Elle ne fait que manipuler mon mari, sindignait Claire.
Je revois encore Claire, assise près de la lampe dans sa chambre mansardée à Lyon, fixant son portable avec cette irritation familière qui la rongeait depuis des semaines.
François avait déjà appelé trois fois ce soir-là.
Claire, pardonne-moi, je ten supplie… Son ton était las, coupable, un air si familier que ça me glaçait le cœur. On avait pourtant prévu daller voir Molière ce soir, mais… Enfin, voilà, Sophie dit quAmaury a presque quarante de fièvre. Elle narrive pas à gérer seule. Tu comprends, non ?
Claire comprenait.
Trop bien, même.
François, on a déjà les places, dit-elle dune voix calme et posée, bien quau fond, tout criait en elle. Ça fait plus dun mois et demi quon attend cette pièce !
Je sais, ma belle. Je te jure, je rembourserai, je tachèterai même les meilleures places la prochaine fois. Mais il est malade, cest mon fils, je peux pas le laisser comme ça.
Après avoir raccroché, Claire attrapa aussitôt le combiné et appela son amie.
Hélène, tu te rends compte ?! hurla-t-elle presque, arpentant la pièce, les bras agités de colère. Encore ! Troisième fois ce mois-ci ! Son fils tombe malade, la voiture de Sophie en panne, ou un autre prétexte…
Tu es sûre quAmaury est vraiment malade ? risqua Hélène, prudente.
Évidemment ! répondit Claire en saffalant sur le canapé. Les gosses, cest fragile, ça arrive. Mais cest drôle, non ? Elle a pas de famille, pas damies ? Pourquoi, à chaque fois, cest lui quelle appelle ?
Tu exagères, peut-être
Non ! Claire bondit. Elle le manipule ! François est trop gentil, il ne voit rien. Elle sait très bien quil accourt dès quelle claque des doigts. Elle en joue !
Hélène soupira au bout du fil.
Tu penses vraiment que cest elle le problème ?
Qui dautre, tu crois ? demanda Claire tout en simmobilisant au milieu du salon.
Réfléchis un peu. Elle appelle son ex-mari, il court à son secours à chaque fois. Qui utilise qui ?
Claire ouvrit la bouche, puis la referma. Un pincement désagréable, là, à lintérieur.
Arrête tes bêtises, Hélène, rétorqua-t-elle sèchement. François est un père responsable. Il ne laisserait jamais son fils de côté.
Daccord, daccord, céda aussitôt Hélène. Je dis ça comme ça…
Mais ce « comme ça » sétait planté en Claire comme une écharde. Petite, mais douloureuse. Impossible à arracher.
François rentra tard. Épuisé, froissé, le visage empreint de remords.
Je suis quun idiot, pardonne-moi, souffla-t-il en la serrant par derrière, enfouissant son visage dans sa nuque. Je te promets, la prochaine fois, cest les loges dhonneur au Théâtre des Célestins !
Claire garda le silence. Elle fixait la grande baie vitrée où les lumières de la ville tremblaient. Combien de fois déjà avait-elle entendu ces promesses ? Cinq ? Dix ? Vingt ?
Et toujours la même ritournelle : Tu comprends…
Oui, pensait Claire. Mais quest-ce que je comprends, au juste ?
Puis, tout saccumula, lentement.
Dabord, cest comme une fine poussière sur une étagère invisible, puis, quand on passe le doigt… voilà le dépôt gris.
Claire remarqua que soudain François ne laissait plus jamais son portable nimporte où. Avant, il demeurait sans crainte sur la table basse, le canapé, même la salle de bains. Maintenant, il le gardait précieusement avec lui, même pour aller boire un verre deau à la cuisine.
François, pourquoi tu emmènes toujours ton téléphone ? osa-t-elle demander un soir, tentant de garder un ton léger.
Hein ? Oh, simple habitude du boulot, répondit-il nerveusement. On est tout le temps appelés là-bas.
Soit.
Et puis, elle voulut ajouter une date dans le calendrier de son téléphone leur prochaine sortie manquée au théâtre. Et là, elle tomba sur des rappels : « Chercher Amaury à 16h », « Apporter les papiers de la voiture à Sophie », « Appeler S. pour le vaccin ».
S. pour Sophie.
François, demanda-t-elle pendant quils prenaient leur soupe, le sucre dans son thé avait disparu depuis longtemps tant elle remuait, tu sais quand jai la soutenance de mon mémoire ?
Il leva les yeux, perplexe.
Euh… cest en mai, je crois ?
Non. En mars. Dans deux semaines.
Ah. Pardon, je… jai la mémoire qui flanche.
La mémoire flanche, mais celle de Sophie ne labandonne jamais.
Vint alors la question de largent.
Claire tomba sur un relevé bancaire oublié sur la table. Trois virements de mille cinq cents euros chacun. Bénéficiaire : S. Lavergne.
François, demanda-t-elle en lui tendant la feuille, cest quoi, ça ?
Il ne rougit même pas. Il soupira.
Je laide un peu. Sa mère est malade, elle avait besoin de médicaments. Ensuite, cétait pour les activités dAmaury… Tu sais, elle est seule avec un enfant.
Quatre mille cinq cents euros en trois mois, François.
Et alors ? Cest mon fils. Tu veux que je le laisse manquer de tout ?
Claire reposa le relevé.
Bien sûr que non. Mais tu as oublié de men parler…
Jai pas oublié. Mais javais pas envie de tentendre râler!
Ce « râler » avait fusé comme une condamnation : la femme acariâtre, jalouse et pinailleuse.
Et il y eut ce fameux jour dans la voiture.
Claire sétait installée sur le siège passager, et avait aperçu sur la banquette arrière un dessin denfant. Une maison, des fleurs, un soleil. Trois personnes. Papa. Maman. Amaury.
Sans elle.
Claire saisit le dessin, le retourna, lut dune écriture tremblante denfant : « Pour Papa dAmaury. Notre famille. »
François…, murmura-t-elle.
Oui ?
Doù il sort, ce dessin ?
Il jeta un œil.
Ah ! Amaury la fait. Il est doué, hein ?
Claire fixa le dessin, puis François, puis encore le dessin.
Il a écrit “notre famille”.
Oui. Il est petit. Pour lui, la famille cest moi, Sophie et lui. Cest normal, cest la psychologie enfantine.
Claire remit le dessin à sa place. Elle sattacha et demeura silencieuse tout le trajet.
Bientôt, Sophie se mit à passer en personne.
Dabord pour « récupérer des affaires dAmaury que François gardait », puis pour « parler des vacances dété », puis « juste en passant, loccasion de dire bonjour ».
Sophie était calme, polie, radieuse.
Bonjour Claire ! lançait-elle comme à une vieille amie. Je dérange pas ? François est là ?
Et à chaque visite, François devenait pensif, distant. Il fixait le vide, répondait à peine.
Quest-ce quil y a ? sinquiétait Claire.
Rien, je suis juste crevé.
Petit à petit, elle se sentit de trop. De passage, comme en trop dans leur histoire.
Un soir, un hasard la fit surprendre une conversation.
François était enfermé dans la salle de bains, persuadé dêtre seul. La porte nétait quà demi fermée. Claire surprit :
Sophie, sil te plaît ne pleure pas… Je taiderai, tu le sais. Je suis là, toujours là.
Voix basse, douce, presque intime.
Claire séloigna de la porte, sassit sur le canapé. Et comprit.
Ce nétait pas François qui se faisait manipuler.
Il laissait faire.
Car cela larrangeait.
Trois jours durant, Claire garda tout pour elle.
Pas de scènes, pas de cris. Juste lobservation froide, détachée, dun scientifique devant une bestiole inconnue.
Ce quelle vit fut flagrant.
François connaissait par cœur le programme de Sophie, mais pas le sien. Savait chaque sortie dAmaury, chaque rendez-vous de Sophie, chaque activité. Mais sa soutenance à elle, il loubliait.
François était sans cesse absorbé dans des messages. Son portable vibrait, il se précipitait pour répondre, avec ce visage attendri, presque coupable, comme sil commettait une faute.
Un soir, alors qu’il était sous la douche, le téléphone sonna. Affiché : « Sophie ».
Claire ne résista pas. Elle décrocha.
François ?… François, tu peux venir ?… Je vais mal… Je sais plus vers qui me tourner
Claire garda le silence.
François, tu mentends ? Jy arrive plus seule… Sil te plaît. Tu as toujours été là…
Claire raccrocha, reposa le portable. Puis elle se surprit à rire.
Mon Dieu Quelle idiote jai été. Aveugle, naïve.
François sortit de la salle de bains, un simple drap autour de la taille, leau gouttant dans ses cheveux.
Sophie ta appelée, annonça-t-elle sans émotion.
Il sarrêta net.
Tu as décroché ?
Oui. Elle pleurait. Disait que tu avais toujours été là pour elle.
Un silence. Il cherchait la bonne réponse, sondant dans ses pensées pour se tirer daffaire.
Tu sais, Sophie traverse une mauvaise passe. Elle na que moi. Je ne peux pas labandonner !
Abandonner ? ironisa Claire. François, vous avez divorcé depuis quatre ans. Ce nest plus ta femme. Elle est ton ex. Tu las quittée, rappelle-toi.
Oui, mais on a un enfant ensemble !
Et ? demanda Claire, sapprochant. Ça veut dire que tu dois accourir à chaque alerte, faire des virements secrets, retenir ses rendez-vous au lieu des miens ?
Tu exagères !
Moi ??
Claire sentit la brèche souvrir en elle. Elle attrapa son sac et commença à ramasser ses affaires.
Tu veux savoir ? Jai longtemps cru que tout venait delle. Quelle te manipulait, quelle se servait de ton rôle de père, refaisant surface sans cesse. Je me suis trompée.
Elle se retourna.
Ce nest pas elle, le problème. Cest toi. Cest toi qui la laisses envahir ta vie. Cest plus facile ainsi. Deux vies : une ex qui demande, une nouvelle compagne qui supporte. Tu restes au centre, à laise. Tu refuses de choisir.
Claire, ne pars pas !
Je ne PARTS pas, dit-elle tout bas. Je SORS. De ce triangle où il ny a jamais de place pour moi. Je ne lutte plus. Je quitte votre jeu.
François resta là, seul, trempé, perdu.
Claire, attends ! On peut discuter.
Il ny a rien à dire. Tu as déjà fait ton choix. Moi, jouvre enfin les yeux.
Elle ouvrit la porte, prête à partir.
Au revoir, François. Mes amitiés à Sophie. Dis-lui quelle peut tappeler à toute heure, désormais.
La porte se referma doucement.
Un mois plus tard, Claire retrouva Hélène dans un café auprès de la place Bellecour.
Alors, comment ça va ? senquit Hélène.
Ça va, répondit Claire avec un petit sourire. Pour de vrai.
Et cétait la vérité. La première semaine fut douloureuse le vide, la tentation dappeler, de revenir en arrière. Mais elle tint bon. Elle loua un petit studio dans le Vieux Lyon, trouva un mi-temps, soutint son mémoire brillante réussite.
François tenta de la joindre. Appels, messages des excuses à nen plus finir, de longues explications, des promesses.
« Claire, pardonne-moi, je ten supplie. Jy vois plus clair grâce à toi. Laisse-moi une chance. »
Claire ne répondit pas. Parce quelle savait enfin : le problème na jamais été Sophie. Cétait François. Tant quil ne changeait pas vraiment, tout recommencerait.
Et lui ? demanda Hélène.
Lui qui ? fit Claire, haussant un sourcil.
François, voyons.
Ah… je nen sais rien, répondit Claire en haussant les épaules. Plus de contacts.
Hélène hésita, puis demanda :
Tu regrettes ?
Claire se tût, réfléchit. Regretter ? Non. Cest étrange, mais non. Elle ressentait autre chose, comme si elle avait déposé un sac très lourd quelle ignorait porter.
Jai fait un choix, dit-elle en terminant son café. Pour lui. Et surtout pour moi.
Hélène sourit.
Tu as raison.
Bah, répondit Claire dun geste. Jai juste grandi.
François, lui, se retrouva seul.
Sophie, étonnamment, cessa vite dappeler. Sans Claire en spectatrice, la pièce perdait tout intérêt. Quand François tenta de raviver la complicité, il reçut un refus glacial.
Cest toi qui as choisi lautre, fit calmement Sophie. Vis donc avec ce choix. Je me débrouille bien maintenant. Je nai plus besoin de toi.
François tenta de reconquérir Claire. Attendant devant chez elle, près du métro, écrivant dinterminables messages. Mais rien ny fit.
François, laisse-moi, fut la dernière chose quelle lui dit. Libère-nous toi et moi. Tu voulais deux vies. Moi, jen veux une, mais entière.
Parfois, dans les rues du vieux Lyon baigné des lumières du soir, Claire pensait à tout ce chemin. Tant dannées, elle avait redouté la solitude, cru ne pas pouvoir se passer de François. Mais en le perdant, elle comprit quon ne perd jamais celui qui n’a jamais su choisir.
Seul celui qui sait aimer vraiment peut offrir quelque chose de vrai et elle, elle voulait du vrai.
Parce quelle le méritait.
À votre avis, cela servirait-il à quelque chose quil tente de reconquérir sa première femme ? Puisque, pour Claire, il était déjà trop tard…