N’ose pas chanter

Ne chante surtout pas.
Tu souris mal.

Au début, Nina na pas compris quon lui parlait. Elle fixait ses mains, posées sur son genou, par-dessus la robe bleu nuit quelle naurait jamais choisie elle-même. Trop serrée aux épaules. Trop brillante. Trop étrangère.

Nina. Jai dit, tu ne souris pas comme il faut. Cest tendu. Les gens le voient.

Gérard parlait tout bas, la tête tournée vers la salle où arrivaient déjà les invités de lanniversaire de sa boîte. Vingt ans de sa société. Un grand événement. Soirée importante. Son rôle avait été strictement prévu, comme une clause dun contrat : rester à côté, bien habillée, ne pas en dire trop, ne pas boire plus dun verre de champagne, ne pas adresser la parole aux partenaires sans sa permission.

Pardon, glissa-t-elle.

Ne texcuse pas, corrige-toi.

Cétait un de ces restaurants parisiens où largent se sent dans lair. Ça ne saffiche pas, ça se ressent : dans le poids des nappes, la lumière feutrée des lustres, la démarche silencieuse des serveurs, glissant entre les tables. Nina y était déjà venue plusieurs fois, mais chaque fois elle avait le même sentiment : elle navait pas sa place ici. Non pas comme épouse dun entrepreneur à succès, mais comme femme, comme une personne vivante. Avec un prénom, une histoire, un dedans qui existait un jour.

Elle avait cinquante-cinq ans. Elle en avait passé vingt-huit aux côtés de Gérard Bouvier. Ils sétaient rencontrés à la sortie du conservatoire. Elle, pleine de vie, passionnée par Ravel et Fauré. Lui, jeune patron, les yeux brûlants dambition, persuadé quon pouvait tout acheter, tout tordre à sa convenance. Il la regardait comme si elle était le centre de son monde. La suite montra quil voulait surtout la changer à son image.

Gérard, je peux aller voir Laurence ? Elle est là, toute seule.

Laurence attendra. Tu nas rien à faire à la table des Leclerc.

Ça fait vingt ans quon se connaît.

Nina. Pas de colère, juste cette fatigue lasse de celui qui répète la même chose à un enfant. Ce soir est important. Reste là et souris.

Elle sourit. Comme il faut. Selon la consigne.

La salle se remplissait petit à petit. Collègues, clients, élus, épouses délus. Tous sur leur trente-et-un, tous parfaitement à leur place, tous tenant le même discours quon attend lors de ce genre de soirée. Nina écoutait des bribes de conversation et réalisait quelle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait discuté de ce qui la passionnait: la musique. Lharmonie dune fugue. Pourquoi le second concerto de Rachmaninov la retournait encore, même à la radio.

La radio, chez eux, on la mettait rarement. Gérard détestait la musique classique. Ça lagaçait.

Près deux, une femme en robe rouge éclatait de rire. Un vrai rire, rauque et vivant. Nina la regarda avec une pointe denvie. Ni pour la robe, ni parce quelle était plus jeune ou plus belle. Mais parce quelle riait, tout naturellement, sans rien demander à personne.

Le dîner suivait son cours. Toasts, applaudissements, discours sur vingt ans de réussite et lavenir prometteur. Gérard leva son verre, succinct et efficace. La salle applaudit. Il savait captiver son public. Nina applaudit, pensant quelle aussi savait le faire, autrefois. Captiver une salle. Debout devant des gens, chanter au point quils arrêtaient de respirer.

La dernière fois quelle avait chanté en public, cétait il y a vingt-quatre ans. Un soir au conservatoire, Gérard lavait déposée puis récupérée plus tôt, à cause dun appel urgent.

Après le dessert, quand lassemblée était plus détendue, le maître de cérémonie annonça un « concours de talents ». Un petit jeu : chacun pouvait monter sur la scène, oser une blague, un tour, une chanson. Gérard fit la grimace :

Quelle vulgarité, chuchota-t-il.

Nina ne répondit pas. Elle fixait la scène. Il y avait un micro, un jeune pianiste au profil doux, déjà repéré plus tôt : il avait de longues mains, et gardait la tête en rythme même lorsquil jouait doucement.

Deux invités ouvrirent la danse: une blague, un harmonica. La salle applaudissait, gentiment, sans plus. Puis on invita à nouveau ceux qui voulaient venir, et le silence tomba.

Nina sentit quelque chose bouger en elle. Pas un choc, plutôt comme une porte restée fermée trop longtemps qui cédait enfin. Elle posa sa serviette, se leva.

Où vas-tu ? demanda Gérard.

Aux toilettes.

Mais elle bifurqua vers le maître de cérémonie, lui souffla quelques mots. Il haussa les sourcils, puis acquiesça. Elle sapprocha du pianiste, échange bref. Il hocha la tête, intéressé.

Quand son nom résonna, Gérard ne comprit pas tout de suite. Puis, si. Nina évita son regard. Elle se concentra sur le micro.

Trois marches la menèrent sur scène. De là, elle apercevait la tablée dinconnus en tailleurs et robes chic. Certains déjà absorbés dans des discussions, dautres la fixant poliment, curieux.

Elle fit signe au pianiste.

Il lança les premiers accords ce nétait pas une chanson de bal, ni même de variété. Du Rachmaninov. Vocalise. Une des plus belles pièces du répertoire, quelle avait chantée à son examen de sortie du conservatoire. Sans paroles. Juste la voix et la musique.

Elle chanta. À peine la première note, elle nen crut pas ses oreilles. La voix était là. Pas morte, pas desséchée changée, plus grave, dautres harmoniques, mais vivante.

La salle se tut à la troisième phrase. Pas peu à peu : tout dun coup. On cessait de parler, on reposait les verres, on se tournait vers elle. Nina, elle, ne le voyait pas. Tout ce qui comptait, cétait de ne pas perdre le souffle, tenir la phrase, ne penser ni à Gérard ni au reste.

Le reste attendrait. Maintenant, il ny avait que ça.

Lorsquelle termina, un silence tomba. Puis les applaudissements, debout. Pas un simple merci de politesse: de vrais applaudissements. La femme en rouge cria «bravo!». Le pianiste la fixait, comme stupéfait.

Redescendue, Nina se sentait tremblante, mais le cœur régulier. Elle regagna la table, aperçut le visage de Gérard.

Il napplaudissait pas.

Assieds-toi, dit-il.

Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?

Jai chanté.

Ne joue pas à lacculturée. Froideur glaciale. Tu tes exposée devant tout le monde. Sans mon accord. Tu sais ce que ça donne ?

Comment ça ?

Ça donne limpression que ma femme manque dattention, quelle en réclame. Il reprit son verre, le reposa. On rentre. Dans dix minutes.

Gérard, la soirée nest pas finie…

Dans dix minutes, Nina.

Trois personnes étaient déjà venues la féliciter: la femme en rouge, prénommée Tamara, lui serra la main : «Vous êtes incroyable, doù venez-vous ?». Un vieux monsieur à barbichette sarrêta: «Exceptionnel. Qui vous a formée ?» Laurence Leclerc, la vieille amie, quitta sa table pour la serrer dans ses bras Nina eut du mal à retenir ses larmes.

Où étais-tu toutes ces années ? Tu chantes comme…

Laurence, cest lheure, intervint Gérard juste derrière. Il lui prit le bras. Pas brutal mais ferme elle sentit la pression au travers de la robe. Excusez-nous, Nina a mal à la tête. On doit partir.

Dans la voiture, il garda le silence cétait pire que tout. Nina regardait Paris la nuit, les vitrines, les réverbères. Ce quelle ressentait nétait ni de la joie ni de la peur, mais un étrange calme. Comme si elle venait de se rappeler son propre nom.

Chez eux, Gérard enleva sa veste, la penda se retourna :

Bon. Je comprends que tu tennuies. Je comprends que tu veux exister. Mais souviens-toi des limites. Il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Ce soir, tu mas mis dans lembarras.

Jai chanté. Les gens ont applaudi.

Tu as joué lartiste devant tout le monde. Tu saisis la nuance ?

Non, répondit Nina, étonnée dêtre aussi calme. Explique-moi.

Il la fixa longuement.

Tu as tout. Un foyer, du confort, une place. Je ne vois pas ce qui te manque et franchement, je ne chercherai pas.

Je vais texpliquer : ce qui me manque, cest moi.

Quest-ce que ça veut dire ?

Tu sais très bien.

Elle quitta la pièce, referma la porte. Sallongea, toute habillée. Le plafond blanc, lisse, comme leur vie en apparence. Elle entendait Gérard marcher, ouvrir puis fermer les placards. Puis plus rien.

Elle ne dormit pas. Réfléchit. Se mit à repenser au moment où, quinze ans plus tôt, elle avait accepté de quitter son poste de professeur de chant. Gérard trouvait ça pas assez distingué pour sa femme, le salaire ridicule, aucun intérêt dy rester. Elle avait obtempéré. Elle pensait soccuper autrement, se « trouver ». Mais à chaque tentative, Gérard trouvait toujours une bonne raison dinterdire : ce nétait pas le moment, pas lendroit, pas nécessaire.

Il ne la jamais frappée. Jamais crié. Mais il expliquait calmement, longtemps, ce qui était bien et pas bien. Au bout de vingt-huit ans, elle avait fini par ne plus entendre sa propre voix. Même dans sa tête.

Jusquà la veille.

Le matin, pendant quil était sous la douche, elle sortit un vieux sac du placard, y glissa ses papiers, son passeport, le diplôme du conservatoire retrouvé au fond dun tiroir, quelques photos, le téléphone, un peu dargent soigneusement mis de côté depuis trois ans « au cas où », sans trop savoir pour quand. Maintenant, elle savait.

Elle shabilla simplement : un jean, un pull, un manteau. Quand Gérard sortit de la salle de bain, elle était à la porte, sac à lépaule.

Où tu vas ?

Je pars.

Un long silence.

Ne dis pas de bêtises.

Ce ne sont pas des bêtises. Je men vais.

Nina. Il prit une serviette, sessuyant, lair de quelquun usé par les caprices dautrui. Tu es à cran. Va te reposer. On en parlera ce soir.

On en a déjà parlé.

Tu nas pas dargent. Pas de travail. Tu veux aller où ?

Je trouverai.

Nina, tu es ridicule. Cinquante-cinq ans. Où vas-tu…

Elle ouvrit la porte, sortit. Derrière, il criait encore, mais elle nécoutait plus. Lascenseur mettait un temps fou à descendre, elle observa son reflet dans le métal : froissé, flou elle sourit presque.

Elle partit à pied. Marcha dans la ville, respira. Lautomne parisien, froid et sec, lodeur des feuilles, du café dun bistrot. Elle entra, commanda un café, sinstalla près de la vitre, sortit son portable. Appela la seule à qui elle pouvait parler.

Laurence, jai besoin de toi.

Mon Dieu Que se passe-t-il ?

Jai quitté Gérard.

Silence. Puis :

Tu es où ?

Laurence vivait seule dans son deux-pièces à Montreuil. Ses enfants partis, son mari décédé depuis quelques années. Elle ouvrit la porte, vit Nina avec son unique sac, ne posa aucune question. Elle recula simplement :

Entre. Jai mis leau à bouillir.

Elles restèrent dans la cuisine jusquà tard. Nina raconta, Laurence écouta, sans linterrompre, ni soupir, ni oeil au ciel. Seulement, parfois, elle resservait le thé. Une fois le silence revenu, Laurence lâcha :

Tu es partie. Cest tout ce qui compte. Le reste, on trouvera.

Il va bloquer mes comptes. Il la déjà sûrement fait.

Bloqué ?

Lan dernier, on sétait disputés « Essaie de partir, tu verras »

On verra pour lui, répondit Laurence en serrant les lèvres.

Gérard ne tarda pas. Dès le soir, le mobile de Nina se mit à vibrer sans arrêt : dabord lui, ensuite son assistante, puis sa mère que Gérard avait visiblement briefée. Sa mère pleurait au téléphone : Gérard lavait appelée pour raconter que Nina avait fait une crise après le dîner, quelle était partie « perturbée », quil fallait durgence laider.

Maman, je ne fais pas de crise.

Ninette, il est tellement inquiet. Il ma dit que tu tes conduite bizarrement, que tu as surtout besoin dun médecin…

Maman, jai juste chanté sur scène. Ce nest pas une maladie.

Il dit que cétait vraiment déplacé, que tu las humilié…

Je vais bien. Je suis chez Laurence. Je tappelle demain.

Les comptes, effectivement, étaient bloqués. Nina sen rendit compte au distributeur : carte muette, discrètement avalée. Largent du sac fondait vite, Laurence refusait quelle paye quoi que ce soit insoutenable à la longue.

Trois jours plus tard, Gérard fit livrer ses affaires. Pas en personne: deux hommes déposèrent sacs et cartons. Nina y trouva quelques vêtements dété, des escarpins, des babioles. Pas de manteaux, rien dutile. Cétait aussi un message.

Peu après, sa mère lappela : Gérard était passé la voir, bu un café, raconté combien Nina avait toujours eu une santé fragile, que lui avait tout fait pour elle, quelle navait jamais su apprécier, et que probablement elle avait besoin dun suivi professionnel. Sa mère écoutait, docile. Elle avait toujours eu un faible pour ceux qui parlaient avec assurance.

Nina, tu pourrais peut-être revenir en discuter…

Maman, il ma volé mon argent et répand que je deviens folle. Tu comprends ce que ça veut dire ?

Long silence.

Ce sont des hommes, Ninette. Quand ils sont blessés, ils sont tous comme ça.

Nina posa le téléphone, fixa la vitre. Puis sortit son vieux diplôme, le posa sur la table. Couverture bleu marine, lettres dorées. Nina Bouvier, diplômée de chant lyrique. Quinze ans quelle ne lavait pas touché.

Le lendemain matin, elle appela le conservatoire. Demanda des nouvelles dAndré Bellemont, son professeur dépoque. Elle pensait quil ne serait plus là. Mais si. Toujours là, cétait incroyable. On lui donna son numéro.

Monsieur Bellemont Cest Nina Bouvier. Vous me remettez ?

Long silence.

Bouvier ? La 4e année ?

Oui.

Je me souviens. Où avez-vous disparu, Nina ? Je ne vous ai jamais revue.

Disparue, oui Jaurais besoin de vous, si vous acceptiez.

Rendez-vous pris deux jours plus tard, au conservatoire, dans une petite classe du troisième étage. Bellemont navait presque pas changé : petit, sec, regard perçant, toujours les mains jointes sur les genoux. Il lexamina, puis :

On a pris de lâge.

Vous aussi.

Parfaitement normal. Léger sourire. Chantez, alors.

Maintenant ?

À quoi bon attendre ?

Elle chanta. Peu à laise au début, la voix fragile, lair manquant. Bellemont lécouta sans un mot, la laissa finir.

Le timbre est là, dit-il enfin. La technique, bof. Le souffle à revoir. Mais la voix tient. Le reste, cest du boulot.

Combien de temps ?

Ça dépend de vous. Sérieusement, deux ou trois mois et on en parlera sérieusement. Il marqua une pause. Pourquoi avez-vous arrêté ?

Je me suis mariée.

Et votre mari vous a interdit de chanter ?

Pas interdit. Cest juste Cest arrivé, petit à petit.

Il la fixa.

Petit à petit Compris. Bon, allez. On se met au travail.

Ils travaillèrent chaque jour. Nina venait de 9h à 14h, parfois plus. Sa voix revenait lentement : un pas en avant, deux en arrière. Bellemont, exigeant, ne supportait pas lexcuse de lâge ou du « trop longtemps sans chanter » : « La voix na pas dâge. Il y a la technique. Il y a la volonté. Le reste, cest du baratin ».

Laurence lui trouva un job danimatrice datelier chant pour seniors dans une maison de quartier du XXe. Cétait peu payé, mais cétait ses sous à elle. Nina animait trois séances par semaine. Les dames qui venaient chantaient pour le simple plaisir sans rêve de gloire, juste pour elles. Ça faisait du bien, à tout le monde.

Gérard, lui, ne lâchait pas laffaire. Par des amis communs, Nina apprenait quil racontait ici quelle fréquentait un prof, là quelle avait des troubles psychologiques, quil avait supporté linsupportable et quen homme noble, il la laissait partir. Certains le croyaient. Dautres évitaient den parler. Sa mère lappelait, du bout des lèvres : et le logement, et lavenir ?

Tu y penses, à lavenir ?

Jy pense, maman.

Il est prêt à discuter, si tu rentres.

Je ne rentrerai pas.

On peut toujours régler ça calmement… Divorce, partage…

Maman, il ma volé mon argent et sinvente une histoire de crise de nerfs. Ça ne se négocie pas, ça se quitte définitivement.

Sa mère soupirait, changeait de sujet. Nina ne lui en voulait pas. Sa mère venait dun autre temps, avec dautres idées sur la patience et le mariage. Impossible de lui en vouloir comme à un étranger de ne pas parler la même langue.

Un mois plus tard, Bellemont lui fit une proposition. Elle rangeait ses partitions, il lança sans lever les yeux :

Dans deux mois, la ville organise un concert caritatif. Ça cherche des solistes classiques. Je pourrais vous recommander.

Nina sarrêta.

André, je nai pas joué sur scène depuis vingt-quatre ans.

Je sais.

Le public ?

Retransmis sur France 3 Paris. Pour lhôpital des enfants. Donc oui, la salle comptera.

Elle hésita.

Je vais réfléchir.

Faites-vite.

Elle donna sa réponse deux jours plus tard. Bellemont hocha la tête, comme sil savait quelle accepterait.

Les six semaines suivantes furent les plus denses quelle ait connues depuis ses études. Ils bossèrent le programme : airs dopéra, romances, et en final, un Rachmaninov encore, choisi par Bellemont. Travail harassant : elle sendormait parfois devant la télé, épuisée. Mais cétait une fatigue saine, sans rien à voir avec celle davant. Celle-ci était pleine.

Laurence veillait sur elle, râlait, glissait un extra dans son assiette, disait quelle se négligeait : Nina riait, disait que non, cétait comme ça quil fallait faire. Elles étaient devenues amies proches, plus quen vingt ans davant.

Trois semaines avant le concert, les ennuis vinrent. Ladministrateur un type nerveux lappela : «On a quelques interrogations à propos de votre venue.» Bègues, pas franc.

Gérard vous a appelé ?

Long silence.

Je ne peux pas en parler.

Très bien.

Nina prévint Bellemont. Il sen occupa, elle neut plus de nouvelles. Pourtant, ce nétait pas fini. Une semaine avant lévénement, Laurence lappela en pleine répétition :

Nina, deux types sont passés. De la part de Gérard. Ils voulaient savoir si tu vivais ici.

Tu as dit quoi?

Rien, je ne connais pas de Nina. Mais ils tournent dans la rue. Reste prudente.

Nina ressentit un froid dans le ventre. Pas de panique, mais un constat : il lâcherait pas. Chez lui, tout était à lui. Sa fuite nétait pas un chagrin damour, mais une insulte à lordre.

Elle en parla à Bellemont. Il ôta ses lunettes, les essuya, les remit.

Il essaiera sûrement de saboter le concert.

Certainement.

Ça vous fait peur ?

Non. Jai arrêté davoir peur.

Bien. Pause. Au fait, il y aura Victor Stéfan à la soirée.

Cest qui ?

Un producteur connu. Il a entendu parler de vous via le fameux dîner. Quelquun de son entourage y était. Il veut venir écouter. Chantez bien, Bouvier.

Nina le fixa.

Donc cétait tout un plan ?

Jenseigne depuis quarante ans. Jai eu trois élèves vraiment exceptionnelles. Lune est partie faire carrière à létranger, lautre est morte jeune. La troisième sest mariée et a disparu. Je pensais souvent à la troisième Heureux quelle soit revenue.

Le jour du concert, le ciel était bas. Nina arriva à la salle de la Philharmonie tôt. Marcha seule sur scène, écouta le silence. Huit cents places, velours, tout était prêt. Elle aimait ces moments où la salle attend.

Une heure avant, ladministrateur vint la voir, un peu gêné :

Il y a là deux hommes. Disent être envoyés par votre mari. Exigent de vous voir dehors.

Cest mon ex-mari.

Ils ont, soi-disant, un certificat médical prescrivant une hospitalisation.

Nina attendit une seconde.

Ils peuvent raconter ce quils veulent. Moi, je chante. Laissez-les entrer sils veulent. Quils mécoutent.

Euh… Daccord Je vais chercher Monsieur Bellemont.

Bellemont régla ça aussi. Elle ne sut pas comment, mais ils ne revinrent pas. Juste avant de monter, elle aperçut un homme inconnu, bien habillé. Bellemont discutait avec lui; il écoutait, opinait. Cétait sûrement Stéfan.

Nina était la troisième à monter. La salle pleine. Caméras à gauche. Elle portait une robe simple, foncée, choisie par elle. Elle prit place, fixa la salle.

Et chanta.

Le premier air coula tout seul. Le second demandait des efforts, elle faillit perdre le souffle au milieu, reprit. Au troisième elle ne pensait déjà plus ni à la salle, ni aux caméras, ni au reste. Juste à la musique. Là, cétait sa place. Son ancrage. Sa vérité.

Quand vinrent les premières notes de Rachmaninov, le silence tomba. Le vrai silence quand on nécoute plus, on entend. Nina chantait, et une impression lenvahit : celle dun malade qui découvre, en sortant, quil y a encore du ciel. Quil a toujours été là.

À la fin, elle vit Gérard par la porte latérale.

Dun œil, elle le repéra, remontant lallée, sadressant à la sécurité, excité, rouge. Dautres le suivaient.

Nina termina sa phrase sans lâcher une note.

La salle se leva.

Gérard, stoppé net, confronta Stéfan, qui essayait calmement de le raisonner. Nina le vit réagir, son visage se décomposer non dramatiquement, juste le moment précis où il comprit quil navait plus prise. Plus rien.

Il fit demi-tour, sortit.

En coulisses, Stéfan sapprocha, poigne ferme :

On mavait parlé de vous. Je viens de vous entendre. On doit se voir.

Pour quoi faire ?

Un contrat. Des tournées. Dabord ici, puis en Europe. Jai des salles, il me faut une voix comme la vôtre. Il esquissa un sourire. Je vous garantis: personne ne vous gênera plus. Je le promets.

Bellemont, en retrait, lui adressa un signe de la tête tout était dit.

Avec sa mère, Nina parla vraiment après. Venue chez elle, elles restèrent dans la cuisine. Sa mère, longtemps silencieuse, finit par lâcher :

Je tai vue à la télé. Au concert.

Tu as vu ?

Laurence ma prévenue Jai regardé Sa mère hésitait, tortillait la nappe. Je nimaginais pas que tu chantais comme ça.

Tu mavais entendue au conservatoire

Cétait il y a si longtemps. Là, jétais juste une maman qui sinquiétait. À la télé, jai juste vu ma fille Elle releva les yeux. Nina, pardonne-moi.

De quoi ?

De ne tavoir pas crue. Jai cru ce quil disait. Il sexprimait si bien, toi tu te taisais Je croyais que ton silence voulait dire que tu allais bien. Jai compris trop tard.

Nina lui prit la main.

Maman, tu as compris. Cest ça limportant. Il ny a pas que toi ! Moi-même, il ma fallu du temps.

Tu men veux ?

Non.

Sa mère fondit en larmes, silencieusement, sans bruit. Nina resta près delle, la main dans la sienne, songeant que pardonner, ce nest pas oublier, ni effacer le passé, mais juste savoir quoi garder. Le reste, on le laisse où il est.

Un an passa.

Nina attendait en coulisses à la salle Mozart de Vienne, écoutant lagitation du public. Même à létranger, les bruits sont les mêmes : froissement de tissus, petits raclements de gorge, chuchotements. La salle était modeste, ancienne, décorée de stucs, grandes fenêtres. Il neigeait dehors.

Sa vie : un deux-pièces loué à Vienne, à elle seule, son contrat avec Stéfan. Un bagage, les allers-retours de ville à ville. Bellemont appelait chaque semaine, ils parlaient répertoire par visioconférence. Sa mère la visitait tous les trimestres, sémerveillait de sa renaissance.

De Gérard, les nouvelles ne lui parvenaient que par hasard. Il paraît quaprès cette histoire, son business a eu du plomb dans laile, certains partenaires ont déguerpi. Six mois plus tard il sest remarié, avec une jeune femme discrète inconnue du cercle. Nina, à cette nouvelle, a juste pensé « Pauvre fille ». Mais ça, ce nétait plus son histoire.

Son histoire à elle était tout autre. Ses matins dailleurs, fenêtres ouvertes sur des rues inconnues. Les disputes avec les chefs dorchestre, les petits embarras dans la langue, la solitude des hôtels. Mais aussi la liberté : acheter la robe qui lui plaît, appeler qui elle veut, fermer la porte le soir et savoir que personne ne lattend pour lui expliquer « tu fais mal ».

Parfois, elle pensait aux années perdues. Pas avec amertume, mais honnêtement. Vingt-huit ans. Enormément. Elle aurait pu chanter tout ce temps. Devenir quelquun dautre, ou la même, mais plus tôt.

Mais « aurait pu », ça ne sert à rien.

Elle est là, maintenant. La voix est là, la scène est là.

Lassistante entra en coulisses :

Madame Bouvier, trois minutes.

Jarrive.

Nina arrangea sa robe, sobre, foncée, choisie par elle. Trois respirations. Ferma les yeux.

Et limage de Gérard, ce soir-là, en France, traversa son esprit. « Tu souris mal. » Elle avait répondu « pardon ». Elle souriait convenablement, mais ne sentendait plus jamais.

Elle sourit maintenant. Pas comme il faut. Juste comme elle en avait envie.

Puis elle entra sur scène.

La salle se tut.

Et elle chanta.

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