Ninterdis pas de chanter
Tu souris mal.
Je nai pas tout de suite compris que ces mots métaient adressés. Je fixais mes mains posées sur mes genoux, sur cette robe bleu nuit que je naurais jamais choisie moi-même. Trop serrée aux épaules, trop brillante, trop étrangère.
Camille. Je tai dit que tu souris mal. Cest trop crispé. Les gens le voient.
Paul murmurait sans tourner la tête, le regard perdu vers la salle où les invités de lanniversaire de son entreprise prenaient déjà place. Vingt ans de la société. Grande fête. Soirée capitale. Mon rôle avait été fixé à lavance, comme une rubrique contractuelle: rester près de lui, avoir une apparence convenable, ne pas parler plus que de raison, ne pas boire plus dune coupe, ne pas converser avec ses partenaires sans son accord.
Pardon, ai-je murmuré.
Nte confonds pas en excuses, corrige-toi plutôt.
Le restaurant était de ces lieux où largent se manifeste physiquement. Il ne sexhibe pas, non, il se fait sentir partout: dans la lourdeur des nappes, la lumière tamisée des lustres, la façon dont les serveurs se déplacent en silence, quasi flottant. Jétais déjà venue ici plusieurs fois et, à chaque passage, je ressentais la même chose: je ny avais pas ma place. Non pas comme épouse dun homme daffaires fortuné, mais comme femme, comme personne réelle, avec un prénom, une histoire, une intériorité quon croyait perdue.
Javais cinquante-six ans. Vingt-huit de mariage avec Paul Leblanc. Nous nous étions rencontrés à la sortie du Conservatoire. Jétais brillante, fougueuse, passionnée de Ravel et de Fauré. Lui, jeune entrepreneur, les yeux pleins de feux, sûr de pouvoir acheter ou remodeler le monde à sa convenance. Il me regardait alors comme si jétais ce monde. Pour finir, il voulait simplement me remodeler à son image.
Paul, puis-je rejoindre Sophie? Elle est assise là-bas, toute seule.
Sophie attendra. Tu nas rien à faire à la table des Durand.
Pourtant, cela fait vingt ans quon se connaît.
Camille. Sa voix navait pas de colère, juste la lassitude calme de celui qui répète cent fois à un enfant le même conseil. Ce soir est important. Contente-toi de tasseoir et de sourire.
Jai souri. Comme il fallait. Daprès le manuel.
Peu à peu, la salle se remplissait. Partenaires, clients, élus, épouses bien mises. Tout le monde élégant, tout le monde parfaitement convenable, conversant sur les sujets de circonstances. Jécoutais les bribes, songeant que je narrivais plus à me souvenir quand, pour la dernière fois, javais parlé de ce qui me touchait: de musique, de larchitecture dune fugue, de la raison pour laquelle le deuxième concerto de Rachmaninov me bouleverse encore chaque fois que je lentends, même à la radio.
Chez nous, la radio reste souvent muette. Paul naime pas la musique classique. Il prétend que cela lénerve.
À la table voisine, une femme en robe rouge riait fort à une plaisanterie. Son rire était vrai, un peu rauque, vivant. Jai ressenti une pointe de jalousie, non pour sa robe ou sa jeunesse, mais pour ce droit insolent de rire sans demander la permission.
Le dîner suivait son cours: toasts, applaudissements, discours sur vingt ans de réussite et lavenir glorieux. Paul leva son verre, bref et efficace, comme toujours. La salle applaudit. Il savait capter son public, cest vrai. Moi aussi, jadis. Tenir une salle, chanter jusquà couper les souffles.
La dernière fois que jai chanté en public, cétait il y a vingt-quatre ans. Un soir au Conservatoire, où Paul mavait conduite puis arrachée avant la fin car un appel «urgent» avait, selon lui, tout justifié.
Le maître de cérémonie annonça un concours de talents, après le dessert, quand latmosphère était plus détendue. Chacun était invité à monter sur lestrade dans un coin de la salle spectacle, tour, chanson. Paul grimaça.
Vulgaire, souffla-t-il.
Je me taisais. Mon regard sest attardé vers la scène. Le piano attendait, le jeune pianiste déjà vu ce soir-là, avec ses doigts longs et cette manie de hocher doucement la tête en cadence, même pianissimo.
Deux personnes sessayèrent: une blague, un air dharmonica. Applaudissements policés. Lanimateur invita dautres volontaires. Un silence se fit.
Jai senti quelque chose souvrir en moi pas un choc, plutôt comme si une porte longtemps fermée cédait doucement. Jai posé ma serviette, me suis levée.
Où vas-tu? demanda Paul.
Aux toilettes.
Mais je ne my rendis pas. Jai rejoint le maître de cérémonie, glissé un mot à loreille. Il a haussé les sourcils, puis acquiescé. Ensuite, jai parlé au pianiste, brièvement. Il a souri, lœil pétillant.
Lorsque mon nom a résonné, Paul a mis quelques secondes à comprendre. Puis il a mesuré la situation. Jai saisi la crispation sur son visage, du coin de lœil. Je lévitais, yeux résolument posés sur le micro.
Trois marches. Je les ai franchies la salle pleine de gens distingués me dévisageait avec indulgence: «Voyons ce que cela va donner»
Un signe au pianiste.
Il a posé les premiers accords. Et soudain, plus de brouhaha: ce nétait ni un air de fête ni de variété. Rachmaninov. Le vocalise. Lune des pièces les plus longues et les plus exigeantes de mon répertoire dalors. Sans paroles. Juste la voix et la musique.
Jai commencé. Je doutais moi-même que la voix soit encore là. Quelle nait pas séché, nait pas disparu dans le silence. Mais non. Elle était revenue. Assombrie, mûrie par les ans, dune nouvelle couleur, mais vivante.
Vers la troisième phrase, la salle sest figée. Les conversations se sont tues. Les gens ont posé leurs verres, se sont tournés vers la scène. Je ny faisais plus attention. Je chantais, ne pensant quà respirer, à faire vivre la phrase musicale, à oublier Paul, son visage, le reste.
Le reste nexistait plus. Il ny avait que linstant.
À la fin, silence. Une poignée de secondes intenses. Puis la salle sest levée. Pas dun bloc, mais debout, des applaudissements véritables. La femme en rouge criait «bravo». Le pianiste me contemplait comme sil venait dassister à un miracle.
Je quittai la scène, les jambes molles. Le cœur battant, mais calme. Jeus à peine le temps de regagner ma place avant de croiser le regard de Paul.
Il napplaudissait pas.
Assieds-toi, ordonna-t-il.
Je me suis assise.
Tu mesures ce que tu viens de faire?
Jai chanté.
Ne joue pas à lintelligente. Tu tes exposée sur MON événement. Sans mon autorisation. Tu sais ce que ça renvoie?
Quoi donc?
Que ma femme manque dattention. Quelle nen a pas assez. Il reposa son verre lentement. On rentre dans dix minutes.
Mais Paul, ce nest pas
Dix minutes, Camille.
Trois personnes sont tout de même venues à moi. La femme en rouge Chantal ma serré la main, sexclamant: «Magnifique, vous venez doù?». Un vieil homme, la barbe en bataille, ma simplement demandé: «De qui étiez-vous lélève?». Et Sophie, mon amie de vingt ans, ma saisie dans ses bras, embaumant le parfum et la chaleur; jai failli fondre en larmes.
Camille, où tu tes cachée tout ce temps? Tu chantais comme
Sophie, il est temps, Paul était déjà à mes côtés, le bras autour du mien, sans brusquerie, mais ses doigts serraient assez pour marquer la peau à travers le tissu. Excusez-nous, Camille a mal à la tête. Nous devons partir.
Dans la voiture, silence total. Un silence pire que tous ses mots. Je regarde les vitrines de Paris, la nuit froide, les lampadaires. Je me sens soudain prise dun calme étrange. Ni joie, ni effroi. Simplement comme si je venais de retrouver mon nom.
À la maison, il ôta sa veste, la suspendit, puis se tourna vers moi.
Bon. Je comprends que tu tennuies, que tu veuilles quelque chose pour toi. Mais il y a des limites. Il y a ce qui est convenable et ce qui ne lest pas. Ce soir, tu mas couvert de ridicule devant mes associés.
Jai chanté. Les gens ont applaudi.
Tu tes pris pour la vedette lors dun dîner de société! Tu saisis la différence?
Non, dis-je, surprise de la régularité de ma voix. Explique-moi.
Il me dévisagea longtemps.
Tu as tout. Un toit, du confort, une place. Je ne comprends pas ce qui te manque. Et franchement je ne chercherai plus à le comprendre.
Je peux te le dire. Il me manque moi.
Que veux-tu dire?
Tu sais très bien.
Je partis menfermer dans la chambre. Allongée sur le dos, sans même me déshabiller, jai contemplé le plafond blanc, lisse, à limage de notre vie affichée. Jentendais Paul tourner dans lappartement, ouvrir et fermer placards et tiroirs. Puis tout est devenu silencieux.
Je nai pas dormi de la nuit. Jai repensé à ce jour, quinze ans plus tôt, où javais accepté de quitter le collège de musique, où jenseignais le chant. Paul trouvait ça indigne dune femme à son statut, mal payé, inutile. Jai cédé, me promettant de trouver autre chose. Mais chaque «autre chose» fut jugée par Paul inappropriée ou dérangeante. Jamais violente, jamais brutale, Paul expliquait posément ce qui est correct ou pas. En vingt-huit ans, à force découter ces explications, mon propre voix sest tue. Littéralement. Même en pensée.
Sauf ce soir-là.
Au matin, tandis quil était sous la douche, je suis allée chercher mon vieux sac dans larmoire haute. Jy ai glissé passeport, diplôme du Conservatoire, quelques photos, téléphone, et les quelques billets en euros économisés patiemment, «au cas où». Je ne savais pas encore à quoi ce cas correspondrait. Maintenant je savais.
Jai enfilé un jean, un pull, une veste. Quand Paul est sorti de la salle de bain, jétais sur le pas de la porte, sac à lépaule.
Où vas-tu?
Je pars.
Un long silence.
Ne dis pas de bêtises.
Ce nen est pas une. Je pars.
Camille Il se sécha les mains, lair accablé par ma supposée crise. Tu es dans lémotion. Va te reposer. Nous en parlerons ce soir.
Nous avons déjà parlé.
Tu nas pas dargent. Pas de travail. Où veux-tu aller?
Je trouverai.
Tu es ridicule. Cinquante-cinq ans. Où veux-tu aller
Jouvris la porte et sortis. Jentendis sa voix derrière, sans distinguer les mots. Lascenseur mettait une éternité. Jai observé mon reflet déformé sur la porte métallique. Froissée, imprécise. Jai presque souri à ce reflet.
Je suis partie à pied. Juste, jai marché dans Paris, respiré. Lautomne était sec et froid, il flottait dans lair le parfum des feuilles et du café dun bistrot. Jy suis entrée, commandé un espresso, me suis assise devant la vitre et ai pris mon téléphone. Je navais quune personne à appeler.
Sophie, jai besoin de ton aide.
Mon Dieu, quest-ce qui se passe?
Jai quitté Paul.
Silence, puis:
Où es-tu?
Sophie vivait seule en périphérie, ses enfants grands, veuve depuis quelques années. Elle ma ouvert, ma vue avec mon sac, na rien demandé, juste laissé entrer:
Entre. Le thé chauffe déjà.
On a passé la journée entière à la cuisine. Jai raconté, elle a écouté, sans soupirer, sans lever les yeux au ciel. Se contentant de remplir ma tasse.
Tu es partie. Cest lessentiel. Le reste, on sen sortira.
Il va bloquer mes comptes. Il la déjà fait, sans doute.
Bloqué?
Oui. Il me lavait promis lan dernier. Il avait dit: «Tessaies de partir, tu verras bien»
On va voir si cest si simple pour lui, a lâché Sophie en serrant les lèvres.
Paul na pas tardé. Dès la soirée, mon téléphone sest mis à sonner. Dabord lui, puis son assistante, puis ma mère, quil avait sûrement contactée. Maman pleurait en répétant que Paul disait que javais eu un accès de folie lors de la soirée, que je nétais pas lucide, quil fallait maider.
Maman, je nai pas fait de crise.
Camille, il sinquiète. Il ma dit que tu tes comportée étrangement, quun médecin pourrait taider
Maman, jai chanté. Je suis montée sur scène et jai chanté. Ce nest pas une crise.
Il dit que ça ne se faisait pas, que tu las humilié
Maman. Je suis chez Sophie. Je te rappelle demain.
Les comptes, effectivement, étaient gelés. Carte refusée au distributeur. Les billets du sac filaient vite. Sophie refusait que je paie, mais ce nétait pas envisageable pour longtemps.
Trois jours plus tard, Paul fit envoyer mes affaires pas lui, mais deux hommes inconnus déposant des sacs chez Sophie. Jy trouvai des vêtements choisis au hasard: des robes dété en octobre, des talons, des bibelots inutiles. Aucune affaire pratique, pas un livre apprécié. Un message, là aussi.
Le lendemain, ma mère appela: Paul était passé chez elle, buvant un thé, répétant que jétais fragile, quil avait tout donné pour moi, que je demandais des soins. Maman lécoutait. Maman a toujours su écouter ceux qui parlent posément.
Camille, reviens, essayez de parler
Maman, il bloque mon argent, invente que je suis folle. Tu réalises ça?
Elle resta silencieuse.
Cest un homme, Camille. Les hommes, quand ils sont blessés
Long moment à fixer la fenêtre. Puis jai sorti de mon sac le diplôme du Conservatoire. On y lisait: Camille Laurent. Spécialisation: chant lyrique. Je ne lavais pas ouvert depuis quinze ans.
Le lendemain, jai composé le numéro du Conservatoire. Je demandais des nouvelles de Jean-Claude Martin, mon ancien professeur. À ma surprise, il enseignait toujours, malgré ses soixante-dix ans passés. On ma transmis son contact.
Monsieur Martin? Cest Camille Laurent. Vous vous souvenez?
Long silence.
Camille? De la promo 92?
Oui.
Bien sûr que je me souviens. Où avez-vous filé, Camille? On ne vous entendait plus!
Je Jai disparu. Vous avez raison. Jaurais besoin de votre aide.
On sest retrouvés deux jours plus tard dans une petite classe du Conservatoire, troisième étage. Il était toujours le même: petit, sec, regard perçant, mains jointes sur les genoux. Il ma examinée longuement, puis:
Vous avez vieilli.
Vous aussi.
Normal, esquissa-t-il un sourire. Chantez.
Maintenant?
Pourquoi attendre?
Jai chanté. Au début, la voix hésitante, les poumons tétanisés, le souffle manquant. Martin écouta sans rien dire. À la fin, il déclara:
La voix est là, trancha-t-il, la technique rouillée. Respiration à revoir. Mais la voix subsiste. Cest le principal. Le reste, ça se retravaille.
Combien de temps?
Cest vous qui en décidez. Travaillez sérieusement, dici deux-trois mois, on pourra bâtir quelque chose. Il ajouta: Pourquoi avoir tout arrêté?
Je me suis mariée.
Et votre mari vous a interdit de chanter?
Pas interdit. Les choses se sont faites petit à petit.
Il me fixa longtemps.
Petit à petit, répéta-t-il. Je comprends. Eh bien, Camille. On retravaille.
Tous les jours, jétais là. Neuf heures au Conservatoire, jusquà deux, parfois plus. Ma voix revenait avec peine, inégalement: parfois fluide, parfois lourde comme au premier jour. Martin était rigoureux, naccordant aucune circonstance atténuante due à lâge ou au passé. «La voix na pas dâge. Il y a la technique et la volonté. Le reste, ce ne sont que des prétextes.»
Sophie, entre deux coups de fil, ma trouvé un boulot: animer un atelier chant pour seniors au centre culturel du quartier. Petit salaire, mais cétait le mien. Janimais trois fois la semaine, entourée de femmes de soixante-dix ans qui chantaient pour le plaisir pas pour une carrière, mais pour lâme. Cela soignait quelque chose en moi aussi.
Paul, de son côté, ne lâchait rien. Par des amis communs, des rumeurs me parvenaient: il racontait que jétais partie à cause dune passion avec un prof, que mon équilibre mental était instable, quil avait toléré mes folies tant quil le pouvait, puis avait dû me laisser partir. Les versions variaient selon lauditoire. Pour certains, jétais folle, pour dautres, il était «victime». Ma mère appelait rarement, pesant chacun de ses mots.
Tu penses à lavenir? Où tu vas habiter?
Oui, Maman.
Il accepterait de discuter paisiblement si tu rentrais.
Je ne rentrerai pas.
Mais Un divorce, un partage
Maman, il ma coupé les vivres et annonce partout que jai perdu la raison. Avec un homme comme ça, tu ne négocies pas tu quittes. Définitivement.
Elle soupirait alors, changeant de sujet. Je ne lui en voulais pas. Maman avait grandi dans un monde où tenir bon dans le mariage était une vertu. Lui reprocher, cétait lui reprocher de ne pas connaître une langue qui nétait pas la sienne.
Un mois plus tard, Martin mannonça une nouvelle: une grande soirée caritative se préparait à la Salle Gaveau. Répertoire classique. On cherchait des solistes. Il pouvait me recommander.
Je me suis figée.
Monsieur Martin, je nai pas chanté sur scène depuis vingt-quatre ans.
Je le sais.
Il y aura du monde?
Concert diffusé sur France 3 régionale. Cest du sérieux.
Jai hésité.
Je réfléchis.
Mais pas indéfiniment. Ils nattendront pas.
Deux jours après, jacceptai. Il sourit à peine, comme sil nen doutait pas.
Les six semaines suivantes furent les plus denses depuis lépoque du Conservatoire. Martin et moi, chaque jour sur le programme: airs dopéra, quelques mélodies françaises, et, pour finir sur son insistance de nouveau du Rachmaninov, une pièce longue, complexe. Je terminais les journées épuisée, souvent assoupie sur le canapé de Sophie sans avoir dîné. Mais cette fatigue nétait plus la même: elle était vivante, féconde.
Sophie me surveillait de près, glissant un fruit dans mon sac, râlant sur mon manque dappétit. Nous sommes devenues bien plus proches en quelques mois quen vingt ans. On se sent vraiment proches dautrui dans ladversité vraie, sans faux-semblant.
Trois semaines avant le concert, les premiers ennuis commencèrent. Coup de fil de lorganisateur: des «doutes» sur ma participation. Il bafouillait. Jai demandé à brûle-pourpoint:
Paul Leblanc vous a contacté, non?
Long silence.
Je je ne peux pas en parler.
Je comprends.
Un coup de fil à Martin. Il ma répondu calmement:
Venez demain matin. Je discute avec les organisateurs.
Il a réglé le problème. Par quel miracle? Je nai pas cherché. Je figurais toujours sur la liste.
Mais une semaine avant lévénement, Sophie mappelle, inquiète:
Camille, il y avait deux hommes ici. Ils se disent de la part de Paul. Ils ont demandé si tu habitais là.
Tu leur as dit quoi?
Que je ne connaissais aucune Camille. Mais sois vigilante : ils traînent devant limmeuble.
Une lourdeur glaciale ma envahie. Pas de terreur, de la lucidité : il nabandonnerait pas. Il ne souffrait pas tant de mon départ que de latteinte à son ordre du monde.
Jen ai parlé à Martin. Il retira ses lunettes, les essuya minutieusement.
Il essaiera sûrement de gâcher le concert.
Probable.
Peur?
Jai réfléchi honnêtement.
Non. Je suis fatiguée davoir peur.
Bien. Dailleurs, tu seras entendue par Frédéric Duval.
Qui ça?
Un producteur. Très connu dans le circuit classique. Je lai invité à dessein. Il a entendu parler de toi, depuis ce fameux dîner. Lun de ses collaborateurs était là. Il veut técouter. Chante bien, Camille.
Je le fixai.
Tu fais tout ça exprès?
Jenseigne depuis quarante ans, répondit-il. Jai connu trois élèves à la voix vraiment singulière. Une sest installée à Berlin, est connue là-bas. Lautre est morte trop tôt. La troisième sest mariée et sest effacée. Je ne lai jamais oubliée. Heureux quelle soit revenue.
Le jour du concert arriva gris et frisquet. Jétais à la salle Gaveau deux heures avant, seule sur scène, écoutant le silence immobile des huit cents sièges. Ces instants, avant le public, valent tout.
À une heure du début, ladministrateur, gêné:
Camille Laurent dehors, il y a deux hommes. De la part de votre mari. Un certificat médical, paraît-il. Hospitalisation
Jai attendu un instant.
Quils disent ce quils veulent. Laissez-les entrer sils veulent écouter.
Il hésita. Jai levé les yeux:
Cest mon concert. Personne ne men privera. Comprenez-vous?
Oui mais
Faites venir Martin.
Il désamorça la situation. Je ne sais comment. Les hommes restèrent dehors. Japerçus, quelques minutes avant, dans le hall, un homme inconnu, élégant, écoutant Martin dun air grave et complice: Frédéric Duval.
Je montai sur scène, troisième au programme. Salle comble. Caméra. Robe simple, sombre, de mon choix. Face au micro, face à la salle.
Je me suis mise à chanter.
La première pièce fut aisée, presque joyeuse. La deuxième mobligea à me battre: jai failli perdre le souffle, mais je me suis rattrapée. Dès la troisième, il ny avait plus que la musique, plus la salle, plus les soucis. Là, cétait ma place. Là, jétais moi.
Quand Rachmaninov arriva, un silence si parfait sabattit quon nentendait rien dautre que mon cœur. Jai chanté, et jai senti cette sensation des convalescents qui découvrent que le ciel existe toujours.
Alors que je terminais la dernière phrase, je vis entrer Paul par la porte latérale.
Je le vis marcher vite, parler à lagent de sécu, gesticuler, le visage écarlate. Derrière lui, quelquun suivait.
Jai mené la phrase jusquau bout. Pas une note de moins.
La salle sest levée.
Paul sest arrêté au milieu de lallée. Duval, grand manteau, le rejoignit, lui parla doucement, calmement. Jai vu lincompréhension, puis leffritement du visage de Paul. Quand une certitude profonde disparaît sans bruit: il nétait, là, personne.
Il fit demi-tour, sortit.
Dans les coulisses, Duval mattendait. Poignée de main.
On ma parlé de vous. Aujourdhui, je sais. Nous avons à discuter.
De quoi?
Dun contrat. Des concerts. À Paris, puis ailleurs en Europe. Certains salles ne cherchent que cette couleur de voix. Il sourit à peine. Et plus jamais, personne ne saura vous empêcher. Je vous le garantis.
Martin, en retrait, ma lancée un regard plein. Il a simplement hoché la tête. Comme sil avait déjà tout dit.
Jai eu une vraie conversation avec maman après cela. Chez elle, la cuisine, un long silence. Enfin:
Je tai vue à la télé. Au concert.
Tu as vu?
Cest Sophie qui ma prévenue. Jai regardé. Maman triturait la nappe. Je ne savais pas que tu chantais ainsi.
Tu étais là au Conservatoire.
Mais jétais ta mère, je stressais. Là, à la télé, jai vu une grande chanteuse Toi. Elle releva les yeux. Camille, pardon.
Pourquoi?
Davoir cru ses mots plus que les tiens. Il savait parler. Tu te taisais. Jai cru que tout allait bien. Je navais rien compris.
Jai pris sa main.
Maman, tu as compris. Mais moins vite que moi. Ce nest pas grave.
Tu ne men veux pas?
Pas du tout.
Elle a pleuré tout bas, sans bruit. Je la serrais, songeant que pardonner, ce nest pas nier le passé, cest nemporter que ce dont on a besoin pour continuer.
Un an a passé.
Je suis en coulisses, à la Philharmonie de Vienne, écoutant le public sinstaller. Mêmes bruissements, voix basses, frôlements de tissus. Petite salle baroque, moulures, hautes fenêtres. Dehors, il neige.
Ma vie, désormais, ressemble à ceci: studio loué à Vienne, simple mais à moi. Contrat avec Duval qui me permet de vivre, de chanter. Une valise, des allers-retours entre plusieurs villes. Martin mappelle chaque semaine en visio. Maman vient de temps à autre, sétonne toujours de tout ce que je fais.
Des nouvelles de Paul me parviennent rarement. Le business a décliné après notre séparation, des partenaires sont partis. Six mois plus tard, il sest remarié: une jeune femme effacée, inconnue. Jai appris cela sans amertume, sans pitié. Juste une lucide fatigue. Certains ne changent jamais. Ils recherchent simplement le prochain être commode.
Je plains la nouvelle épouse. Ce nest plus mon histoire.
La mienne est toute autre. Fatigue des voyages, discordes avec des chefs dorchestre, maladresses linguistiques, dîners solitaires. Mais aussi: matin trouver une rue inconnue à la fenêtre, des applaudissements qui mappartiennent, choisir seule une robe, un livre, navoir de compte à rendre à personne.
Il marrive de songer aux années perdues. Pas avec regret, mais honnêtement. Vingt-huit ans, cest long. Jaurais pu chanter tout ce temps. Être autre. Ou la même, juste plus tôt.
Mais penser «jaurais pu», cest vain.
Jexiste aujourdhui. Ma voix-ci. La scène, ce jour, maintenant.
Lassistante jette un œil:
Madame Laurent, dans trois minutes.
Jarrive.
Je rajuste ma robe, sobre, foncée, choisie par moi. Je fais quelques exercices de respiration, ferme les yeux.
Me revient le visage de Paul au restaurant, il y a un an: «Tu souris mal». Ma réponse: «Pardon.» Ma place assignée, mon sourire de circonstance, mon silence intérieur.
Je souris pour moi, maintenant. Sans raison. Parce que jen ai envie.
Et jentre en scène.
Le silence se fait.
Et je commence à chanter.