homme prenant conscience dêtre devenu un inconnu.
Il fit demi-tour et sortit.
En coulisses, Savary vint serrer la main à Nina.
Votre nom circule depuis quelques semaines, dit-il. Maintenant, je vous ai entendue. Nous devons parler.
De quoi ?
De contrat, de tournées. Ici dabord, puis ailleurs en Europe. Jai besoin de voix comme la vôtre. Et personne ne vous entravera plus. Je vous en donne ma parole.
Barthélémy, en retrait, eut un signe de tête qui signifiait tout.
Elle parla enfin à sa mère, vraiment, par la suite. Elle se rendit chez elle, elles sassirent à la cuisine.
Je tai vue à la télévision. En concert.
Oui, Laurence ta appelée. Tu ne pensais pas que je chantais ainsi.
Au conservatoire, cétait différent, jétais ta mère, javais peur pour toi. Là, je te voyais, vraiment. Et doucement : Pardonne-moi.
De quoi ?
Davoir cru Gérard plus que toi. Il savait parler. Toi, tu te taisais. Je croyais ton silence égal au bonheur. Je me trompais.
Nina lui prit la main.
Tu as compris lessentiel. Même tard, ça compte.
Tu ne men veux pas ?
Non.
Sa mère pleura en silence, Nina la soutenant. Elle comprit que le pardon, ce nest pas oublier, mais choisir ce quon garde pour demain et laisser de côté le superflu.
Un an passa.
Nina attendait en coulisses dune salle à Lyon, écoutant le public sinstaller. Les bruits changent, mais tout se ressemble : froissement de tissu, chuchotements, toux timides. La salle, ancienne, ornée de moulures, dehors, la grisaille.
Sa vie désormais : appartement en location à Lyon, un contrat avec Savary lui offrant enfin la scène et lautonomie, des déplacements, parfois épuisants, de ville en ville. Barthélémy lappelait chaque semaine, commentait son répertoire par visioconférence. Sa mère venait la voir, sétonnait encore de sa force.
Les nouvelles de Gérard, rares, lui parvenaient par connaissances communes : sa société avait vacillé, quelques associés étaient partis. Rapidement, il sétait remarié, une femme jeune, discrète, inconnue. Nina lapprit, y réfléchit et ressentit simplement une lassitude compréhensive. Certains ne changent jamais, ils cherchent juste quelquun de commode.
Tant pis pour elle. Mais ce nétait plus son histoire.
La sienne était désormais toute différente : fatigue des voyages, querelles artistiques, maladresses dans dautres langues, solitude des hôtels. Mais aussi le matin dans une ville nouvelle, ouvrir une fenêtre, respirer lair inconnu. Les applaudissements qui vous reviennent à vous seule. Le droit dacheter la robe quon aime, dappeler qui lon veut, de se refermer sans craindre des reproches. Le goût dêtre à soi, vraiment.
Parfois, elle repensait aux années perdues, sans acrimonie, simplement honnête : vingt-huit années, une vie. Elle aurait pu chanter tout ce temps. Être cette femme, plus tôt, différemment. Mais ressasser ce quon aurait pu vivre est la chose la plus vaine du monde. Elle le savait désormais.
Elle existe aujourdhui. Sa voix, aujourdhui. La scène, aujourdhui.
La régisseuse lui fit signe :
Madame Charpentier, dans trois minutes.
Jarrive.
Nina ajusta sa robe, celle quelle avait voulue simple. Fit quelques exercices de souffle, ferma un instant les yeux.
Un souvenir traversa son esprit : Gérard, au restaurant, lan passé, lui reprochant de mal sourire. Elle sexcusant. Elle, assise, le sourire effacé, sans voix.
Elle sourit aujourdhui, sans raison. Juste parce quelle le voulait.
Et elle entra en scène.
Le silence se fit autour delle.
Alors, elle chanta.
Parce quen France, comme partout, il nest jamais trop tard pour retrouver sa voix et se permettre dêtre enfin soi-même.