Nina Dubois se souvient parfaitement du jour où elle a dû décider du sort d’un enfant qui n’était pas le sien. C’était un mercredi, son mari est rentré du travail plus tôt que d’habitude, sombre comme un ciel d’orage. Sans un mot, Victor lui a tendu une enveloppe.

Madeleine Lefèvre se rappelle parfaitement le jour où elle a dû décider du sort dun enfant qui nétait pas le sien. Cest un mercredi, son mari est rentré du travail plus tôt que dhabitude, lair sombre comme un ciel dorage. Sans un mot, Laurent lui tend une enveloppe.
Quest-ce qui se passe ?
Il ny a plus de Claire. Sans mon accord, ils ne peuvent pas placer Thomas à laide sociale à lenfance.

Madeleine savait déjà, avant leur mariage, que Laurent avait un fils. Rien doriginal : pendant son service militaire, Laurent était tombé amoureux. À la fin de son service, il avait ramené la jeune femme à Paris, ils avaient loué un petit studio ensemble. Mais sa dulcinée est vite repartie dans sa ville natale, ses valises sous le bras.

Quelques semaines plus tard, Laurent reçoit une lettre : félicitations, tu es papa dun garçon. Laurent na jamais voulu raconter les détails à Madeleine, et elle na jamais posé de question. Passé, cest passé, à quoi bon remuer ?

Un jour, alors que Madeleine était enceinte de quatre mois, lex-compagne débarque à limproviste avec le petit Thomas, âgé dun an. Elle voulait tout reprendre à zéro, mais Laurent la raccompagnée à la porte et est resté avec Madeleine. Encore une fois, Madeleine nen a pas voulu à son mari : pourquoi lui tenir rigueur de ce qui sétait passé avant leur rencontre ?

Claire a demandé une pension alimentaire, que Laurent a versée rigoureusement. Elle na ensuite plus donné de nouvelles. Plus tard, ils apprendront quelle sest mariée deux fois, et quaprès le second divorce, elle na pas supporté et sest suicidée.

À cette époque, Madeleine et Laurent avaient déjà deux enfants ensemble : Paul, un peu plus jeune que Thomas, et la petite Camille, à peine âgée dun an. Ils avaient décidé davoir un second enfant après avoir acheté leur propre maison.

Cétait une vieille maison en bois, sans le moindre confort moderne, mais avec quatre chambres, un jardin, un petit potager et même une remise. Après leur minuscule appartement en location, cétait un bonheur immense ! Paul courait partout, ravi, dedans, dehors, dans la cour, comme sil découvrait un château.

Élever un enfant qui nétait pas le sien Madeleine ny avait jamais songé. Elle navait vu cet enfant quune seule fois, il y a sept ans et presque rien ne savait de lui. Quel genre denfant était-il ? Ce quil avait traversé ? Elle était inquiète. Déjà quavec son propre petit diable, ce nétait pas tous les jours de tout repos ! Et là, ils seraient deux, presque du même âge. Sentendraient-ils ?

Laurent travaillait beaucoup, alors la charge des enfants reposait surtout sur elle. Ces pensées se bousculent en une seconde dans sa tête. Laurent reste assis dans lentrée, muet, le visage défait.

Dans sa poitrine, le cœur de Madeleine se serre elle se met à la place de Laurent, imagine si un malheur arrivait à son Paul, si le sort frappait à la porte de leur famille Tout séclaire soudain.

Laurent, bien sûr quon va accueillir Thomas chez nous. Il ny a même pas à hésiter. Cest ton fils, et pour nos enfants il sera leur frère. Si nous, on le repousse, comment continuer à vivre ? À trois ou à quatre, on sen sortira bien, tu verras. Nous y arriverons.

Un mois plus tard, Thomas arrive. Silencieux, timide, très obéissant. Il ne ressemble en rien à Paul, son petit turbulent et querelleur. Peut-être que cette différence a arrangé les choses : ce grand frère tombé du ciel ne cherche pas à commander, il se laisse guider, et les garçons sont vite devenus inséparables. La petite Camille, adorable, toujours souriante, détendue, a su détendre toutes les situations. Elle semblait aimer tout le monde, sans condition.

À la rentrée, Thomas entre en CP. Il travaille bien, sa mère la manifestement bien préparé. Les temps sont durs côté finances, mais Laurent fait tout ce quil peut, et, bientôt, Madeleine reprend le travail elle aussi. Les enfants grandissent, deviennent de vrais soutiens à la maison. En un mot, ils vivent soudés, jamais Madeleine et Laurent nont fait de distinction entre les enfants.

Quand Thomas entre à la Sorbonne, Madeleine tombe gravement malade. Elle reste longtemps à lhôpital et subit une lourde opération. Elle a peur, bien sûr, mais refuse de lâcher prise : elle pense à ses enfants, pas encore tout à fait lancés dans la vie, et se persuade quelle se remettra. Elle veut les voir adultes, heureux, elle veut connaître ses futurs petits-enfants. Laurent, lui, ne supporte pas la situation. Il sombre dans lalcool.

À dix-huit ans à peine, Thomas devient le pilier de la famille. Il passe à des études par correspondance tout en travaillant ; il soutient sa mère de toutes ses forces, lui rend visite chaque jour à lhôpital, lui lit des livres, lui demande les recettes préférées de Paul et Camille, les prépare et les apporte à sa mère pour quelle les goûte. Jusquau bout, il cache à Madeleine que Paul a eu des soucis avec la justice à cause de mauvaises fréquentations. Heureusement, il a échappé de peu à la prison : il na été condamné quavec sursis.

Grâce à Dieu, Madeleine se remet doucement. Lentente avec Laurent, elle, ne se rétablit jamais vraiment. Elle na jamais pu lui pardonner sa faiblesse et sa trahison dans les jours les plus sombres. Heureusement, la maison est grande ; ils vivent comme voisins plus que comme époux. Laurent essaie de sen sortir, mais replonge parfois.

Un an plus tôt, Thomas a ramené sa fiancée à la maison. Cétait Agathe, la petite fille dont il était amoureux dès la maternelle. Elle prépare un diplôme de psychologie, et dès son arrivée elle se met à aider activement son beau-père à lutter contre ses démons. La vie continue. Bientôt, la maison résonnera à nouveau des rires denfants : les jeunes mariés viennent dapprendre quils attendent des jumelles.

Chaque soir, Madeleine remercie le ciel pour son fils aîné. Elle sait quelle ne doit dêtre encore en vie quà cet amour quelle a su porter un jour à un enfant qui nétait pas le sien.

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