Nina Dubois se souvient parfaitement du jour où elle a dû décider du destin d’un enfant qui n’était pas le sien. C’était un mercredi, son mari est rentré du travail plus tôt que d’habitude, sombre comme un ciel d’orage. Sans un mot, Victor lui a tendu une enveloppe.

Je me souviens parfaitement du jour où jai dû décider du sort dun enfant qui nétait pas le mien. Cétait un mercredi. Mon mari, Philippe, est rentré du bureau bien plus tôt que dhabitude, le visage fermé comme un ciel dorage. Il ma tendu, sans un mot, une enveloppe.
Quest-ce quil se passe ?
Il ny a plus de Claire. Sans mon accord, ils ne peuvent pas envoyer Mathieu à lorphelinat.

Je savais déjà avant notre mariage que Philippe avait un fils. Une histoire classique : pendant son service militaire à Lille, il était tombé amoureux. À la fin de larmée, il avait ramené la jeune femme avec lui à Nantes. Ils avaient loué un petit appartement. Mais très vite, elle a décidé de tout quitter, a refait ses valises, et est retournée en Alsace.

Puis, une lettre a suivi : Félicitations, tu as un fils. Philippe ne ma jamais expliqué pourquoi leur histoire na pas marché, et je nai pas cherché à le savoir. Tout cela, cétait du passé. Inutile de remuer ce qui est loin derrière.

Quand jétais enceinte de quatre mois de notre fils, lex de Philippe a débarqué, accompagnée de Mathieu, encore bébé. Elle voulait récupérer son ancienne vie, tout recommencer. Philippe la poliment mais fermement mise dehors, restant auprès de moi. Je ne lui en ai jamais voulu : après tout, on ne peut pas reprocher ce qui sest passé avant notre rencontre.

Claire a réclamé une pension alimentaire et Philippe la toujours réglée, sans faille. Nous navions plus de nouvelles. Ce nest que plus tard que nous avons appris quaprès deux autres mariages ratés, Claire navait pas supporté un second divorce et sétait suicidée.

À cette époque, nous avions déjà deux enfants : Antoine, notre fils, un peu plus jeune que Mathieu, et la petite Eugénie, qui venait à peine de fêter ses un an. Le deuxième nous lavions voulu après avoir acheté notre maison, en périphérie de Bordeaux.

Une maison de bois, sans grand confort, mais avec quatre pièces. Un jardin, une cabane au fond et un potager Après le minuscule appartement loué, cétait un vrai bonheur ! Antoine passait ses journées à courir dune pièce à lautre, tout fou de joie.

Recevoir un enfant qui nest pas le sien Jamais je ny avais songé. Javais vu ce garçon, Mathieu, il y a sept ans, sans rien connaître de lui. Qui était-il vraiment ? Quavait-il traversé ? Cétait angoissant. Déjà quavec mon propre Antoine, bout-en-train incorrigible, ce nétait pas simple Là, deux garçons, presque du même âge ! Sentendraient-ils seulement ? Philippe était souvent absent, travaillant sans relâche ; toute la maison reposait sur moi.

Tout ça ma traversé lesprit en une seconde. Philippe na rien ajouté. Il est resté assis dans le couloir, le regard perdu.

Mon cœur sest serré. Je me suis demandé ce que jaurais ressenti à sa place. Si le destin, Dieu men garde, venait troubler la vie de mon petit Antoine comme ça ? Soudain, tout fut clair :
Philippe, évidemment quon le prend à la maison, il ny a même pas à hésiter. Cest ton fils, il est le frère de nos enfants. Comment pourrions-nous refuser ? Là où il y en a deux, il y en aura bien trois. On va y arriver.

Mathieu est arrivé un mois plus tard. Discret, réservé, obéissant. Rien à voir avec mon Antoine, aussi turbulent quun pinson. Peut-être que cette différence de caractère les a sauvés tous les deux : Mathieu, soudain aîné, na pas cherché à simposer chef ; il suivait, et rapidement une complicité est née. Eugénie, la benjamine, savait elle aussi détendre latmosphère, à force de malice. On aurait dit quelle aimait lunivers entier.

À la rentrée, Mathieu a fait sa première année de primaire. Il travaillait bien ; sans doute sa mère lavait-elle bien préparé. Largent manquait, mais Philippe faisait tout son possible. Jai fini, moi aussi, par retrouver un travail. Les enfants ont grandi, sont devenus de vrais bras dans la maison. On a toujours vécu soudés, sans jamais distinguer mes enfants des autres.

Quand Mathieu a été accepté à luniversité de Bordeaux, jai lourdement rechuté. Plusieurs mois dhospitalisation, une opération difficile. Jai eu peur, bien sûr, mais je ne me suis jamais laissée aller : je pensais à mes enfants, encore si jeunes, et je maccrochais. Je voulais les voir grands, heureux, et espérer, un jour, voir des petits-enfants courir partout. Philippe, lui, a sombré. Lépreuve la brisé, il sest mis à boire sans retenue.

À dix-huit ans, Mathieu est devenu lappui de toute la famille. Il est passé en cours du soir à la fac et a trouvé un travail. Il venait presque chaque jour à la clinique, me lisait des livres, me demandait comment cuisiner les plats préférés dAntoine et dEugénie, puis men rapportait des échantillons. Jusquau bout, il ma caché quAntoine avait frayé avec une mauvaise bande et avait eu des ennuis judiciaires. Heureusement, la justice la épargné, il na eu quun sursis.

Quand je suis rentrée, les choses nétaient plus comme avant. Impossible de pardonner à Philippe sa faiblesse, son abandon dans mes pires moments. Heureusement, la maison est grande : nous vivons comme des voisins. Philippe a beau essayer darrêter, il rechute parfois malgré lui.

Il y a un an, Mathieu a ramené à la maison sa fiancée. Mathilde, sa camarade denfance, la même que celle dont il était amoureux à lécole maternelle. Étudiante en psychologie, elle sest donnée pour mission de sauver son beau-père de la bouteille. La vie suit son cours. Et bientôt, la maison sera peuplée de petits-enfants : les jeunes mariés viennent dapprendre quils attendent des jumeaux.

Chaque jour, je remercie Dieu pour ce fils aîné et je pense que si je vis encore, cest parce quun jour, jai su ouvrir mon cœur à un enfant venu dailleurs. Cela ma appris que la générosité et lamour nont pas de limites, et quon reçoit toujours bien plus quon ne donne.

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