Nathalie Dubois se souvient parfaitement du jour où elle a dû statuer sur lavenir dun enfant qui nétait pas le sien. Cétait un mercredi. Son mari, Philippe, est rentré du travail plus tôt que dhabitude, sombre et silencieux. Sans un mot, il lui tend une enveloppe.
Quest-ce qui se passe ?
Il ny a plus de Claire. Sans mon accord, on ne peut pas envoyer Damien à la DDASS.
Nathalie savait, bien avant leur mariage, que Philippe avait un fils. Une histoire classique : à larmée, il était tombé amoureux. À son retour, il avait ramené la jeune femme à Lyon et ils avaient pris un petit appartement. Mais la belle avait rapidement refait ses valises pour retourner à Marseille.
Un jour, il avait reçu un télégramme : « Félicitations, tu as un fils. » Philippe nest jamais vraiment rentré dans les détails de leur rupture, et Nathalie na jamais posé de questions. Le passé est le passé.
À quatre mois de grossesse, lex de Philippe a débarqué en pleine nuit avec le petit Damien, âgé dun an. Nous étions en hiver, tout le monde frigorifié. Elle voulait tout recommencer, mais Philippe la mise dehors et il est resté avec Nathalie. Elle ne lui en a jamais voulu : après tout, tout ça est arrivé avant leur histoire.
Claire avait alors demandé une pension alimentaire. Philippe a payé sans rechigner et lex na plus jamais donné de nouvelles. Plus tard, ils ont appris quelle sétait mariée deux fois, puis navait pas supporté son second divorce elle sétait donné la mort.
À cette époque, Nathalie et Philippe avaient déjà deux enfants : un fils, Laurent, légèrement plus jeune que Damien, et une petite fille, Camille, qui venait de fêter son premier anniversaire. Le deuxième enfant, ils lavaient voulu après avoir enfin pu acheter leur maison en banlieue lyonnaise.
Une maison en bois, pas encore rénovée, sans grand confort mais avec quatre chambres. Un jardin, un potager, une petite remise. Après des années passées dans un petit appartement en location, cétait le bonheur absolu ! Laurent courait partout, ébloui par lespace.
Accueillir lenfant dune autre Nathalie ny aurait jamais pensé. Elle avait vu Damien il y a plusieurs années mais ne le connaissait pas. À quoi ressemblait-il ? Quavait-il vécu ? Elle avait peur. Déjà quavec son propre petit casse-cou elle avait du mal, alors deux garçons presque du même âge allaient-ils sentendre ? Philippe travaillait beaucoup, les enfants étaient donc presque exclusivement sous sa responsabilité à elle.
Toutes ces pensées ont fusé en un instant. Philippe ne disait rien, assis dans lentrée, livide.
Le cœur de Nathalie sest serré elle a soudain pensé à ce quelle ressentirait si cétait son Laurent qui se retrouvait sans personne. Si le malheur frappait à sa porte La décision fut évidente.
Philippe, bien sûr quon va prendre Damien à la maison. Cest ton fils, et pour nos enfants, il sera leur frère. Comment pourrait-on refuser ? Où il y a de la place pour deux, il y en a pour trois. On sen sortira, on lélèvera aussi !
Un mois plus tard, Damien est arrivé. Doux, timide, docile. Rien à voir avec lénergie et le caractère de Laurent. Peut-être que cette différence a permis à lharmonie de sinstaller rapidement : laîné arrivé na jamais cherché à être un chef, il suivait le mouvement naturellement et les garçons se sont entendus à merveille. Camille, petite, adorable et espiègle, adoucissait toujours latmosphère. On aurait dit quelle aimait lhumanité entière.
À la rentrée, Damien a intégré le CP à lécole du quartier. Il sen sortait très bien, preuve que sa mère naturelle lavait bien préparé. Ce nétait pas facile matériellement Philippe faisait de son mieux, et bientôt Nathalie a repris un travail. Les enfants grandissaient et devenaient de vrais petits bras à la maison. Ils vivaient dans la solidarité, et jamais on na fait de différence entre « fils du sang » et « fils de cœur ».
Quand Damien a intégré lUniversité de Lyon, Nathalie est tombée gravement malade. Elle a passé des mois à lhôpital, a subi plusieurs opérations. La peur était là, mais elle refusait de sombrer : elle pensait à ses enfants, qui navaient pas encore trouvé leur voie, et elle était déterminée à guérir. Elle voulait les voir adultes, heureux, elle voulait être grand-mère.
Mais cette épreuve a brisé Philippe, qui sest perdu dans lalcool. Damien, à dix-huit ans, est alors devenu lappui indispensable de la famille. Il a opté pour des études par correspondance, a cherché un travail. Il venait voir sa mère presque chaque jour à lhôpital, lui lisait des livres, lui demandait comment préparer les petits plats préférés de Laurent et Camille, puis lui apportait pour goûter. Il protégeait Nathalie en cachant quentre-temps, Laurent avait fréquenté une mauvaise bande et sétait retrouvé au commissariat. Heureusement, cela sest soldé par une peine avec sursis seulement.
Nathalie a fini par guérir, mais la relation avec Philippe ne sest jamais vraiment remise. Impossible de lui pardonner sa faiblesse, ni ses trahisons pendant cette époque difficile. Heureusement, la maison est grande, ils vivent désormais comme des colocataires. Parfois, Philippe tente darrêter de boire, mais il lui arrive encore de replonger.
Lannée dernière, Damien a présenté sa fiancée à la famille. Il sagit dune jeune femme quil connaissait déjà à la maternelle. Elle étudie aujourdhui la psychologie et sest aussitôt employée à sortir son beau-père de lalcool. La vie continue. Bientôt, des cris denfants résonneront à nouveau dans la maison, car les jeunes mariés ont récemment appris quils attendaient des jumeaux.
Chaque jour, Nathalie remercie le ciel pour son fils aîné et est persuadée dêtre encore en vie uniquement parce quelle a su ouvrir son cœur à lenfant dune autre.