Non, ce nest vraiment pas la peine de venir en ce moment. Réfléchis, maman. Le trajet est long, une nuit entière dans le train, et tu nes plus toute jeune. Pourquoi tinfliger tout cela ? En plus, cest le printemps, tu dois sûrement avoir beaucoup à faire dans ton potager en ce moment, me disait mon fils.
Mon fils, comment ça « pourquoi » ? Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Et puis, jaimerais tant voir ta femme, tu comprends, il faut bien que je fasse connaissance avec ma belle-fille, lui répondis-je sincèrement.
Écoute, faisons plutôt ainsi : attends jusquà la fin du mois, et nous viendrons tous chez toi. Ce sera Pâques, il y aura plein de jours de repos, finit-il par me rassurer.
À vrai dire, jétais déjà prête à partir, mais je lai cru, jai accepté de rester chez moi, à les attendre.
Mais personne nest venu. Jai essayé de téléphoner plusieurs fois à mon fils, mais il coupait les appels. Puis il rappela pour dire quil était débordé et que je ne devais surtout pas compter sur leur venue prochainement.
Jétais tellement triste. Je métais préparée à recevoir mon fils et ma belle-fille. Il sétait marié il y a six mois déjà, mais je navais encore jamais vu la jeune femme.
Mon fils, François, je lai eu, comme on dit, pour moi seule. Javais déjà trente ans et navais jamais trouvé compagnon. Jai décidé de donner la vie à un enfant au moins.
Peut-être certains jugeraient-ils cela, mais je nai jamais regretté cette décision, même si la vie fut souvent difficile, sans argent, à survivre plus quà vivre. Mais jenchaînais les petits boulots pour que mon enfant ait toujours ce qui lui fallait.
Il grandit et partit faire ses études à Paris. Pour laider au début, je suis partie travailler en Suisse, envoyant chaque mois de quoi payer son logement et ses frais duniversité dans la capitale. Mon cœur de mère na jamais été aussi heureux que de pouvoir laider ainsi.
En troisième année, François sest mis à travailler à mi-temps pour subvenir à ses besoins. Une fois diplômé, il trouva un emploi et fut totalement indépendant.
Il rentrait à la maison, mais très rarement, à peine une fois par an. Quant à moi, Paris, je ny avais jamais mis les pieds.
Je métais dit que le jour où il se marierait, jirais. Javais déjà commencé à mettre de côté pour loccasion. Javais réussi à économiser 1 500 euros.
Il y a six mois, il mappela enfin pour mannoncer la grande nouvelle : il allait se marier.
Maman, ne viens pas maintenant, on va juste se marier à la mairie, on fêtera ça une autre fois, ma-t-il prévenue.
Jétais déçue mais je nai rien dit. François ma présentée à sa femme par visioconférence. Elle avait lair gentille, très belle aussi. Et riche : son père à elle, mon futur « compère », était paraît-il un grand homme daffaires. Je ne pouvais quêtre heureuse pour mon fils.
Le temps a passé, ni visite, ni invitation de sa part. Mon impatience de voir ma belle-fille et de serrer mon fils contre moi grandissait, alors un beau matin, jai pris les devants : acheté mon billet de train, préparé des mets de la maison, même du pain que javais cuit moi-même, quelques bocaux, et me voilà partie. Juste avant dembarquer, jai appelé mon fils.
Dis donc maman, quest-ce que tu fais ? Pourquoi venir ? Je travaille, je ne pourrai même pas venir te chercher. Voilà ladresse, prends un taxi, dit-il simplement.
Au petit matin, jarrivai à Paris, appelai un taxi et fus surprise par le prix de la course. Mais laube sur la ville, avec ses lumières et ses boulevards, me réconciliait un peu avec tout ça.
Cest ma belle-fille, Amélie, qui ma ouvert la porte. Pas un sourire, pas une accolade. Elle ma simplement invitée à la cuisine. Mon fils, déjà parti au travail.
Jai sorti mes sacs : pommes de terre, betteraves, œufs frais, pommes séchées, champignons marinés, cornichons, tomates, quelques confitures. Amélie na pipé mot puis a fini par lâcher : que cétait bien inutile, quils nen mangeraient pas, et que chez eux, elle ne cuisine jamais.
Mais alors, que mangez-vous ? ai-je demandé, surprise.
On commande tout. Chaque jour la nourriture est livrée. Je naime pas cuisiner, ça laisse de mauvaises odeurs dans la cuisine, répondit Amélie.
Avant même que je naie eu le temps de répondre, un petit garçon denviron trois ans entra dans la cuisine.
Voici mon fils, Luc, dit-elle.
Luc ? repris-je, étonnée.
Oui, Luc, pas Lucien ni autre chose, précisa-t-elle. Je naime pas quon transforme les prénoms.
Daccord, comme tu veux, Amélie.
Je préfère Amélie, pas de diminutif dans la ville, personne ne déforme les prénoms mais bon, comment le sauriez-vous.
Javais envie de pleurer. Ce nétait pas tant que mon fils épouse une femme avec un enfant dont il ne mavait jamais parlé, mais ce silence qui me blessait.
Et ce nétait pas tout : un grand portrait de mariage trônait au mur.
Ah, il ny a pas eu de fête, mais au moins, vous avez de belles photos, dis-je, cherchant à changer de sujet.
Comment ça, pas de fête ? Il y avait deux cents invités ! Vous seule nétiez pas là. François a dit que vous étiez malade. Peut-être était-ce mieux ainsi, me lança-t-elle après mavoir détaillée de haut en bas.
Tu veux prendre un petit-déjeuner ?
Oui
Amélie posa devant moi une tasse de thé et quelques morceaux de fromage raffiné. Pour elle, cétait un petit déjeuner.
Mais moi, le matin, surtout après un long trajet, il me faut un vrai repas. Je proposai de faire des œufs, et le pain maison que javais amené. Amélie refusa catégoriquement, prétextant que lodeur dœufs cuits restait longtemps.
Le pain, elle nen voulait pas non plus, disant quavec François, ils mangeaient sainement.
Finalement, je navais plus faim du tout. Javais attendu cet événement toute ma vie, économisé, et tout cela navait servi à rien.
Je bus mon thé en silence, gênée par lambiance. Le petit Luc vint se coller contre moi, et jeus le malheur de vouloir le prendre dans mes bras. Amélie men empêcha vivement, arguant quon ne savait pas quels microbes je pouvais apporter à lenfant.
Nayant rien dautre pour le petit, je lui offris un pot de confiture de framboises, en disant que ce serait parfait pour les crêpes.
Elle marracha presque le pot des mains :
« Combien de fois faut-il vous le répéter ? On mange sainement, on ne consomme pas de sucre ! »
Jétais au bord des larmes. Je nai même pas fini mon thé. Je suis allée dans lentrée, j’ai commencé à remettre mes chaussures. Amélie na rien dit, ne ma pas demandé où jallais.
Je suis sortie, je me suis assise sur un banc devant limmeuble et jai laissé couler mes larmes. Jamais, de toute ma vie, je ne métais sentie aussi blessée.
Peu de temps après, jai vu Amélie sortir se promener avec lenfant, et jeter à la poubelle tous mes bocaux.
Je navais plus de mots. Quand elle est partie, jai ramassé mes sacs et jai pris le chemin de la gare. J’ai eu de la chance, quelquun venait dannuler son billet et jai pu en acheter un pour le soir même.
Près de la gare, jai trouvé une brasserie. Je me suis offert une soupe à loignon, un morceau de viande rôti, des pommes de terre avec salade. Javais si faim. Jai payé sans compter, parce que, tout de même, jen avais bien le droit.
Mes sacs à la consigne, il me restait quelques heures pour marcher dans Paris. La ville ma plu : jen ai même oublié un moment mon chagrin.
Dans le train, impossible de dormir. Jai pleuré. Mon fils ne ma même pas appelée pour me demander où jétais.
Jamais je naurais cru vivre cela, jamais je naurais pensé que mon unique enfant maccueillerait ainsi. Je nexistais plus pour lui.
Aujourdhui, je me demande quoi faire de ces 1 500 euros mis de côté pour son mariage. Dois-je les lui donner, pour quil se souvienne que sa mère a toujours pensé à lui ? Ou garder cet argent, car il ne la pas mérité ?