Non, cest non
Un lundi matin, dans lopen space dune grande entreprise parisienne, résonnait déjà le rythme effréné dune nouvelle semaine. Les salariés filaient vers leurs bureaux, café à la main, échangeant au passage des bonjours plus ou moins réveillés et quelques commentaires grinçants sur le tempsOn va encore se prendre une saucée, non ?ou sur le dernier film quils navaient pas compris mais quil fallait avoir vu pour survivre à la machine à café.
Assise dans un bureau lumineux partagé avec trois collègues, Églantine sattelait à son tri administratif quotidien. Elle était plutôt menue, vêtue dune robe bleu marine, et ses cheveux châtains courts, bien rangés, encadraient son visage sérieux. Son regard brun, à laffût du moindre détail, dévorait des rapports, tandis que ses mains classaient les pages avec la précision dun chef pâtissier devant ses éclairs au chocolat.
Alors quelle venait à peine de dompter une pile de factures, Baptiste fit irruption près de son bureau, chemise légèrement froissée et sourire qui voulait tout dire. Il sappuya nonchalamment sur le bord du bureau, façon mauvais garçon du 16ème arrondissement.
Salut, Églantine ! Alors, ce week-end ?
Elle leva les yeux, esquissa son sourire pour collègues calibré pour Paris intramuros, ni trop, ni pas assez.
Oh, classique : ménage, lessive, course au Franprix rien dexotique, et toi ?
Le regard de Baptiste sillumine, il se penche comme pour livrer le scoop du siècle.
Moi ? Dingue ! On est allés faire un barbecue à Fontainebleau ! Guitare, chansons, saucisses brûlées façon scout. Tu devrais venir la prochaine fois. Tes célibataire maintenant, non ? Tas divorcé récemment, daprès ce que jai cru comprendre
Un nuage passa dans le regard dÉglantine, qui se ressaisit aussitôt. Le sujet la gonflait un peu, mais polie jusquau bout des ongles, elle répliqua doucement en rangeant ses feuilles avec lapplication dun horloger suisse.
Oui, je suis divorcée. Et merci pour linvite, mais pour linstant, je préfère rester tranquille, surtout avec des inconnus.
Baptiste ne désarma pas, avec le zèle dun VRP en difficultés de fin de mois.
Je vois Mais cest justement le moment de souvrir à de nouvelles expériences ! Tu devrais vraiment songer à sortir. Un verre vendredi, par exemple ? Il y a un bar à vins naturel hyper sympa rue Oberkampf.
Églantine empila ses papiers avec une lenteur calculée, trouvant visiblement plus dintérêt à aligner les coins quà discuter flirt de bureau. Elle releva la tête, résolue :
Baptiste, tu es gentil, mais je nai aucune envie de me lancer dans une nouvelle histoire. On peut juste rester collègues, tu veux bien ?
Mais Baptiste esquissa un geste de la main, genre oh, allez
Ce serait dommage ! Je veux juste briser la routine, tes mignonne, je suis pas mal non plus, non ? Faut bien rigoler, non ?
Là, Églantine sentit la moutarde commencer à lui monter au nez. Mais non, elle tint bon :
Je suis sérieuse, Baptiste. Pas intéressée. Restons professionnels.
Bon, bon, comme tu veux mais réfléchis ! Je dis ça pour toi, tu verras.
Il filait, lançant un dernier regard mi-séducteur mi-contrarié, persuadé de son charme indestructible.
Les semaines suivantes, Baptiste ne lâcha pas laffaire. Il multipliait les prétextes et les urgences du lundi matin au vendredi soir. Un coup important à discuter (en personne, jamais par email), un doc à relire à deux, ouplus absurde encoreun café pour sassurer quelle allait bien. À croire quil avait raté la leçon sur le consentement au collège.
À chaque tentative, Églantine répondait poliment mais fermement quelle nétait pas intéressée. Mais Baptiste semblait avoir développé un filtre invisible, le fameux non était, pour lui, une variante dun joue un peu la difficile encore cinq minutes.
Un soir, alors que le bureau sétait vidé et que Paris silluminait au loin, Églantine saccrochait à un projet à rendre pour le lendemain. Baptiste débarquatoujours aussi confiantclés de voiture en main.
Tes encore là ? Allez, pose tout, on file boire un verre, je connais un petit jazz bar pas loin, ambiance denfer !
Églantine referma calmement son ordinateur, croisa le regard du jeune homme, et dans ses yeux on voyait poindre une fatigue immense.
Baptiste, jai déjà répondu. Je ne veux pas. Respecte mes choix, sil te plaît.
Le visage de Baptiste sassombrit soudain, et il laissa tomber le ton badin.
Franchement, je pige pas. Depuis ton divorce, tas juste à savourer la vie ! Tas quoi à perdre ? Tu te prends pour qui ?
Églantine soupira, canalisa le peu de patience qui lui restait, puis répondit posément.
Ce nest pas toi le souci. Je nen ai juste pas envie. Cest non, cest tout.
Le garçon se raidit, écarlate, puis lâcha entre ses dents :
Ben reste toute seule alors, tu finiras vieille fille, tu verras !
Églantine sentit la colère monter mais najouta rien, pliant bagages, tandis que la porte claquait plus fort que nécessaire. Elle préféra sattarder un peu au bureau pour sassurer que la tempête sétait éloignée.
Le lendemain, rien navait changé. Baptiste rôdait toujours autour de son bureau comme un chat devant la vitrine dune poissonnerie. Il multipliait les allusions, tentant demballer la scène, comme si la veille nexistait pas.
Mais Églantine saccrochait à ses bonjour-bonsoir, tout en imposant une distance réglementaire stricteet pas celle du COVID, hein, plutôt celle dun TGV Paris-Marseille.
Un matin, dans la petite cafétéria, alors quÉglantine essayait de négocier avec la fameuse machine à café récalcitrante, Baptiste ressurgit une énième fois.
Églantine, on a peut-être mal compris… Je veux juste discuter, sans chichi.
Églantine sempara calmement de son caféen évitant tout drame brûlantet répondit sans hausser la voix :
Baptiste, on ne va pas recommencer. Merci de respecter ma décision.
Il perdit patience dun coup, renversant un peu de son café sur le plan de travail en gesticulant, indigné :
Je demande pas le mariage ! Juste un dîner, franchement, tas peur de quoi, au juste ?
Églantine le regarda droit dans les yeux :
Je nai pas peur. Je nai juste pas envie. Et ce nest pas normal que tu nentendes pas non.
Elle quitta la salle, laissant Baptiste seul avec sa tasse et son ego, tandis que le café refroidissait à côté de ses illusions. Lui, troublé, semblait encaisserou pas.
Le soir venu, Églantine, chez elle, tournait en boucle la scène en mode replay. Avait-elle mal communiqué ? Devait-elle encore tempérer son propos ? Après moult hésitations et un soupir bien profond, elle décida denvoyer une preuve sonorecar, oui, elle avait enregistré les échanges, un peu par instinct de survie. Elle trouva le profil Facebook de la femme de Baptiste, et brava la gêne :
Bonsoir, je me permets de vous écrire car je pense quil est important que vous sachiez comment se comporte votre mari au travail. Je joins la conversation.
Après une dizaine de relectures et un bras de fer intense avec sa conscience, elle envoya le message.
Le lendemain, Baptiste débarqua à son bureau, furieux comme un coq quon aurait privé de croissants :
Tu te fiches de moi ? Tas balancé ça à ma femme ?!
Églantine soutint son regard, calme mais incassable :
Je tai prévenu, Baptiste.
Tu veux ma peau ou quoi ? On sentendait bien avant ! Un bien franchement très relatif.
Sérieusement ? Cest bien de harceler une collègue qui ta dit non cent fois ?
Ils haussèrent le ton, attirant des regards en coin : ambiance Plus belle la vie au bureau, la version corporate drama.
Tes allée trop loin, maintenant jai des soucis chez moi Jte plaisais, hein, voilà le fin mot !
Églantine ne put sempêcher de sourireparce quà ce stade, autant écrire un essai sur le melon en entreprise.
Non seulement tu ne me plais pas, mais en plus je te lai dit cent fois. Ça suffit !
Finalement, Baptiste tourna les talons, battu, laissant derrière lui un silence pesant.
Les jours suivants, les collègues marchaient sur des œufs, évitant les sujets sensibles, murmurant entre deux open spaces sans jamais nommer le problème. Baptiste devenait invisible : plus de blagues, plus de regards en coin. Les couloirs avaient retrouvé leur routine feutrée, si ce nest la tension palpable chaque fois que, par malheur, ils croisaient le fer près de la fontaine à eau pétillante.
Puis, Baptiste fut convoqué chez le patronMonsieur Lefèvre, lair plus solennel que jamais. Derrière la porte, ton ferme, mots choisis, personne ne captait tout mais tout le monde comprenait la leçon. Quand Baptiste ressortit, il avait changé de couleur ; ce nétait plus le même homme, ni le même manager.
La machine à rumeurs semballa, chacun y allait de son histoire à consonance M6 documentairela femme de Baptiste venue claquer une scène digne dun film Nouvelle Vague à laccueil ; le patron menaçant de sanctions, la DRH sur les dents Églantine, elle, restait stoïque, la tête dans ses PowerPoint, à vivre sa meilleure vie de salarié modèle.
Quelques jours après, Clarissedu marketing, une jeune femme dallure dynamiquesapprocha delle, visiblement émue.
Églantine, dois te dire merci. Il était lourd, Baptiste. Il ma fait le coup du dîner pro, jai esquivé, mais ça devenait gênant
Tu nes pas seule, Clarisse. Heureusement que maintenant, les choses changent.
Leur sourire en coin, complice, disait tout : la team sororité avait gagné la première manche.
*****
Peu de temps après, lors de la réunion mensuelle, Monsieur Lefèvre ouvrit la séance dune voix qui ne souffrait pas la moindre digression.
Il est du devoir de chacun de respecter ses collègues. Nous ne sommes pas ici pour rejouer les Feux de lAmour. Chacun a droit au calme, à la politesse et à la discrétion. Si vous avez un problème, venez en parler tout de suite.
Silence, réactions cérémonieuses, le message simprima dans tous les cerveaux disponibles. Baptiste, au fond, fixait son stylo avec une intensité jamais vue.
Après ça, tout sembla plus léger. Les déjeuners duraient plus longtemps. Les blagues revinrent ; Baptiste, lui, disparut du paysage dÉglantine. Seuls restaient quelques regards fuyants et des premières salves de paye ton amende pour les infractions au règlement interne.
*****
Un mois plus tard, le hasard dun ascenseur réunit nos deux héros déchus. Églantine, pressée par une réunion sur le budget avec les achats (un moment de bonheur comme seule la vie corporate peut offrir), dut supporter un trajet silencieux avec Baptiste, visiblement mal à laise entre deux étages.
Juste avant quelle ne sorte, il la rattrapa, le ton beaucoup plus bas :
Églantine pardon. Jai exagéré, je lai compris.
Elle se retourna, prise au dépourvu. Dans ses yeux, embarras et regrets, plus aucune trace de dragueur patenté.
Merci de le reconnaître, dit-elle calmement.
Il bredouilla un semblant dexplication, puis ajouta dune voix embarrassée :
Javais cru que tu jouais la difficile, que cétait pour rire. Mais jai compris. Excuse-moi.
Tant mieux, répondit-elle, soulagée.
Après ça, plus dhistoires. Deux collègues, deux politesses, et lhistoire fut classée.
*****
Plus tard, Églantine trouva sur son bureau une carte sans signature : Merci de mavoir appris ce quil ne fallait pas faire. Jespère que tu trouveras quelquun qui respectera un non dès le premier mot. Elle sourit ; on sentait le repentir, la fin dune (mauvaise) saga. Elle rangea la carte, tourna la page.
Petit à petit, la vie reprit son rythme. Cafés entre amies dans les ruelles du Marais, rires partagés sur les petits tracas de la RATP, plaisir retrouvé des soirées à ne rien faire. Elle retrouvait confiance, savourant son indépendance recouvrée. Les traumatismes du passé sévaporaient dans lair doux de lautomne parisien.
Lors dun afterwork, elle croisa Raphaël, analyste du service dà côtépas du genre à en rajouter. Plutôt discret, il lui demanda un jour simplement : On pourrait déjeuner ensemble, si tu veux ? Mais sans obligation, hein ! Elle accepta, dabord par curiosité. Très vite, laisance sinstalla, douce, naturelle. Pas de jeu, pas de sous-entendu, juste deux individus partageant un moment. Ils se promenaient, papotaient de tout, et sil ny avait rien à dire, cétait très bien aussi.
Un jour, Raphaël lui souffla :
Cest agréable de parler avec toi. Jaimerais continuer, si tu veux bien.
Églantine sourit ; cétait simple, propre, adulte. Elle accepta.
La suite fut tout aussi naturelle : sorties à la Villette, expositions au musée dOrsay, apéros sur les quais de Seine. Raphaël navait rien dun preux chevalier, mais il avait cette qualité rare : il respectait lautre, vraiment.
Et puis vint le moment où elle saperçut être mieux dans sa peau, moins sur la défensive, plus sûre delle au travail. Elle osa prendre la parole en réunion, défendre un projet, tenir tête sans cillermême à Monsieur Lefèvre et son éternel oui mais le budget ?
Rapidement, son implication attira lattention. Un matin, elle fut conviée chez le directeur :
Églantine, on lance un nouveau dossier. Je voudrais que tu pilotes léquipe.
Grande première, mais elle acceptacette fois, le oui était pour elle.
Raphaël fut ravi pour elle, et le soir, en partageant une tartelette citron meringuée (la vraie, à la française !), Églantine sentit quelle avait trouvé sa place. Pas seulement dans lentreprise, mais dans sa vie à elle.
*****
Un an et demi plus tard, Églantine et Raphaël se marièrentun déjeuner simple dans un resto charmant du 11ème. Pas de chichis, juste les proches, du bon vin et beaucoup de rires. Incroyable mais vrai, Baptiste et sa femme étaient présentset Baptiste, métamorphosé, sétait remis en couple, avait (paraît-il) suivi une thérapie.
Il vint, plus humble :
Félicitations. Et encore désolé pour le passé, dit-il.
Merci, répondit Églantine sincèrement.
La page était vraiment tournée.
Quand la soirée prit fin, Églantine fixa les lumières de la ville par la fenêtre. En repensant à tout, elle conclut que, parfois, il faut du courage pour dire non. Mais quavec un peu de patience, dironie etdisons-le franchementbeaucoup de diplomatie à la française, la vie offre une belle revanche.
Raphaël la rejoignit. Il la serrant doucement dans ses bras et souffla :
Finalement, notre happy end, ce nest pas du cinéma.
Ils sortirent la tête haute sous le ciel de Paris, prêts pour le reste de laventureavec, cet après-midi-là, un café crème à la main, et juste ce quil faut de croissants pour garder le sourire.